Le 14 novembre 2017, les médecins résidents du territoire national entament un vaste mouvement de grèves cycliques pour réclamer, entre autres, l’abrogation du caractère obligatoire du service civil, l’égalité de traitement quant aux dispenses du service militaire, l’amélioration des conditions de travail et la révision du statut du résident. A l’époque, d’aucun ne s’attendait à ce que ce mouvement allait battre tous les records en termes de longévité des grèves en Algérie.

Jour pour jour, le 24 du mois de décembre, le débrayage entre dans sa phase illimitée franchissant ainsi un pas vers l’inconnu et ouvrant un interminable front avec le ministère de la Santé, de la Population et de la Réforme hospitalière.
Après 8 mois de grève, dont 6 mois illimitée, les blouses blanches regagnent aujourd’hui leurs services respectifs dans les hôpitaux et différents établissements de santé à travers les quatre coins du pays.
Le Collectif autonome des médecins résidents algériens (Camra) dont le bureau national s’est réuni ce weekend a pris cette décision en toute « conscience ». Si l’on fait l’économie des étapes qu’a traversées le mouvement des médecins résidents entre marches, rassemblements et sit-in à Alger, à Oran, à Constantine et à Tizi-Ouzou, actions parfois réprimées par les forces de l’ordre, ajoutées aux pressions et intimidations de l’administration et des chefs de services et toutes les menaces d’exclusion, il va sans dire qu’au stade où l’on était il y a 24 heures, le conflit n’avait plus d’horizons. Le ministère de tutelle refusant de céder à ce qu’il qualifiait – en catimini – de « chantage » des grévistes qui réclament la poursuite ou plutôt la réouverture du dialogue avec des résultats fructueux pour reprendre le travail. Le Pr Mokhtar Hasbellaoui a, par sa « fermeté », poussé le Camra jusque dans ses derniers retranchements d’où la décision du gel de la grève.
« Conscients de notre responsabilité à nous montrer proactifs dans le règlement satisfaisant de cette situation qui voit l’avenir de milliers de résidents engagé et afin de permettre le rétablissement du dialogue avec nos deux ministères de tutelle, après concertation et vote majoritaire, nous venons une fois de plus témoigner de notre bonne foi en appelant l’ensemble des médecins résidents au gel de la grève à partir du dimanche 24 juin », écrit le Camra dans son communiqué sanctionnant la réunion tenue vendredi jusqu’à une heure tardive de la soirée.
Le gagnant, le perdant et la victime ?
Une victoire pour le ministre de la Santé ? Le concerné peut, certes, se vanter d’avoir poussé à mettre fin à une grève qui aura trop duré. Cependant, l’histoire retiendra que sous sa responsabilité, le secteur de la santé a connu la plus longue grève jamais observée en Algérie. Hasbellaoui qui, faut-il le dire, n’avait et n’a toujours pas les clés de la prise en charge des revendications des médecins résidents, notamment en ce qui concerne les deux questions relatives au service civil et au service national, a largement été dépassé par les événements. Professeur qu’il est, il ne s’attendait sûrement pas à un tel « affront » lorsqu’il a été appelé à devenir ministre de la République. Les médecins résidents, eux non plus, et après huit mois de grève, n’ont toujours pas de quoi crier victoire, d’autant plus que le dernier PV en date signé le 1er avril entre le Camra et le ministère portant sur un certain nombre de points satisfaits, est rejeté par la base. Et il est fort probable que la tutelle ne va pas céder sur autre chose. D’où cette reprise du travail, pour le moins, controversée et décriée par une partie des médecins résidents lors des assemblées générales qui se sont déroulées en fin de semaine dernière. Le Camra a justifié sa décision par le souci de reprendre le dialogue. Pourtant, lorsque les négociations se déroulaient de façon continue, c’était son intransigeance qui a mené à leur rupture. Aujourd’hui, peut-on, pour autant, parler d’une défaite pour les médecins résidents ? Certes pas. Leur mouvement a démontré les failles d’un système de santé sur lequel beaucoup d’encre a coulé ces derniers mois. De l’avis même des responsables du gouvernement, « le service civil par exemple a démontré ses limites », a-t-on reconnu.
Les « acquis » concédés par le ministère de la Santé dans le cadre des pourparlers, du logement, à la prime d’installation, à l’aménagement de la durée du service civil, passant par la déduction de la période du service national, au plateau technique, jusqu’au regroupement familial et congé de maternité, ne constituent-ils pas quelque part une justice rendue après des années et un aboutissement d’un long combat ?

Huit mois de grève, vraiment !

Entre la victoire ou la défaite de l’un ou de l’autre des protagonistes, un seul élément du feuilleton est resté sans rôle ni capacité à changer le cours des événements. Pourtant, il est de loin le premier concerné par les conséquences directes de ce long bras de fer. Il s’agit du malade ou plutôt des malades car ils sont des milliers, voire des millions d’Algériens qui se soignent chaque jour dans les hôpitaux publics et qui n’ont eu de tort que d’être le parent pauvre d’un système de santé otage d’une gestion à l’improviste, d’un laisser-aller apparent et d’une prise en charge en deçà des normes. Le citoyen-patient a été pénalisé pendant huit mois. Sur ce, même deux observateurs ne peuvent se contredire. Sinon, pour le responsable, seule l’histoire en jugera. Maintenant, à moins d’un accord entre le ministère de la Santé, celui de l’Enseignement supérieur (pour le volet pédagogique), et les médecins résidents, avec mise en application des mesures arrêtées d’un commun accord, on serait tenté de dire que l’Algérie a connu la plus longue grève « inutile » de l’histoire des luttes sociales. D’où la nécessité pour toutes les parties du conflit de favoriser désormais l’entente pour donner dans les jours à venir, à l’opinion publique, des conclusions palpables à même de justifier et la grève et son gel. Dans le cas contraire, ce ne sera qu’un cauchemar. Déjà, rien qu’à penser que le débrayage a duré huit long mois, on ne veut pas entendre parler…