«Démagogie fiscale», «ingérence», «trahison»… En Espagne, pays très décentralisé, la bataille fait rage entre gouvernement central de gauche et régionsde droite, accusées de créer des «paradis fiscaux» en multipliant les annonces de baisses d’impôts à un an des élections législatives.

Par Valentin BONTEMPS
Latent depuis plusieurs mois, le débat fiscal s’est subitement enflammé ces derniers jours après la décision du président de la région d’Andalousie (sud), Juanma Moreno, de supprimer l’impôt régional sur la fortune et de baisser la part d’impôt sur le revenu revenant à sa région, afin d’attirer les contribuables aisés.
«Nous étions un enfer fiscal», a justifié ce ténor du Parti Populaire (PP), qui a ravi en 2018 la région la plus peuplée du pays à la gauche. «Désormais, nous sommes la deuxième région avec le moins d’impôts d’Espagne» derrière Madrid, a poursuivi l’élu, qui évalue ce geste fiscal à «360 millions d’euros». Dans son sillage, plusieurs régions gouvernées par le PP, principale formation de l’opposition de droite, ont annoncé des allègements fiscaux, dont la région de Murcie, qui a réduit l’impôt sur le revenu, ou la Galice, fief du leader du PP Alberto Núñez Feijóo, qui va baisser son impôt sur la fortune.

Bienvenue au paradis
Ces décisions en cascade ont été saluées par les principales figures du PP, à l’image de la présidente de la région de Madrid, Isabel Diaz Ayuso. «Bienvenue au paradis», a tweeté cette chantre de la lutte contre les impôts, qui a supprimé l’an dernier une quinzaine de taxes locales dans sa région. Elles ont en revanche suscité de vives critiques dans les régions de gauche et au sein du gouvernement du socialiste Pedro Sanchez, qui y voit une manoeuvre politique en vue des élections régionales du mois de mai et des législatives de la fin 2023, et s’inquiète de l’impact sur le financement des services publics.
Il s’agit d’une «dynamique irresponsable, incohérente et destructrice», a dénoncé la ministre de l’Economie Nadia Calviño, en appelant à «mettre fin à cette course à la baisse des impôts». Il est «dangereux» d’avoir des «paradis fiscaux» dans «notre pays», a abondé la ministre du Budget, Maria Jesus Montero.
Dénonçant des «cadeaux fiscaux faits aux plus riches», Pedro Sanchez a plaidé de son côté pour la «responsabilité fiscale» et promis des «réformes» pour «que ceux qui possèdent le plus contribuent le plus» au financement du «bien-être» collectif.

Harmonisation
Le gouvernement a ainsi annoncé jeudi l’instauration d’un impôt temporaire pour les contribuables les plus aisés, censé financer les mesures prises face à l’envolée de l’inflation. Il s’est par ailleurs dit favorable à une plus grande «harmonisation fiscale» entre régions.
Un sujet sensible en Espagne, où la Constitution exige certes une solidarité entre les communautés autonomes, dotées de larges compétences, notamment en matière de santé ou d’éducation, mais leur garantit dans le même temps une forte autonomie fiscale et financière. «Si certaines régions baissent fortement leurs impôts, c’est parce qu’elles en ont le droit», rappelle auprès de l’AFP Stella Raventos, présidente de l’Association espagnoles des avocats fiscalistes (Aedaf), pour qui «toutes n’ont pas les mêmes politiques car toutes n’ont pas les mêmes besoins».
Mais en raison des risques de «dumping fiscal», une forme «d’harmonisation» peut néanmoins sembler «souhaitable», à condition d’être «raisonnable» et de fixer des niveaux d’impôt «plafond» et pas seulement des niveaux «plancher», ajoute cette spécialiste.
Du côté du PP, les lignes rouges sont d’ores et déjà tracées : si le gouvernement fait preuve d’»ingérence», il se heurtera à «une forte réponse» devant les tribunaux, a prévenu Juanma Moreno, en mettant en garde contre toute volonté de «centralisation» de la politique fiscale espagnole.
Un risque écarté par le gouvernement, qui s’est engagé à ne pas s’attaquer aux compétences des régions – tout en se disant déterminé à lutter contre le «dumping fiscal», dans le cadre d’une vaste réforme censée rendre l’impôt espagnol plus juste et progressif.
Ce texte, attendu par Bruxelles en échange des versements du plan de relance européen post-Covid, est prévu début 2023.