Journaliste à l’hebdomadaire Jeune Afrique, Farid Alilat a travaillé pendant de longues années sur Abdelaziz Bouteflika, l’ancien président décédé vendredi 17 septembre dans sa résidence médicalisée à Zéralda. Les informations et les témoignages qu’il a recueillis sur l’ex-chef d’Etat auprès de différents protagonistes politiques et militaires lui ont permis de publier en 2020 en France une passionnante biographie sur cet homme clivant et au parcours hors du commun. Un ouvrage qui mérite à être édité et débattu en Algérie.

Entretien réalisé par Nordine Azzouz
Reporters : On n’écrit pas par hasard un livre-enquête sur une personnalité politique, chef d’Etat de surcroît. Qu’est-ce qui vous a amené à écrire sur l’ancien président Bouteflika, mort le 17 septembre 2021 ?
Farid Alilat : J’ai commencé à m’intéresser à Bouteflika dès le moment où il a été élu président. En 1999, il revenait d’une longue traversée du désert et surtout d’une séquence durant laquelle il avait refusé en 1994 l’offre qui lui avait été faite par les décideurs de l’époque de diriger le pays. Déjà, il représentait, donc, pour moi un intérêt politique et journalistique qui s’est manifesté plus tard par le livre que je lui ai consacré. Ce livre, je voulais le faire durant son premier mandat, mais je n’ai pas pu le faire en raison de contraintes diverses. N’ayant pas cessé de travailler sur lui pour mon journal, j’ai pu accumuler assez de matière sur ses vingt années au pouvoir pour que le projet d’écrire sur son parcours demeure d’actualité. Quand il a été chassé du pouvoir, je me suis dit que c’était le moment de le concrétiser. Bouteflika, c’est soixante ans de l’histoire algérienne et de son rapport au monde aussi. Quel que soit son bilan, c’est quelqu’un qui a marqué son époque et laissé une empreinte profonde sur le pays.

Dans la biographie que vous lui consacrez, vous dressez de Bouteflika le portrait terrible d’un homme obsédé par le pouvoir et prêt à tout pour le garder. Etait-ce vraiment sa seule grande affaire ?
Le parcours qu’il a eu illustre bien cette passion et cette obsession du pouvoir. Quand on regarde bien ce parcours et qu’on essaye de l’interroger à travers les témoignages des personnes qui l’ont côtoyé de près ou de loin, on constate qu’il a toujours été, depuis les toutes premières années de l’indépendance en tant que jeune ministre et acteur clé dans le groupe politique dominant de l’époque jusqu’à ce qu’il parvienne au sommet de l’Etat, en situation de conquête du pouvoir. Dans les années 1970, il se considérait déjà comme le successeur naturel de Boumediene et il avait toujours cette idée de lui succéder et bien avant que celui-ci ne tombe malade et ne meurt en décembre 1978… Longtemps après, lorsqu’il s’est trouvé chef de l’Etat, cette obsession du pouvoir ne l’a pas quitté si bien qu’il n’a pas hésité à changer la Constitution pour pouvoir briguer un 3e mandat. Quand il est tombé malade, et contre toute raison parce qu’il était déjà diminué et sur un fauteuil roulant, il n’a pas renoncé à un 4e mandat et s’est retrouvé en situation de ne plus pouvoir diriger le pays. Il s’est accroché au pouvoir au point d’en faire sa grande et fatale ligne directrice et d’en transmettre l’obsession à son frère conseiller, Saïd Bouteflika.

Il existe des récits qui le présentent comme quelqu’un qui était réticent à l’idée de briguer un 5e mandat. Jusqu’à quel point faut-il les prendre au sérieux ?
Personnellement, je n’ai jamais cru sérieusement à ce récit. Le constat que faisait dégager mes investigations est qu’il n’était pas si préoccupé que ça par l’idée de quitter le pouvoir et que les affaires du pays étaient dirigées en conseil de famille. D’après ce constat, la ligne était qu’il reste au pouvoir et d’y mourir comme Boumediene. Du politique, il avait une conception quasi monarchique qui s’est retrouvée sérieusement malmenée au début de l’automne 2018 quand la perspective d’un 5e mandat était devenue difficile à réaliser. Il y a eu ensuite des manœuvres pour parvenir au consensus de prolonger le 4e mandat et d’aller vers une période de transition pour qu’il se maintienne au pouvoir. Cette idée, c’est l’islamiste Abderrezak Mokri, chef du MSP, qui a essayé de la vendre avec l’agrément de Saïd Bouteflika, mais ça n’a pas marché. Il reste à savoir pourquoi dans le milieu présidentiel du frère conseiller notamment on a cherché à agir contre le sens de l’histoire et de forcer la marche fatale vers un 5e mandat fondamentalement impopulaire.

La question que vous posez là rappelle que beaucoup de choses reste à découvrir sur cette séquence qui lui a été fatale, pour lui comme pour son entourage, son frère Saïd en tête…
Absolument… Mais il n’y a pas que cette séquence à interroger et à «investiguer». Dans mon livre, je n’ai pas tout dit sur Bouteflika. Son parcours est tellement complexe qu’il faut d’autres ouvrages pour explorer les zones d’ombre et les mystères qu’il y a à éclairer et pour bien comprendre quel itinéraire il a eu dans le régime politique algérien depuis des décennies. Sur Bouteflika, tout n’a pas été dit en dépit des livres qui lui ont été consacrés, notamment lorsqu’il était au pouvoir. Il n’est pas la seule grande personnalité à être dans ce cas. Beaucoup d’autres parmi celles qui ont marqué durablement notre histoire restent encore des sujets inconnus. C’est dommage qu’on n’écrive pas davantage sur eux et qu’on laisse se perdre au fil du temps et de l’usure des pans entiers de notre histoire et de notre mémoire nationale contemporaine. Un mot encore pour répondre à votre question : il y a un gros travail à faire sur la marque que Bouteflika a laissé sur le pays durant ces vingt ans de règne entre un âge d’or qui aura été celui de ses deux premiers mandats et une période plus sombre durant les 3e et 4e mandat.

Un règne à donner le tournis…
C’est un peu ça. On en sort avec cette idée de gâchis à tous les niveaux. L’homme est resté à la tête du pays pendant vingt ans, une période de rêve pour tous ceux qui ont la prétention de réformer un pays en profondeur. Il a profité d’une conjoncture exceptionnelle où le baril de brut était à plus de 100 dollars et il a disposé d’une aisance financière qu’on ne verra pas de sitôt.
A son départ du pouvoir puis maintenant à sa mort, l’Algérie se retrouve avec des caisses presque vides et une économie qui dépend toujours de la rente pétrolière. Dans le pays, il s’est installé un sentiment de désespérance aggravée par la fermeture de la parenthèse euphorique du hirak. Tout cela est d’autant plus frappant que le président décédé avait toutes les cartes en main pour faire de l’Algérie un pays émergent, il avait la bénédiction de l’armée, la sympathie active des Algériens, un terrorisme résiduel, le soutien de la classe politique et des partenaires et des puissances étrangères, il avait tout ; en fin de compte, on se retrouve avec le sentiment qu’on a perdu 20 ans et des opportunités qui ne se représenteront peut-être plus comme avant.
Farid Alilat : Bouteflika – L’histoire secrète ; Éditions du Rocher, 2020 ; 398 pages