Les relations entre Washington et Riyad ne devraient pas connaître de bouleversements susceptibles de les détériorer. La Maison-Blanche ne risquerait pas non plus de faire pression

, du moins publiquement, sur le royaume wahhabite et demander de véritables explications sur l’assassinat dans les locaux de son consulat à Istanbul du journaliste Jamal Khashoggi. L’administration semble même parier sur le temps et la baisse d’intérêt pour ce meurtre afin de ne pas altérer ses relations avec la pétromonarchie et préserver avec elle des relations stratégiques.

Selon plusieurs médias américains, dont le «Washington Post» dans lequel écrivait le journaliste saoudien critique du royaume, la CIA n’a plus de doutes sur la responsabilité de Mohammed ben Salmane, dit « MBS», le puissant prince héritier d’Arabie saoudite. Mais le président Donald Trump a assuré mardi dernier que l’agence américaine de renseignement extérieur n’avait «rien trouvé d’absolument certain». Dans un discours typique du flou artistique, le chef de la Maison-Blanche a déclaré dans un communiqué qu’« il se pourrait très bien que le prince héritier ait eu connaissance de cet évènement tragique – peut-être, peut-être pas !».
« Nous ne connaîtrons peut-être jamais tous les faits entourant le meurtre de Jamal Khashoggi », un « crime épouvantable que notre pays ne pardonne pas», a-t-il ajouté. Le président américain a souligné les dénégations de l’intéressé et de son père, le roi Salmane, tout en rappelant que le journaliste était accusé à Riyad d’être un «ennemi de l’Etat» et «un membre des Frères musulmans». «Dans tous les cas, notre relation est avec le royaume d’Arabie saoudite», a-t-il poursuivi. Et «les Etats-Unis entendent rester un partenaire inébranlable de l’Arabie saoudite ». M. Trump a énuméré toutes les raisons qui rendent cette alliance stratégique à ses yeux : lutte contre l’Iran, ennemi commun, combat contre le «terrorisme islamique radical», achat d’armes américaines ou encore stabilité des prix du pétrole dont Riyad est le premier exportateur mondial. Et il a évacué les autres reproches faits au géant du Moyen-Orient, notamment son rôle dans le conflit yéménite : «Ils aimeraient bien se retirer du Yémen, si les Iraniens en faisaient autant.» «Le monde est un endroit très dangereux», a-t-il justifié dans un texte étonnamment scandé par de nombreux points d’exclamation. «Un monde méchant et rude », lui a fait écho son secrétaire d’Etat Mike Pompeo pour justifier devant la presse la primauté donnée aux « intérêts américains ». Jamal Khashoggi, qui vivait aux Etats-Unis, a été tué le 2 octobre au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul où il était allé faire des démarches pour son futur mariage avec une jeune femme turque. Ce meurtre a terni l’image du royaume saoudien et de Mohammed ben Salmane, dont la plupart des observateurs estiment qu’il ne pouvait pas ne pas être au courant de l’opération. La plupart des exécutants sont connus, et Washington a imposé la semaine dernière des sanctions financières contre 17 d’entre eux au moment où la justice saoudienne annonçait une série d’inculpations et demandait la peine de mort contre cinq suspects.
Prendre en compte le Congrès « sauf s’il est en contradiction avec les intérêts » US
Le Congrès américain, jusque dans les rangs républicains du président Trump, demande toutefois à Washington d’aller plus loin, et de sanctionner les commanditaires. «Je comprends que des membres du Congrès veuillent aller dans une autre direction, pour des raisons politiques ou autres – ils sont libres de le faire », a affirmé Donald Trump dans son communiqué. «Je prendrai en compte toutes les idées qui me seront soumises, mais seulement si elles ne sont pas en contradiction avec la sécurité et la sûreté absolue de l’Amérique », a-t-il ajouté. Les parlementaires américains pourraient engager des procédures pour prendre des sanctions plus sévères, ou stopper les ventes d’armes à Ryad. Et les appels au Congrès, dont les démocrates contrôleront la Chambre des représentants à partir de janvier, se sont multipliés dès la publication de la déclaration présidentielle. « Face à l’échec du leadership du président Trump, il revient désormais au Congrès de défendre les vraies valeurs et les intérêts durables de l’Amérique », a estimé le P-DG du «Washington Post», Fred Ryan, accusant le milliardaire républicain de « mettre ses relations personnels et intérêts commerciaux au-dessus des intérêts américains ». L’ex-directeur de la CIA John Brennan a lui exhorté les parlementaires à « obtenir et déclassifier» les rapports du renseignement sur cet assassinat «puisque M. Trump excelle par sa malhonnêteté», a-t-il dit. «Le Congrès doit maintenant se dresser avec une détermination bipartisane (…) et adopter une législation pour répondre à tous les crimes saoudiens », a aussi lancé la sénatrice démocrate Jeanne Shaheen, dénonçant « l’habitude » du chef de la Maison-Blanche «à donner raison à des dictateurs meurtriers plutôt qu’aux professionnels du renseignement américain». <