Ces derniers mois ont été marqués, selon le bilan des services de sécurité, par un rebond important du phénomène de la harga. Au-delà des statistiques, Fatima-Zohra Sebaa-Delladj, psychologue et maître de conférences à l’université d’Oran, aborde dans cet entretien les aspects psychologiques afin d’apporter des solutions en amont pour tenter de convaincre les harragas de rester dans leur pays.

Reporters : Le phénomène de la harga est considéré par certains comme un marqueur de pathologie sociale, êtes-vous d’accord avec cette appréciation ?
Fatima-Zohra Sebaa-Delladj :
Tout d’abord, il faut souligner que pour nous, les psychologues, il y a une nette distinction entre la pathologie sociale et la pathologie individuelle. Le phénomène de la harga, à l’instar du suicide ou de la toxicomanie, peut être considéré par certains comme une pathologie sociale à partir du moment où cela traverse la société et que c’est vécu par un grand nombre d’individus à des âges déterminés ou différents. Mais, il faut préciser que la pathologie sociale et la pathologie individuelle sont deux choses bien distinctes. Car ce ne sont pas toutes les personnes qui vivent des problèmes socio-économiques ou des conflits économiques qui vont tous se suicider, se droguer ou devenir harrag.
En tant que psychologue, je suis plus à même de parler de la pathologie individuelle. Sur cette question de pathologie individuelle, on peut dire, oui, ils sont psychologiquement atteints parce qu’ils se sentent souvent délaissés et incompris. Mais ce ne sont pas des jeunes qui cherchent la mort, au contraire, ce sont des jeunes qui prennent tous les risques pour pouvoir vivre. Et de ce point de vue, je peux vous dire que le phénomène de la harga n’est pas une pathologie.
Pourquoi, selon-vous, du point de vue de la psychologie individuelle, cela n’est pas une pathologie ?
La majorité des harragas sont des jeunes adultes de moins de cinquante ans et beaucoup sont des adolescents. Pour ces adolescents et ces jeunes adultes, ce qui peut les sauver à cet âge où ils vivent une crise existentielle aiguë, c’est un projet de vie. Et à mon sens, je considérerais qu’un jeune qui a dans sa tête ce projet de vie, n’a pas de pathologie. On peut traduire le projet de vie de la harga en ces termes : «je ne me tue pas, je ne me drogue pas, mais je vais tout faire pour ramasser de l’argent et tenter de réussir ma vie ailleurs».
Quand j’ai parlé à ces jeunes, on se rend compte qu’ils ne cherchent pas la mort, bien au contraire ce qu’ils cherchent c’est un ailleurs qui est plus agréable et intéressant à vivre. En résumé, c’est construire une meilleure vie. Leur phrase qui revient souvent c’est : «Je suis avec vous et je risque de mourir en traversant la rue renversée par une voiture.»
Il faut comprendre que pour ce jeune ce n’est pas forcément tenter le risque de la mort, son désir fondamental, c’est d’aller vivre sous d’autres cieux qui, selon lui, seraient plus cléments. Et le fait de construire dans sa tête un projet de vie est positif.

Mais est-ce que cela ne sous-entend pas un déni des risques dramatiques de la harga ?
Sur le plan psychologique, le fait de construire son projet de vie, et pour le harrag le fait de quitter le domicile familial pour aller chercher du travail dans une autre wilaya, qui est celle d’aller vers l’inconnu, c’est le même risque. D’autant plus qu’en tant que jeune, il ne mesure pas le risque à sa vraie mesure. Face à ces risques potentiels, le jeune est parti à la recherche d’événements rassurants et c’est là où entre en jeu le rôle des passeurs qui vont tenir un discours rassurant. Notamment en disant «on a réussi à faire passer des milliers de jeunes grâce à nos connaissances et notre maîtrise de la traversée et ceux qui ont des problèmes en mer sont ceux qui tentent de traverser tout seuls»… Personnellement, j’ai travaillé avec des jeunes qui avaient un désir fort de partir et qui m’ont argumenté l’absence de risques pour eux à travers le discours rassurant que leur servent les passeurs appuyé notamment par des vidéos montrant la réussite de la traversée.

Depuis des années, la harga semblait toucher surtout les éléments masculins âgés de 14 à 25 ans, mais le constat est que ce phénomène est en train de s’élargir aux groupes familiaux… Comment expliquer cette évolution ?
C’est vrai que la majorité du contingent des harragas sont des adolescents et de jeunes adultes, mais en effet on constate que cela touche de plus en plus les familles. Je pense qu’il faut rester très prudent et avoir des chiffres pour vérifier si cela prend réellement de l’ampleur ou si c’est seulement quelques cas qui sont surexposés par les médias et les réseaux sociaux.
Concernant les familles, ce n’est pas la même approche de pathologie individuelle que les jeunes qui partent et je pense que l’on est plus proche de la pathologie sociale. Car un enfant qui embarque, ce sont ces parents qui ont pris la décision pour lui. Je n’ai pas discuté avec ces familles donc je ne peux pas trop me prononcer sur le sujet. Par contre, on peut supposer que c’est la même démarche du jeune, dans le sens qu’il s’agit de construire un projet de vie pour la famille ailleurs à cause des multiples conditions socioéconomiques qui se sont aggravées ces derniers temps.
Mais il y a quelque chose à ajouter… en tant que chercheur en sciences sociales et politiques, je crois qu’on oublie la capacité de nuisance des passeurs.

