Fatima Sissani, réalisatrice, journaliste et auteure du documentaire «Tes cheveux démêlés cachent une guerre de sept ans», projeté avant-hier dans le cadre du 8e Festival international du cinéma d’Alger, à la salle El Mougar, nous a accordé un entretien dans lequel elle confie l’aventure qui l’a menée à tourner ce film et sa rencontre avec Eveline Safir Lavalette, Zoulikha Bekaddour et Alice Cherki, trois militantes engagées pour l’indépendance de l’Algérie.

Reporters : Pourquoi avoir choisi le titre de «Tes cheveux démêlés cachent une guerre de sept ans» pour votre documentaire ?
Fatima Sissani : Le titre est un bout de poèmes écrits par Eveline quand elle était en prison. Nous avons réussi à la convaincre de les publier, car ils sont vraiment très beaux. Elle a donc accepté de le faire aux éditions Barzakh. L’un de ces poèmes est consacré à l’indépendance de l’Algérie et dont un extrait dit : «Femme, tes cheveux démêlés cachent une guerre de sept ans.» J’ai trouvé cette phrase très belle et je l’ai extraite pour en faire un titre.

Parlez-nous de votre rencontre avec Eveline Safir Lavalette
Ma première rencontre avec Eveline Safir Lavalette m’a beaucoup impressionnée. Et tout de suite, j’avais eu cette envie qu’elle se raconte, qu’elle raconte cette guerre et la colonisation. Pour moi, son histoire est celle d’un engagement qui méritait d’être aussi raconté à travers un film.
Lorsque je l’avais rencontrée, Eveline était au crépuscule de sa vie. Peut- être qu’à ce moment-là, elle avait envie de parler. Elle était à la fois inquiète et heureuse de pouvoir parler de tout ce qu’elle avait vécu et de son engagement pour la cause algérienne.

Nous avons remarqué dans ce film qu’Eveline a du mal à s’exprimer. Comment avez-vous réussi à la convaincre de parler ?
Je suis allée la voir avec mon producteur Khalid Djilali. C’est quelqu’un en qui elle avait déjà une grande confiance, parce qu’elle connaissait sa famille et donc elle avait un a priori positif vis-à-vis de lui. Ensuite, nous avons eu une discussion à bâtons rompus sur son itinéraire.
Djilali m’avait, déjà bien avant, de proposer de faire ce film, mais je lui avais répondu que je voulais d’abord la rencontrer. Et lorsque j’ai rencontré Eveline, j’ai eu un coup de foudre. Elle m’a beaucoup impressionnée par la droiture qui se dégage sans arrêt d’elle, et aussi par sa manière de rendre hommage à toutes les personnes qu’elle avait rencontrées pendant la guerre de Libération. J’étais impressionnée aussi par son engagement, malgré tous les privilèges dont elle jouissait dans son entourage.
Elle avait rompu avec sa famille, sa classe sociale et sa communauté pour s’engager aux côtés des Algériens. J’ai passé cinq jours à faire des entretiens avec elle. Et jour après jour, il y a eu cette confiance qui se renforçait de part et d’autre, ce qui a fait naître une belle complicité entre nous.

Eveline est décédée lors du tournage, comment avez-vous pu continuer ce film ?
Quand Eveline est décédée, j’ai voulu absolument continuer ce film. Nous n’avons pas eu suffisamment de matière avec elle. Dans ses témoignages, elle a parlé de beaucoup de personnes. Elle n’était pas à l’aise devant une caméra pour en parler, car elle estimait que la guerre contre l’occupant français était une affaire collective. Quand j’ai vu les images que j’ai pu réaliser avec elle, je me suis dit qu’il fallait aller chercher d’autres témoignages et d’autres voix pour restituer un peu cette multiplicité et cette dimension collective de la guerre. Donc je suis rentrée en contact avec Zoulikha Bekkadour, qui a tout de suite donné son accord, considérant que c’était sa manière à elle de rendre hommage à cette amie fidèle de l’Algérie.
Quant à Alice Cherki, cela s’est fait progressivement. J’étais allée la voir pour lui demander si elle avait eu vent des tortures qu’Eveline avait subies à l’hôpital psychiatrique. Je lui ai demandé de me parler de ce silence qu’on observe chez la plupart des militantes algériennes concernant la torture.

Vous dites que ce film est féministe… pourquoi ?
Oui, ce film est totalement féministe car il ne donne la parole qu’à des femmes. Il repositionne le rôle des femmes dans la guerre d’Algérie. Un rôle qui est souvent ignoré, nié même ! Et donc, pour moi, c’était important de faire ce travail et de réaliser ce documentaire.

Comment avez-vous vécu le tournage de ce documentaire ?
C’est un film très difficile à réaliser pour moi, car la guerre d’Algérie me concerne intimement. Elle fait partie de mon histoire. Je suis née en Algérie, une partie de ma famille a été torturée et tuée durant la guerre d’Algérie. Ma mère avait 20 ans quand la guerre a éclaté, elle a élevé ses trois enfants seule, car son premier mari a été tué. Nous, nous avons grandi avec cette histoire-là. On l’a vécue en fond de toile, tout le temps. Cela a pesé trop lourd dans notre histoire. Et du coup, me confronter à la guerre d’Algérie, ça été très difficile. J’ai lu beaucoup de récits, notamment sur la torture infligée aux Algériens. Pour moi, ça a été terrible. Je suis sortie élimée de ce film, mais, en même temps, heureuse de l’avoir fait et extrêmement heureuse d’avoir rencontré Zoulikha, Alice et Eveline. Ces rencontres avec chacune d’elles sont des récits qui nourrissent l’engagement, mon engagement aujourd’hui. On a besoin de ces récits de la résistance pour continuer les combats qu’on a menés.