Ils seront trente-trois footballeurs professionnels, engagés dans le championnat de France, à faire le choix de l’Algérie combattante et à quitter le territoire français pour rejoindre Tunis. Au départ, ils étaient dix. C’était un 13 avril, il y a exactement soixante ans.

Dans une France du football en phase de préparation de sa participation à la Coupe du monde organisée en Suède, comme dans une France politique en phase de bouleversement, l’annonce fait l’effet d’un coup de tonnerre et les unes des titres de la presse métropolitaine où la surprise le dispute à l’incompréhension.
On sait que quatre, au moins, d’entre ceux qui rejoignent le FLN – Zitouni, Mekhloufi, Bentifour, Boubekeur – figuraient sur la liste des présélectionnés de Paul Nicolas, sélectionneur national français et cela rajoutait forcément à l’émotion réelle  et aux interrogations des observateurs comme de la scène politique française. Car s’il y avait eu assez tôt une certitude sur le sens et la portée de l’événement, est-ce bien sa dimension politique, y compris au plan international. Le FLN avait frappé un grand coup qui n’allait pas manquer de rajouter au climat politique délétère d’une fin  de République.

Alger-Paris : La chute de la quatrième République

Un mois jour pour jour, le 13 mai, Alger tombe sous le contrôle des ultras de l’Algérie française qui y installent un « comité de salut public » alors que la République est sans gouvernement depuis la démission du cabinet de Félix Gaillard, le 15 avril. L’exfiltration des joueurs algériens élargissant le champ du conflit exacerbe les esprits encore marqués par les conséquences, internationales notamment, de l’attaque du village tunisien de Sakiet Sidi Youssef par l’aviation française.
Une partie au moins de la décision politique s’est déplacée vers Alger depuis l’abdication du gouvernement du Front républicain de Guy Mollet – la fameuse journée des tomates du 6 février 1956 – que confirmera le vote des pouvoirs spéciaux de mars de la même année renforçant  l’état de guerre dans le pays.
La montée en puissance des lobbies « Algérie Française », qui a pu mesurer ses capacités de nuisance en s’opposant d’une part à l’appel à la trêve civile de Camus en janvier et à la nomination du général Catroux – abhorré par les anciens pétainistes d’Alger comme gouverneur général de l’Algérie, modifie les rapports de force au sein de la classe politique française et en fait un arbitre majeur des choix du pouvoir français.
Ce mois d’avril est-il ainsi, dans la capitale algérienne, celui de tous les complots, associant réseaux gaullistes, anciens pétainistes aux  différentes organisations de défense de l’Algérie française dont l’épine dorsale sera l’opération  « Résurrection » visant à faire revenir le général de Gaulle aux affaires.
Ceux-là mettront donc à profit, ce 13 mai, la déclaration de Pierre Pflimlin, premier ministre pressenti, devant le Parlement où il était fait état de « pourparlers avec ceux qui nous combattent » pour lancer les foules à l’assaut du siège du  gouvernement général  en s’assurant l’appui public des chefs militaires.
La  fraternisation, sous tutelle de l’armée, amènera des milliers de musulmans  dans le chaudron du forum, sans pour autant réduire la fracture irréversible entre les communautés en dépit de l’adresse du général de Gaulle « aux français à part entière. »
La quatrième République chute à Alger, alors que le FLN s’attache à se reconstruire à l’ombre des décisions du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) d’août 1957 du Caire.

Le CNRA du Caire
et après
La direction du FLN est depuis, en effet, assurée par un comité de coordination et d’exécution (CCE) composé de quatorze membres dont le socle, dans la ligne du congrès du Caire de « réhabilitation des maquisards » est constitué par trois anciens chefs de wilaya – les 3B, Krim, Boussouf et Bentobbal.
Le pays qui entrait dans sa quatrième année de guerre, sous le régime des pouvoirs spéciaux et de l’attribution des pouvoirs de police dans la capitale depuis janvier 1957, prenait acte de la détermination du FLN à amplifier et organiser la résistance notamment dans  les villes mais aussi sur le terrain métropolitain où il était en passe de prendre le dessus dans la guerre fratricide qui l’opposait au MNA.
Les Algériens boycottaient-ils alors, à compter de 1956, les compétitions officielles plus particulièrement celles du championnat de France amateur (CFA) et le FLN n’avait pas hésité, comme en février 1957, à frapper dans les enceintes sportives comme  celle du stade d’El Biar.
En Tunisie, où était repliée la direction du Front, dès 1957, prenait forme une première organisation de football algérien, dite équipe de l’ALN, qui avait rassemblé des joueurs algériens évoluant en Tunisie et des joueurs issus du championnat d’Algérie.
L’enjeu comme la charge symbolique de la performance sportive n’aura échappé ni à l’opinion algérienne ni aux acteurs sociaux et le coefficient politique du football plus particulièrement aura été l’un des marqueurs de ce registre singulier d’une acculturation algérienne au temps de la colonie.

