Il s’agit de l’une des nouvelles dimensions incontournables du football international. Devant le coût pharaonique de l’organisation des grands événements sportifs, les candidatures conjointes vont certainement de plus en plus se généraliser.

Mais l’idée d’une coupe du Monde 2030, celle du centenaire, à cheval entre l’Espagne, le Portugal et le Maroc a des implications qui résonnent bien au-delà des simples considérations financières. La FIFA va devoir réviser sa géopolitique et son histoire des civilisations, voire son Fernand Braudel. Le projet sort du chapeau espagnol. Pedro Sánchez, le nouvel homme fort «de gauche» de Madrid, aurait soumis l’idée lundi dernier à Rabat : une candidature commune Maroc-Espagne-Portugal à l’horizon 2030. «J’ai fait la proposition, d’abord au gouvernement, puis au roi Mohammed VI, de lancer une candidature commune pour organiser en 2030 le Mondial entre le Maroc, l’Espagne et le Portugal. (…) Ce sera la première fois qu’il y aura une candidature entre deux continents, entre l’Europe et l’Afrique. Le roi Mohammed VI a très bien accueilli cette proposition.» On imagine que dans une nation humiliée par ses échecs, et pour tout dire injustes, la main tendue du chef de gouvernement ibérique a soulevé d’immenses espoirs. Toutefois, une telle initiative n’est certainement pas arrivée sur le tapis par miracle, bercée par la douceur naïve d’une soirée dans la capitale du royaume chérifien. «Dès l’annonce de la victoire de la triple candidature États-Unis-Canada-Mexique pour 2026, déclare Carole Gómez, chercheuse à l’IRIS, le Maroc s’est tout de suite déclaré candidat pour 2030. Le passage à 48 équipes rend plus que complexe l’organisation par un seul pays hôte, et l’hypothèse d’une candidature avec l’Algérie et la Tunisie a rapidement émergé. L’idée d’une collaboration entre le Maroc, le Portugal et l’Espagne a été une idée qui est longtemps restée hypothétique, qui était presque évoquée du bout des lèvres.»
Réponse concrète au passage aux
48 équipes
De fait, la grande multinationale du ballon rond, avide de droits télé, a en quelque sorte ouvert la boîte de Pandore avec un format étendu de la compétition. Les États ont en face de plus en plus de mal, malgré leur désir de grandeur et diplomatie sportive, à supporter les contraintes pécuniaires impliquées par la tenue d’un Mondial, voire même de JO, quand la population comme récemment à Calgary ne vote pas carrément contre. À cela s’ajoute la volonté des pouvoirs politiques de reprendre la main face à la toute-puissance de Zurich ou de Nyon (la faiblesse française lors de l’Euro 2016 sert depuis de repoussoir, seuls les maires derrière Alain Juppé ont su vaguement résister aux diktats de l’UEFA). «Cela se révèle en effet intéressant à plusieurs égards, poursuit Carole Gómez. D’abord, le Maroc persiste et fait évoluer sa candidature. Ensuite, c’est une réponse concrète au passage à 48 équipes, qui nécessite donc une très forte organisation. Enfin, on sent que la validation de la triple candidature USA-Mexique-Canada a permis de débloquer certains freins. Pour l’instant, il semblerait que la FIFA ne se heurte pas à la même problématique que le CIO, mais cela montre que la FIFA a reçu le message et est consciente de ce risque.»
Sérieuse concurrence
D’ailleurs, cette logique ne se limite pas à ce seul cas. Un concurrent fort crédible construit aussi son chemin avec une feuille de route assez semblable. Il s’agit du projet balkanique – la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie et la Serbie – qui, donc, se dresserait sur le chemin de la résurrection de la grande civilisation méditerranéenne. «A priori, c’est Tsipras, relate Loïc Tregoures, chargé d’enseignement à l’Institut catholique de Paris, qui l’a avancé lors d’un sommet quadripartite entre la Grèce, la Roumanie, la Bulgarie et la Serbie. Les autres ont donné leur accord. Mais cela reste une position de principe. Rien ne dit qu’ils iront au bout. Rien ne dit non plus que d’autres pays ne s’ajouteront pas à la liste (Hongrie ? Croatie ?).» Car cette fois, il s’agit davantage pour ces nations, qui se considèrent comme les éternels relégables de la construction européenne, de se servir du football pour assurer leur maintien dans la bonne division économique. «Le sens est moins politique qu’économique, confirme Loïc Tergoures. C’est avant tout un coup de communication et d’image dont je ne vois pas comment il pourrait aller au bout puisqu’on part pratiquement d’une feuille blanche à tous les niveaux (infrastructures et stades) avec des pays qui n’ont bien entendu pas les moyens d’assumer une telle charge. Les JO 2004 auraient dû servir de leçon à la Grèce. En revanche, si on essaie de faire les choses sérieusement, en coopération avec les financeurs et qu’on en fait un vrai projet à dimension politique avec l’appui de l’UE, une coupe du monde organisée par la péninsule balkanique, là ça pourrait avoir du sens politique. Il faudrait intégrer la Croatie, l’Albanie, le stade Philippe II en Macédoine, peut-être la Bosnie. Là, on serait sur des coopérations entre des pays qui ont des rivalités et des problèmes.»
Retrouver le sentiment de jouer un rôle positif
Toutefois, la candidature par-dessus le détroit et les mers pose, elle aussi, de sérieux problèmes de faisabilité. Elle renvoie surtout à cette épine permanente du sport international : la géopolitique. La co-organisation entre USA, Canada et Mexique se prépare avec l’épée de Damoclès d’une réélection de Donald Trump, qui, cette fois-ci, irait au bout de sa guerre contre l’immigration clandestine franchissant le Rio Grande, sans oublier les relations houleuses, commerciales et idéologiques, avec le petit voisin du Nord. De même, personne ne peut ignorer la question des migrants qui secoue le Vieux Continent de spasmes nationalistes et populistes, et dont l’un des points de départ, parfois mortel se situe, sur les côtes marocaines. «Cette annonce est intéressante politiquement, estime pourtant Carole Gómez, car elle met la FIFA face à une évolution de son règlement qui ne rend pas possible l’organisation sur des continents différents. Cela peut également lui permettre d’envoyer un message politique fort sur cette triple candidature, liant l’Afrique et l’Europe. Reste désormais à voir la réponse de la FIFA.» Gianni Infantino n’a pour l’instant pas fermé la porte. Il ne peut en négliger l’intérêt dans une période où l’institution foot se trouve de plus en plus contestée, réduite à l’évidence à son compte en banque et aux méandres moraux qui s’y évanouissent. Un pareil ticket permettrait à la FIFA, après le cauchemar programmé du Qatar, de retrouver le sentiment de jouer un rôle positif dans le concert des nations, entre histoire et rapprochement des peuples (à l’instar du projet commun Royaume-Uni-Irlande, quand on connaît les points d’achoppement du Brexit et la mémoire sanglante de part et d’autre). Reste un dernier point à régler : le match d’inauguration se déroulera-t-il à Gibraltar, à Mellila ou à Sebta ?

Paru dans Sofoot.com