Et quelle est cette capacité de nuisance des passeurs ?
Cette capacité est énorme, car les passeurs déploient tous les moyens pour gagner le maximum d’argent possible sur le dos des harragas. A partir du moment où les passeurs ont senti qu’il y avait une diminution du nombre de jeunes qui voulaient tenter cette traversée, constaté notamment pendant le mouvement du Hirak, où il y a eu un recul de ce phénomène car les jeunes avait repris l’espoir de la construction d’un projet de vie ici en Algérie, les passeurs à l’exemple des trafiquant de drogue vont rechercher et cibler d’autres consommateurs.
Ces passeurs ont trouvé des stratégies à mettre en place, car pour eux c’est une question de gagner le maximum d’argent, ils se sont dits, si on perd les jeunes, il faut que l’on touche les femmes et les familles.
Il faut aussi savoir que ce sont les passeurs qui vont recruter les candidats à la harga au sein même des quartiers. C’est un trafic qui est bien enraciné et rodé car il rapporte beaucoup d’argent.
Si le passeur tombe sur un jeune adulte qui va lui répondre je ne peux partir et laisser mon petit frère, ma femme enceinte ou mes enfants, ce passeur va lui apporter des garanties pour une traversée sécurisée pour toute la famille en lui faisant miroiter un meilleur avenir. Comme «c’est facile à faire et vous pouvez le faire», «c’est pour le bien de toute la famille»… Il faut aussi prendre conscience que ces passeurs développent un discours convaincant en affirmant notamment qu’ils ont des complicités au sein des services de sécurité.
Concernant les familles, il y a un autre point à prendre en considération et qui est un argument infaillible. Les passeurs utilisent aussi le fait que les lois européennes protègent les mineurs, donc automatiquement, ils sont pris en charge ainsi que les parents et cela leur permet d’avoir des papiers pour régulariser leur situation. Je suis certaine aussi d’une chose, c’est que les passeurs vont de plus cibler les jeunes femmes et même des jeunes mineures pour partir seules, c’est dans la suite logique d’un trafic.

Les réseaux sociaux ont-ils un rôle dans l’amplification du phénomène des harragas ?
Les réseaux sociaux amplifient tous les phénomènes, qu’ils soient bons ou mauvais.

C’est aussi un des outils utilisés par les passeurs pour démontrer la réussite de la traversée à travers la diffusion de vidéos pour appâter et rassurer les candidats à la traversée.
Cette capacité d’échanges chez les jeunes et même les moins jeunes sur les réseaux sociaux doit être exploitée par les politiques et les gens qui gèrent la ville. Les pouvoirs publics et les gens qui gèrent la ville devraient justement utiliser ces réseaux sociaux pour être à l’écoute de la société et dans un dialogue pour trouver les moyens d’occuper ces jeunes dans des actions gratifiantes pour contrer les publications qui incitent à la harga. Par exemple, selon les spécificités de chaque ville, les responsables devraient animer des pages où ils s’attelleraient à répondre à la problématique, «qu’est-ce qui, en ce moment, pourrait motiver les jeunes de la localité à prendre en charge des activités dans leur quartier ?» ou tout simplement «quelles sont les actions à mener pour pouvoir les occuper et les motiver à rester ?»

Justement, quelles seraient les politiques publiques à mettre en place pour retenir ceux qui aspirent à partir même si le seul moyen est de traverser clandestinement la mer ?
Il faudrait comprendre que cette notion de projet de vie est très importante et qu’elle devrait être prise en considération par les pouvoirs publics en amont.

Nos jeunes scolarisés et surtout les non-scolarisés doivent être pris en charge par les différentes structures qui existent, que cela soit au niveau des associations, des maisons de jeunes ou des maisons de culture. Il s’agit d’ouvrir les portes de ses structures et mettre des personnes compétentes pour accompagner les jeunes dans la construction de leur projet de vie. Ce qui est important, c’est d’aider à la construction du projet de vie dans sa tête d’abord, c’est-à-dire l’aider à trouver des réponses à des questions existentielles : Comment est-ce que je peux faire quelque chose de ma vie et quels sont les moyens d’y arriver ?
C’est fondamental pour un adolescent de construire son projet de vie lui-même en fonction de sa propre réalité. Même si après ce n’est pas celui qu’il aura dans sa vie, mais le fait de le construire cela lui permet de se projeter dans l’avenir.
On a déjà eu une expérience au centre de recherche où on a regroupé, en collaboration avec des associations, des jeunes qui voulaient tenter la harga. On s’est mis à les écouter et suite à cette rencontre, on leur a promis de transmettre leurs doléances aux ministères concernés. Ces jeunes nous ont alors confié que si ce genre de séance, où on est à leur écoute, se répétait plus souvent, cela les aiderait à rester et changer de projet de vie, car ils ont vu qu’il y avait autre chose qu’il ne connaissait pas.

Pensez-vous que l’écoute est une des solutions que les pouvoirs publics devraient adopter ?
C’est important d’être à l’écoute de ces jeunes en faisant preuve d’empathie. Il ne s’agit pas juste de les écouter, mais de faire avec eux. Il faut qu’ils soient partie prenante des projets, et je dirais même d’une politique publique. Je tiens à insister sur le fait que c’est très important que ces jeunes soient partie prenante des projets et de la politique publique que l’on mettra en place pour eux. Il est aussi important de trouver les moyens de canaliser l’énergie des jeunes. Il s’agit de toute cette énergie que déploie le jeune pour mettre en place une stratégie pour partir : contacter les passeurs, ramasser de l’argent, garder le secret au point que la famille ne se rende même pas compte. Notre action en tant que chercheurs est de trouver les moyens de canaliser toute l’énergie des jeunes et de l’orienter vers d’autres projets où actions qui leur permettent d’avoir envie de rester ici. Cette solution peut être rapidement mise en place, car cela ne demande pas beaucoup de moyens financiers, mais il s’agit surtout d’une volonté politique et individuelle en ouvrant les espaces de paroles à tous.