Un sport populaire clivant

S’il relève d’abord et principalement du contexte de la guerre d’indépendance, le choix des footballeurs professionnels algériens de rejoindre le FLN renvoie aussi aux racines mêmes de l’émergence du football dans la société algérienne. L’historiographie officielle qui fait du Calo – club de football créé en février 1897 dans le quartier de Saint Antoine d’Oran –, le premier club de football en Algérie, le relie expressément aux colons européens mais occulte totalement la création, à Constantine, en 1898, de l’Etoile Sportive Constantinoise, club de football constitué par les citadins de la médina qui fera d’ailleurs l’objet d’une mesure administrative de dissolution avant de renaître en 1917 à l’enseigne d’Ikbel Emancipation.
Il y a donc une  histoire du football algérien et plus largement du sport algérien   qui procède de ce que le regretté chercheur Abdelkader Djeghloul avait, de manière pertinente, désigné comme « la reprise historique » qui voyait la communauté algérienne s’engager dans un complexe processus de reprise du contrôle de son destin. Les premiers titres d’une presse d’Algériens – à l’exemple d’El Hak lancé  en 1897 à Annaba -, les premiers cadres politiques – l’Etoile Nord-africaine en 1926 – et plus particulièrement l’essor exceptionnel du mouvement associatif musulman.
Il est notable qu’aux côtés d’associations vouées à l’éducation – Ettarbya Oua Etta’lim, fondée en 1930 par cheïkh Benbadis – au patrimoine culturel et artistique – El Mossiliya d’Alger, La Slam de Tlemcen, Mouhibbi el Fen de Constantine -, au scoutisme entre autres, la montée en puissance d’associations sportives musulmanes constitue l’un des tournants majeurs des mutations algériennes.
Mouloudia – d’Oran, d’Alger, de Cherchell, de Saïda, de Constantine – Unions sportives musulmanes – d‘Alger, d’Oran, de Annaba, de Sétif – pour en citer quelques-unes, signalaient clairement la charge identitaire de leur engagement et surtout offrait l’opportunité de nouveaux modes d’expression et de mobilisation au sein de la société.
Sport populaire par excellence, le football a pu ainsi offrir des terrains inédits de confrontation et il n’échappait alors ni aux dirigeants ni aux joueurs que le stade pouvait aussi être un terrain de confrontation politique et que dans la situation  singulière de la domination coloniale, le football, ses règles, ses enjeux multiples ne pouvait qu’être clivant. Aujourd’hui encore les anciens clubs se présentent volontiers comme des  écoles de nationalisme » qui convoquent les fragments  dispersés d’un nationalisme  plus identitaire que partisan.
C’est dans les rangs de l’Union sportive musulmane de Sétif (USMS) que Mekhloufi notamment a fait son apprentissage avant de rejoindre Saint-Etienne alors que l’Union sportive de Biskra (USB) – qui affrontait les clubs représentants locaux du colonat ou du Parti communiste – comptait dans sa formation Mohamed-Larbi Ben M’Hidi, avant-centre et buteur.

Les premiers championnats organisés en Algérie, à partir de 1911, l’auront été à l’enseigne d’un « championnat d’Afrique du Nord » avant le passage, en 1921, à la mise en place des compétitions dans le cadre de trois ligues régionales du Centre, de l’Ouest et de l’Est.
Ce n’est qu’en 1959 que se met en place, sous l’égide de la fédération française de football, le championnat de France amateur (CFA) ouvert à l’ensemble du territoire et il est notable que les clubs musulmans n’y prirent pas part.
La séquence historique du 13 avril 1958 doit s’éclairer à la lumière de ces plusieurs décennies de confrontation aux clubs, aux pouvoirs et la culture d’une communauté européenne, dominatrice, arrogante et sûre d’elle. Faut-il rappeler que nombre de nos footballeurs professionnels avaient fait leurs premières armes en Algérie et dans les clubs musulmans.
Ce n’est qu’à partir de la saison 1947/1948 que l’on enregistre l’arrivée d’une première vague de footballeurs algériens – quatorze précisément – dans le championnat professionnel français – et ils seront trente-trois la veille de l’exfiltration des premiers joueurs de l’équipe du FLN.

