Fabrice Henry est le metteur en scène français de la pièce «De nos frères blessés», présentée au 10e Festival international du théâtre de Béjaïa. Une pièce, adaptée du roman éponyme de Joseph Andras, qui évoque le militant anticolonialiste français Fernand Iveton, exécuté en février 1957 sur ordre du tribunal militaire, après avoir tenté de déposer une bombe dans une usine à Alger. Formé au Cours Florent et à l’Ecole de théâtre d’Evry, Fabrice Henry, qui est également comédien, a déjà mis en scène plusieurs pièces comme «Nous serons les derniers» (d’après «Le procès» de Franz Kafka) et «Etre prêt à tout».

Reporters : Pourquoi avoir choisi le roman de Joseph Andras pour l’adapter au théâtre ?
Fabrice Henry : C’est vraiment un choix de style. L’écriture de Joseph Andras est magnifique. J’avais envie de la faire porter par des acteurs sur un plateau. Et après, c’est un choix politique. Je suis Français, j’ai 30 ans. Autour de moi, il y a en France, des Algériens et des Français d’origine algérienne. Dans les médias, on entend toujours parler des problèmes avec les musulmans, les Algériens et autres. Moi, je n’ai aucun problème. Je me suis aussi aperçu qu’on ne parle jamais de guerre d’Algérie en France et, qu’en fait, on la connaît très mal. En réalité, je ne savais pas que des Français s’étaient battus pour les Algériens. Du coup, plonger dans cette histoire est une manière de réconcilier les deux peuples, les Algériens de France, et de tendre la main à l’Algérie, un pays que je ne connaissais pas du tout. Je découvre ce pays grâce à ce spectacle.

La question du soutien de Français à l’indépendance de l’Algérie n’est-elle pas enseignée en France ? N’existe-t-elle pas dans les manuels d’Histoire ?
On n’en parle jamais. Même la guerre d’Algérie est très peu enseignée à l’école. Ma génération n’en a jamais entendu parler. Souvent les présidents français, qui ont laissé mourir, tuer ou exécuter les Français favorables à l’indépendance de l’Algérie, ont voulu cacher cette vérité. Maintenant, les choses commencent à changer. Le président Macron a quand même reconnu la responsabilité de l’armée française dans la mort de Maurice Audin. Il y a encore une tonne de dossiers qui demeurent encore fermés.

Avez-vous entendu parler de Fernand Iveton avant de lire le roman de Joseph Andras ?
Non. En France, Fernand Iveton est un inconnu. Quand, j’ai acheté le roman, je pensais qu’il s’agissait d’un personnage de fiction.
L’historien français Jean Luc Einaudi avait fait un travail sur Fernand Iveton, seul Européen exécuté durant la guerre de libération nationale, «Pour l’exemple, l’affaire Fernand Iveton» (paru à Paris en 1986). On revient à la mise en scène. Vos comédiens ne campent pas des rôles, mais lisent des passages choisis du roman avec l’implication du public. Pourquoi ce choix ?
Ce n’était pas la peine d’incarner des figures. Fernand Iveton et son épouse Hélène étaient des gens normaux. N’importe quel spectateur ou acteur aurait pu être à leur place, en fait. C’est juste une question de où on est et à quelle époque.
Vous avez dès le début choisi de casser le quatrième mur
Parce que je voulais que les gens soient actifs dans le spectacle. La grande différence avec le cinéma est que le spectacle de théâtre ne se vit pas de manière anonyme. Quand on va à un spectacle, on crée une communauté. Je voulais porter l’attention sur cela.

Qu’en est-il du recours au support vidéo ?
C’est un spectacle narratif (peu d’actions sur scène). Aussi, je voulais offrir quelques moments visuels pour reposer l’attention du spectateur, qu’il puisse voir des choses. Je suis tombé sur des images documentées de la guerre d’Algérie qui sont assez violentes. Je voulais donc les partager avec le public. J’ai lu dans les coupures de presse sur ce qui se disait sur Iveton. C’était terrifiant et faux. Donc, je voulais questionner ce rapport à l’image. Nous vivons une époque où il existe des questions sur les Fake news. Parfois, les gens impriment leurs opinions dans les journaux. Et comme c’est imprimé, on pense que c’est la réalité. Or, la réalité est toujours plus complexe.

Le passage du roman relatif à la torture de Fernand Iveton par la police française, en novembre 1956, est un moment intense de votre pièce. Comment avez vous sélectionné les extraits du texte de Joseph Andras ?
Nous avons essayé de garder la trame du roman, les événements principaux. La torture en fait partie. Là aussi, on n’en parle jamais en France. L’Etat français a reconnu tardivement la torture en Algérie. Il faut toujours en parler. N’importe qui aurait pu se retrouver à la place du soldat français qui torturait en Algérie. Les hommes qui ont torturé Iveton n’étaient pas des fous, mais des gens normaux. Ils ont été «mis» dans la guerre et on leur a ordonné de pratiquer la torture. Cela peut arriver à n’importe qui de devenir tortionnaire.

A la fin du spectacle, quand vous avez fait appel au public du Théâtre régional de Béjaïa de monter sur scène pour former un groupe de dix, personne n’est venu jouer le rôle de gardiens…
J’ai remarqué. Il nous est arrivé de voir dans nos spectacles que les gens n’aiment pas jouer le rôle du bourreau, refusent de prendre la pancarte sur lequel est inscrit ce mot, demandent de changer de place. Parce que les gens sont touchés, ne veulent pas être associés à ce type de personnage.

Deux lettres de Ferand Iveton envoyées à Hélène ont été lues par deux spectacteurs. Pourquoi ?
Il faut dire que l’écriture de Iveton est ordinaire. Il a des mots du quotidien, simples. Donc, j’ai choisi de donner la lecture des deux lettres à des non comédiens. Dans le spectacle, les comédiens prennent en charge l’écriture de Joseph Andras, un auteur professionnel. «je t’aime ma femme, j’ai envie de te retrouver…» sont des expressions que tout le monde peut dire.

Le théâtre contemporain doit-il se faire de cette manière, en impliquant le public ? Le public n’est plus passif…
En tout cas, c’est ce que moi je défends très fortement. S’il veut continuer à exister, le théâtre doit se faire dans l’humain. Aujourd’hui, il y a le cinéma, la télé, Internet, Youtube. Des moyens utiles, mais ils représentent des moments de solitude. Je crois que plus on aura de la technologie, plus on aura besoin de retrouver la communauté des humains, les gens face à face. Les technologies de communication ont contribué au repli sur soi. On se renferme dans sa propre opinion. Ce qui fait une communauté, un village, une ville, une nation sont les gens qui nous entourent. Il faut les rencontrer et les comprendre. Cela devient plus difficile. Il y a un effort à faire. En cela, le théâtre a toute sa place pour y contribuer.

Comment la pièce «De nos frères blessés» a-t-elle été accueillie en France par le public et la critique ?
Le public a bien accueilli la pièce. Idem pour la critique. Après chaque représentation, les gens venaient nous parler, raconter leurs histoires liées à l’Algérie. Parmi eux, des Français d’origine algérienne, des Français ayant vécu en Algérie. Des spectateurs, parfois émus, nous ont remerciés d’avoir monté cette pièce. Certains nous ont aussi dit que la pièce les a aidés à se libérer d’un poids, comme le cas d’un ancien soldat ayant servi en Algérie. J’ai trouvé cela vraiment beau. Grâce à la critique, nous avons pu venir jouer en Algérie pour la première fois, invités par l’Institut français.