Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : Quel constat ou bilan faites-vous des violences faites aux femmes ?
Fadila Boumendjel-Chitour : Nous avons constaté que la situation des femmes a empiré et ceci pour plusieurs raisons. D’abord, parce que rien n’a changé dans l’application des lois ni dans l’implication réelle des pouvoirs publics, qui promettaient de punir plus sévèrement les crimes et des mesures concrètes pour la protection des femmes. Depuis la promulgation de la loi, en 2015, soit il y a plus de 7 ans, il n’y a eu aucun effet sur le terrain en termes de mesures efficaces pour la protection des femmes contre les violences.
Cette loi de 2015 a notamment été vidée de sa substance et de son efficacité à cause notamment des clauses du pardon et de la médiation. Le danger de l’application de ces clauses est qu’elles vont dans le sens de la protection de la famille au détriment de la protection de la femme en tant que personne, car elle est contrainte de retourner dans l’espace où s’est déroulé la violence.
La situation des femmes violentées s’est notamment aggravée à cause du laxisme de la société toute entière face à ces agresseurs. Il y a aussi d’autres facteurs d’aggravation, notamment les conséquences terribles de la crise sanitaire avec toutes ses conséquences où on a remarqué une augmentation de la violence notamment sur les enfants. Il faut ajouter à cela toute la détérioration du pouvoir d’achat, l’augmentation du chômage et du nombre de personnes qui sombrent dans la précarité. Comment voulez-vous avoir de l’espoir que la situation s’améliore si les pouvoirs publics ne prennent pas en compte sérieusement que cette situation risque de s’aggraver encore plus à l’avenir.

Cela implique-t-il une recrudescence des violences extrêmes, en l’occurrence les féminicides ?
On a l’impression qu’il y a une augmentation de la violence extrême envers les femmes mais, également, des filles avec une aggravation du mode opératoire des crimes qui est d’une extrême sauvagerie. Je tiens à citer le cas de Keltoum, âgée de 30 ans, pleine de vie, se battant sans cesse pour avoir une vie digne pour elle et ses enfants. Elle a été froidement égorgée par son ex-mari sur le chemin de l’école devant sa fille de 14 ans. Il y a aussi la dernière victime d’un crime odieux, âgée d’à peine 9 ans. C’est l’effarant constat de crimes sexistes qui vont du berceau à la vieillesse, puisque même des femmes de 80 ans se font sauvagement assassiner.
Il faut ajouter à cette liste macabre des féminicides, les autres victimes occultées, il s’agit de toutes ces survivantes de tentative d’assassinat, celles des femmes dont la vie est perpétuellement menacée. Et tous les drames traumatisant psychologiquement les enfants qui peuvent être aussi des co-victimes de cette violence, à l’instar de cette petite fille de 5 ans, dont la plante des pieds a été brûlée par son père et qui a aussi défenestré sa femme.
Ce que je trouve dramatique, c’est que de 8 mars en 8 mars, l’actualité nous amène à nous focaliser sur cette violence extrême et ces crimes abominables que sont les féminicides et l’on oublie le sens et les objectifs du 8 mars, qui est la journée internationale pour la lutte des droits des femmes. Ce qui est horrible, c’est que l’on se retrouve réduit à parler du droit à la vie, alors que l’on ne devrait même pas le citer dans la liste des droits et des revendications des femmes. Où sont passées les revendications pour des droits plus larges pour les femmes ?

Justement, comment évaluez-vous le champ des luttes des femmes en Algérie pour leurs droits ?
On aurait voulu que la lutte des femmes se concentre sur des droits qui œuvrent à une égalité totale entre les hommes et les femmes. C’est notre combat pour lequel on lutte avec acharnement, parce que ce qui conduit à la négation de tous les droits – dont le minimum est le droit à la vie -, ce sont les inégalités et la suprématie de l’homme sur la femme et qui conduisent au passe-droit et à la violence. Ceci tout simplement parce qu’il a en face une femme qu’il considère comme un être inférieur. Nous nous battons pour la prévention de toutes les violences contre les femmes et pas seulement la violence extrême qu’est le féminicide, mais également les violences psychologiques et institutionnelles, dont la première est le code de la famille. Ce code de l’infamie est un code qui institutionnalise cette inégalité et cette discrimination et qui réduit la femme au statut de mineure à vie. Il s’agit de lutter pour l’égalité en droit totale entre les hommes et les femmes comme le garantit la Constitution et l’abolition du code de la famille qui consacre cette inégalité anticonstitutionnelle. Ainsi, le sens de nos luttes est toujours le même, malheureusement, c’est l’horreur de l’actualité de ces féminicides qui nous oblige à tout réduire et focaliser les revendications des femmes pour simplement rappeler que le droit à la vie est un droit qui est menacé.

