Ecrites par l’historien Daho Djerbal, les Mémoires de Lakhdar Bentobal sortent enfin ! L’ouvrage édité aujourd’hui par Chihab Editions était pratiquement prêt depuis 1986, mais sa publication a été empêchée, pour des raisons qu’on ignore, par la famille de « Si Abdallah », nom de guerre de Bentobal, mort le 21 août 2010 à l’âge de 87 ans des suites d’une longue maladie.

Par Farid Aïnouche

Le travail accompli par Daho Djerbal sort après être resté trente-cinq ans dans les tiroirs de l’historien. Ce temps en a fait un véritable mythe, aussi bien pour ceux d’entre les privilégiés qui ont pu accéder discrètement au texte que pour ceux qui l’ont attendu depuis si longtemps. Des générations d’étudiants, et pas ceux uniquement qui ont fréquenté les départements d’histoire, en ont fait un sujet de discussion d’autant plus passionnant que Lakhdar Bentobal figure parmi les acteurs clés de la révolution anticoloniale et que l’historien Daho Djerbal est devenu une référence dans le monde de la recherche sur le mouvement national et la Guerre de libération.

La part du mythe revient aussi à l’attitude de la famille de Lakhdar Bentobal, de son vrai nom Slimane Bentobal, le « Chinois », pour certains de ses frères d’armes durant ces années 1950, où se jouait l’avenir de la future Algérie indépendante. Les proches, et les enfants surtout du moudjahid, ont toujours opposé leur refus à la volonté de Daho Djerbal de publier les Mémoires, « un témoignage capital et indispensable, pour qu’ils soient connus des Algériens », répondait-il à l’occasion de ses nombreux débats qu’il a menés ou auxquels il a contribué dans le cadre de l’activité de la revue Naqd, qu’il dirige, ou dans celui des nombreux colloques et autres rencontres sur l’histoire algérienne.

Jamais, pourtant, ils n’ont donné une explication claire à leur refus. Dans une déclaration à l’un de nos confrères de Liberté, en août 2015, Khaled, le fils de « Si Abdallah », qui venait alors de publier dans le même quotidien une tribune où il s’interrogeait sur les raisons ayant conduit, selon lui, le pouvoir de l’époque à omettre le nom et la mémoire de son père des commémorations officielles, a eu ses mots : « La famille a décidé, de manière collégiale, de ne pas communiquer sur le sujet (les Mémoires, ndlr), jusqu’à nouvel ordre». Qui vient d’arriver.

On ne sait ce que signifie ce « nouvel ordre ». Peut-être attendre jusqu’à ce que les personnalités que les vérités de « Si Abdallah » dérangent ne soient plus de ce monde ? Néanmoins, il convient de rappeler que les mémoires de l’ancien ministre de l’Intérieur du premier Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) ont été écrites par l’historien Daho Djerbal, qui y a travaillé de décembre 1980 jusqu’en juillet 1986, et que le texte n’a pu être publié parce que « les responsables de la Société nationale d’édition et de diffusion (Sned) de l’époque, a souligné l’historien lors d’une conférence donnée en mai 2008 au Centre culturel français de Constantine (actuel Institut français), ont exigé que les noms de certaines personnalités influentes qui étaient alors au pouvoir soient effacés, parce que le texte invalide leur légitimité et touche à leurs intérêts ».

Lakhdar Bentobal, qui aurait pu occuper des fonctions importantes après 1962, a décidé du contraire. «Après l’Indépendance, il ne voulait plus entendre parler de politique », nous a déclaré Abdelaziz Kharfallah dans un entretien à paraître dans les colonnes de Reporters, au sujet de son livre important « La Wilaya II historique, l’ombre de Constantine », sorti tout récemment chez Casbah Editions.