Les trois années qui viennent de s’écouler ont ébranlé un mythe : la Constitution américaine suffirait à protéger la démocratie américaine d’un président narcissique, imprévisible, diviseur et autoritaire. Mais les problèmes des USA ne se limitent pas au locataire de la Maison Blanche. Nous tous, les citoyens américains, avons une part de responsabilité dans la situation actuelle, car nous n’avons pas porté suffisamment attention à des institutions vitales pour la démocratie et avons ignoré les faiblesses structurelles qui ont permis à un démagogue d’arriver à la présidence.

par DARON ACEMOGLU
Les problèmes structuraux des USA tiennent à au moins trois grands défauts. Le premier touche à l’économie. Durant les décennies qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, les USA ont connu une croissance rapide et largement partagée, les salaires de la plupart des travailleurs suivant la hausse de la productivité au rythme d’environ 2% par an. Cette croissance a été favorisée par un salaire minimum, les syndicats et le progrès technologique qui ont permis la création d’emplois de qualité (bien payés et à long terme) pour la majorité des travailleurs.
Tout cela a commencé à s’effriter dans les années 1980. Le nombre d’emplois de qualité a diminué, les inégalités ont commencé à croître, le salaire réel médian (ajusté en fonction de l’inflation) a stagné et le salaire réel des travailleurs non qualifiés a commencé à baisser. Cette évolution est due à différents facteurs : notamment l’érosion du salaire minimum fédéral, une nouvelle législation et une jurisprudence qui s’opposaient aux négociations collectives, des changements dans la manière de fixer les salaires, le commerce avec la Chine, les délocalisations et l’automatisation.
Les importations à bas prix et l’automatisation ont conduit dans un premier temps à une diminution de l’emploi dans des secteurs tels que le textile, l’habillement et les meubles, mais la robotisation s’est ensuite étendue à l’industrie lourde. La disparition d’emplois dans certains secteurs en déclin a été compensée au moins en partie par la création d’emplois de qualité dans de nouveaux secteurs au profit de quelques travailleurs licenciés. Mais le processus a commencé à dérailler dans les années 1980. Depuis, plus spécialement depuis 2000, ce sont les classes moyennes (souvent blanches) qui supportent de plus en plus le fardeau de cette évolution économique.
Le second défaut est de nature politique. Le systéme démocratique n’a pas accordé suffisamment de place aux Américains au bas de l’échelle, alors que cela aurait permis de corriger les défauts économiques déjà mentionnés. La démocratie américaine a échoué sur ce plan pour toute une série de causes, notamment parce que depuis quelques dizaines d’années la classe moyenne a perdu du poids sur le plan politique.
Nombre d’observateurs attribuent ce changement au rôle de plus en plus grand de l’argent en politique (les contributions financières aux campagnes électorales, le lobbying et la fameuse décision de la Cour suprême en 2010 (dans l’affaire Citizens United) qui a supprimé toute limite aux dépenses des entreprises en faveur d’un candidat à l’occasion d’une élection. Mais intervient aussi un autre facteur plus fondamental : le poids politique croissant en raison de leur statut des classes les plus aisées, les mieux éduquées. Les entrepreneurs dans le secteur des technologies de pointe, les magnats de Wall Street, les consultants en gestion ont de plus en plus d’influence sur le gouvernement fédéral, et cela non seulement parce qu’ils sont riches, mais aussi parce qu’ils semblent incarner la compétence éclairée.
Le troisième défaut structurel tient à la perte de confiance dans les institutions. Non seulement ces dernières et leurs dirigeants n’ont pas évité la crise financière de 2008 et la récession qui a suivi, mais ils en ont été complices. Lors du krach, des millions de familles ont perdu leur logement ou leur gagne-pain, alors que tout a été fait pour sauver Wall Street.
C’est ce contexte qui a permis l’élection de Trump. Ce dernier pourrait surfer sur une vague de désinformations pour être réélu en novembre – surtout si l’opposition reste divisée. Mais même s’il est battu, ce ne sera que le tout début de la réforme des institutions économiques et politiques américaines.
Que pourrait être un programme de réforme efficace pour l’après-Trump ? Il devrait avant tout inclure la création d’emplois de qualité. Il ne s’agit pas simplement de renforcer la protection sociale (ce qui est nécessaire mais insuffisant), et cela n’a rien à voir avec des propositions comme celle d’un revenu universel de base.
La création d’emplois de qualité exige d’investir davantage dans les technologies qui augmentent la productivité des travailleurs. Cela suppose aussi une meilleure organisation du marché du travail et une meilleure protection des travailleurs, en particulier un salaire minimum et des accords de branche qui encouragent les entreprises à embaucher leurs salariés à long terme, plutôt que d’automatiser à tout va ou de délocaliser. De même, une meilleure réglementation et une meilleure application de la législation antitrust réduiraient la toute puissance des grandes entreprises sur le marché du travail, tout en encourageant la concurrence et l’innovation, ce qui favoriserait une augmentation de la demande sur le marché du travail.
Ce programme doit aussi redonner plus de poids politique à la majorité de la population. Dans les années 1960, le politiste Robert A. Dahl a conclu à l’issue d’une étude sur le terrain que ce ne sont ni les élites ni les partis politiques qui détiennent la plus grande partie du pouvoir politique local, mais les citoyens ordinaires qui s’impliquent dans des questions locales. Ce n’est peut-être pas toujours vrai (l’étude de Dahl portait essentiellement sur New Haven dans le Connecticut), néanmoins nous devrions aspirer à une politique qui parte de la base.
Pour cela, il faudrait avant tout couper les liens entre responsables politiques d’une part et P-DG, consultants et financiers d’autre part. Il faut beaucoup plus de transparence quant aux contacts que ces derniers entretiennent avec les responsables politiques et les hauts fonctionnaires, ainsi qu’à tous les niveaux du processus de décision politique. La création de nouvelles agences représentant les intérêts des travailleurs et des segments de la population souvent négligés pourrait y contribuer.
Enfin, ce programme doit améliorer l’indépendance de l’administration et de la Justice. Il faudrait par exemple réduire les nominations de hauts fonctionnaires par le président américain, de manière à assurer une meilleure continuité des compétences au sein des différentes agences gouvernementales ; quant aux nominations au sein de l’institution judiciaire, elles pourraient relever d’une commission bipartisane ou non partisane constituée de juges expérimentés et de professeurs de droit. Renforcer l’autonomie de l’administration et de la Justice peut sembler une réponse paradoxale à la perte de confiance de l’opinion publique envers les institutions ; mais pour regagner cette confiance, les institutions doivent fonctionner correctement et impartialement, ce qui suppose que l’administration et la Justice aient toute la compétence voulue.
Beaucoup sera en jeu lors de la prochaine élection. Mais il ne suffira pas de battre Trump, car il faut s’attaquer aux racines de la paupérisation, au fléchissement de la participation à la vie démocratique et à la chute de confiance envers les institutions. Nous n’y parviendrons pas par davantage de polarisation, mais en oeuvrant en faveur d’un projet social inclusif de grande ampleur.n