L’historien Fouad Soufi souligne dans sa préface de l’ouvrage «Yamina Chellali. Une femme au maquis», paru aux éditions ANEP, qu’«elles ne sont pas nombreuses, hélas, les moudjahidate qui ont pu, su et/ou voulu transmettre le souvenir de leur vécu durant la guerre de Libération nationale». Ainsi, la parole de ces femmes au destin exceptionnel est à la fois rare et précieuse. Et, même si l’exercice est «difficile», il est essentiel. Yamina Chellali, alias Rabha/Rabéa (nom de guerre), revient dans son essai-témoignage sur son parcours singulier dans la Wilaya V historique, en qualité de «contrôleur zonal et de commissaire politique» en Zone 6 (Saïda-Mascara).

Yamina Chellali une femme au maquis copieRevenir sur son vécu, raconter sa vie, l’écrire et la transmettre demande, sans doute, beaucoup de courage. Pour le préfacier de l’essai-témoignage «Yamina Chellali. Une femme au maquis» (paru en octobre dernier aux éditions ANEP), l’historien Fouad Soufi, ce «travail exigeant» de la part de la moudjahida Yamina Chellali, Rabha/Rabéa de son nom de guerre, «s’inscrit tout à la fois dans la continuité d’un combat quelle a commencé à l’âge de 16 ans et dans une grande espérance, celle d’apporter sa part à la lutte pour la libération de la Patrie asservie».
L’historien estime également que cette démarche tend également à raviver le souvenir de ceux qui se sont engagés dans la lutte pour la libération du pays mais qui n’ont pas assisté à l’indépendance. C’est aussi, comme l’écrit Yamina Chellali elle-même, une manière de «lutter contre l’amnésie et [de] cultiver la mémoire». On peut trouver mille et une raison au fait de prendre la plume et de livrer ses mémoires, il n’en demeure pas moins que l’exercice soit «difficile» et souvent douloureux, tant il fait revivre les souvenirs intensément, mais ô combien nécessaire. Avec beaucoup d’humilité et de clairvoyance, de pudeur parfois, de reconnaissance et d’admiration souvent, de nuances aussi, Yamina Chellali revisite sa mémoire et rouvre son journal qu’elle «tenait depuis le lycée». Elle y notait, écrit-elle, «en style télégraphique, tous les événements et les faits qui sortent de l’ordinaire, et cela surtout depuis janvier 1957. C’est ce petit agenda, qui ne m’a jamais quittée, qui m’a permis d’écrire ces mémoires, de relater tous les événements et de me remémorer tous ces événements, bons ou mauvais, pour la mémoire et contre l’oubli, qui se sont déroulés durant cette période». Le parcours de Yamina Chellali est peu commun et son histoire croise celle d’hommes et de femmes portés par un idéal de justice et de liberté. Née en 1939 à Oujda (Maroc) dans une famille originaire d’El Bayadh contrainte de quitter l’Algérie mais ayant toujours gardé un lien puissant avec le pays –son père militait au PPA depuis sa création puis il est devenu chef de cellule FLN–, Yamina Chellali a fait des études aussi bien en français qu’en arabe. Déjà «politisée» à 17 ans grâce à un père militant qui a toujours encouragé ses filles, Yamina et sa sœur Khadidja feront partie de l’UGEMA «dès sa création en 1955». Malgré cette vie de militantes, cet engagement a semblé à Yamina et à sa sœur, «insuffisant» «Nous voulions faire plus, et aller plus loin dans notre engagement, à l’instar de tous les jeunes de notre génération», indique-t-elle. Elles ont alors adressé une demande «pour rejoindre volontairement [leurs] frères au combat».
En janvier 1957, leur vœu sera exaucé. Après une formation (de 45 jours) menée d’une main de maître par Abdelhafid Boussouf alias Si Mabrouk, que Yamina Chellali évoque dans son livre avec beaucoup de reconnaissance et de respect soulignant son grand sens de l’organisation et les formations qu’il a initiées pour donner une autre dimension au combat pour l’indépendance, la moudjahida sera affectée en qualité de «contrôleur zonal et de commissaire politique» dans la Wilaya V historique en Zone 6 (Saïda-Mascara) et aura pour nom de guerre Rabha/Rabéa.

«Le sacrifie des femmes rurales», un chapitre «encore inconnu de notre histoire»
Après le maquis et les dures épreuves –Yamina Chellali a notamment appris tout à fait par hasard, à la lecture d’une lettre, la disparition de sa sœur Khadidja Chellali, Ghanoudja de son nom de guerre, tombée au champ d’honneur, non sans faire montre de beaucoup de courage, au cours d’un affrontement–, commence le travail dans un centre de renseignement où elle sera en charge avec d’autres «sœurs», de la revue de presse, de la rédaction des rapports, du travail de frappe à la machine et de la synthèse des informations. Construit autour de six parties (La Formation, La Traversée, Wilaya V historique Zone 6, Zone 6 le retour, La Clandestinité, L’Indépendance), et des annexes (photographies, documents, extraits de son journal), l’ouvrage de Yamina Chellali s’intéresse aussi au combat de ses «sœurs» et de ses «frères» et nous offre de belles pages sur l’engagement, sur l’enthousiasme et sur le sens de la liberté. Elle rend également plusieurs hommages, notamment (dans un texte) à Hadj Barrigou (Si Tewfik, Rouai Mohamed de son vrai nom), «l’homme au destin exceptionnel, au parcours inachevé !», disparu «en 1977». Elle rend aussi hommage aux «Moussebline», en écrivant : «C’était de véritables patriotes, recruté parmi les populations rurales, choisis pour leur patriotisme, leur engagement solennel. La plupart étaient des volontaires, ils formaient une véritable structure, la logistique de l’ALN. Ils assuraient parfaitement les déplacements des djounoud d’une région à une autre, connaissant très bien la topographie du terrain. Ils s’occupaient du ravitaillement, se procuraient des médicaments, collectaient des renseignements : ils étaient au courant de tous les déplacements des troupes ennemies. Leur mission était variée et vaste, de véritables volontaires ‘moussebline’». Yamina Chellali évoque également «le sacrifie des femmes rurales», un chapitre qui demeure «encore inconnu de notre histoire» : «[Elles ont tout donné sans rien attendre en retour. Elles ont tout perdu pour que vive l’Algérie. Certaines sont tombées glorieusement au champ d’honneur dans l’anonymat total et sans sépulture», souligne-t-elle. La moudjahida évoque parfois certains regrets par rapport au fait que «notre patrimoine révolutionnaire» ait été «un peu négligé» mais sans aucune aigreur ou ressentiment. Ce qu’elle retient plutôt, c’est la fougue qui l’animait, elle, ses «sœurs» et ses «frères». Ainsi que «la fierté du devoir accompli» à l’indépendance.
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• «Yamina Chellali. Une femme au maquis» de Yamina Chellali. Préface de Fouad Soufi ; Avant-propos de Hadj Abderrahmane Berrouane (Safar). Essai-témoignage, 160 pages, éditions ANEP, Alger, 2ème semestre 2018. Prix : 700 DA.