Comment lutter contre cette violence dont de plus en plus de femmes sont victimes ?
Il s’agit avant tout d’interpeller l’Etat, les pouvoirs publics ainsi que de toutes les autorités responsables de la protection des femmes et des enfants. On peut arriver au point de non-retour à cause notamment du laxisme de certaines institutions. Je prends l’exemple de Keltoum, elle avait déposé plainte et alerté les services de sécurité des menaces de mort et d’égorgement de son ex-mari. Comment se fait-t-il que les services concernés, ayant pris connaissance de ces menaces qui pesaient sur cette femme terrorisée, n’ont pas informé le procureur de la République pour le convoque ? Pourquoi n’y a-t-il pas eu des mesures d’éloignement de l’agresseur ? Ce qui aurait permis de protéger cette femme et empêcher cet acte extrême qui a privé Keltoum de la vie et trois enfants de leur mère.
Le réseau Wassila existe depuis le 5 octobre 2000, cela fait donc plus de deux décennies que nous alertons régulièrement, notamment le 25 novembre, Journée internationale de la lutte contre les violences faites aux femmes, et le 8 mars, Journée des droits des femmes et, notamment, celui de l’égalité. Nous répétons, pour ne pas dire hurlons, tout ce qu’il y a faire notamment au niveau de la loi et des mesures que devrait instituer l’Etat algérien pour protéger les femmes. Je tiens à rappeler que, le 25 novembre 2020, nous avons écrit une lettre ouverte pour la prévention des féminicides, basée sur notre expérience sur le terrain, mais depuis, aucune mesure n’a été appliquée sur le terrain.

Quelles sont les principales mesures que vous préconisez pour la prévention des féminicides et lutter contre toutes les formes de violences envers les femmes ?
Il y a toute une série de mesures que nous avons proposées ainsi que des recommandations qui peuvent être rapidement être appliquées, pour peu qu’il y ait une réelle volonté politique. Il s’agit notamment de faciliter l’accès des femmes à la justice, en instaurant des guichets particuliers pour les violences faites aux femmes. Que les affaires au niveau des tribunaux soient traitées rapidement et ne trainent pas pendant des années. Que lorsque les femmes portent plainte et qu’elles parlent de menaces de mort, que l’on agisse rapidement. Il s’agit également de mettre en exergue la question fondamentale du logement. C’est l’agresseur qui doit être éloigné du domicile et non pas le contraire, il est important de laisser la femme et les enfants dans le domicile et sous protection. Le droit au logement est fondamental et c’est aussi notre combat pour que les femmes soient prioritaires dans l’accès aux logements.
Il s’agit également de la nécessité de la publication des textes d’application de la loi de la santé, promulgués en 2018, dont en particulier l’article qui permet à tous les professionnels de la santé de signaler et d’alerter des cas de violences faites aux femmes. La publication de ces textes d’application de la loi sanitaire serait une grande avancée. Il faut également rappeler que la loi 2015, qui incrimine la violence contre les femmes et qui est en fait une modification du code pénal, avec des peines aggravées, ne se traduit pas sur le terrain par des peines lourdes et exemplaires.
Je tiens à souligner que toutes ces propositions et recommandations ont été transmises à l’Etat et aux institutions et nous les avons interpellés sur l’aggravation de la situation.
En ce 8 mars 2022, nous lançons, encore une fois, un cri d’alarme pour la prévention des violences faites aux femmes, la prévention des féminicides et que l’Etat mette en application les mesures et les recommandations concrètes qu’ils ont à leur niveau. Aujourd’hui, il est plus qu’urgent une action permanente, globale et préventive exprimée par une réelle volonté politique à travers un véritable programme de politique publique de protection des femmes et des enfants.