L’architecte

Mohamed Boumezrag appelle la légende. Forcément. Né Algérois, il fut, d’abord dans son pays, un milieu de terrain suffisamment talentueux pour s’intégrer au sein d’équipes professionnelles françaises huppées comme les Girondins de Bordeaux et entamer, du côté du Mans, une prometteuse carrière d’entraîneur. En cette année 1958, il n’est rien moins que le délégué régional de la fédération de football  française pour l’Afrique du Nord. Il est alors au cœur du sélectif establishment du football français et qui plus est l’année même de la qualification de l’équipe de France à la Coupe du monde projetée en Suède.
Sauf qu’il est aussi le fils de son père, imam de son état, arrêté, condamné et exilé en Nouvelle Calédonie par les autorités coloniales et qu’il venait de séjourner à Moscou où se tenait le festival international de la jeunesse. Ses compagnons de l’équipe du FLN assurent, dans leurs témoignages publics, que l’idée de rassembler les footballeurs algériens dans ce qui allait devenir « l’équipe du FLN » lui serait venue lors de ce séjour moscovite. Ce qui semble avéré c’est qu’il engage ses premiers contacts, dans une quasi clandestinité, dès décembre 1957, et s’attache à la fois à sonder et à convaincre ses interlocuteurs. Etait-il alors la voix organique du FLN ? Probablement, même s’il est difficile – et sous réserve d’inventaire, nul ne s’y  est attaché – de citer des noms, de renvoyer à une décision formelle. Il n’en était pas moins celui qui, au nom du FLN, convoquait chacun des joueurs professionnels algériens, la plupart en phase ascensionnelle, à choisir entre le confort de la carrière et les incertitudes de l’engagement pour la nation en lutte pour la pleine reconnaissance de ses droits.
Il faut souligner – et nettement – que le libre arbitre de chacun fut dûment respecté  et ceux qui hésitèrent ou refusèrent l’engagement – Kader Firoud, Ahmed Arab, Salah Djebaili, entre autres – ne furent à aucun moment et sous aucune forme l’objet d’observations ou de représailles. En somme, avaient rejoint le FLN ceux qui avaient fait, en connaissance de cause, le choix du  FLN.

Les chemins de Tunis

La constitution de l’équipe s’est de fait inscrite dans la durée en raison d’une part des aléas d’une démarche clandestine et aussi du statut particulier des joueurs ciblés alors, pour une grande part d’entre eux, appelés sous les drapeaux français. Pour rappel, ils avaient largement contribué à la consécration de la France lors du  championnat du monde militaire disputé en 1957.
Ainsi, Maouche se verra contraint de rebrousser chemin alors qu’il tentait de franchir la frontière Suisse, alors que Hacen Chabri sera, quant à lui, arrêté du côté de Marseille. En tout état de cause, le grand jour avait été fixé au 13 avril et les professionnels concernés dûment avertis dès le 8 avril par Boumezrag.
L’opportunité présentée par le calendrier du championnat de première division française faisait se croiser dans le sud de la France – Nice, Monaco – quelques-uns des footballeurs algériens et cela avait été mis à profit  pour exfiltrer, entre autres, les joueurs monégasques – Zitouni, Boubekeur, Bekhloufi – en direction de la capitale Italienne. Tous les chemins devaient mener à Tunis où siégeait alors le Comité de coordination et d’exécution du FLN (CCE) et ils seront, au final, trente-deux footballeurs professionnels à constituer l’ossature de l’équipe du FLN.
L’information provoque un véritable effet de sidération au sein des médias et de la classe politique française et si L’Equipe titre, avec retenue, « neuf footballeurs algériens portés disparus », France Football, hebdomadaire du groupe Amaury, y consacrera un dossier de quatre pages – les dirigeants de la fédération française de football ne cacheront pas leur acrimonie « Les joueurs algériens mordent à pleines dents dans le pain du football que nous leur distribuons », relève le communiqué  fédéral.
De Suède, où  ils prenaient part à la Coupe du monde de football, les vedettes de l’équipe de France – Kopa, Fontaine, Piantoni – envoyaient avec un courage salutaire, un message de soutien à leurs anciens co-équipiers et une carte postale à Tunis à l’adresse de Mutapha Zitouni.
Le FLN, quant à lui, ne manque pas de saluer l’événement. « Des sportifs professionnels algériens viennent de quitter la France pour répondre à l’appel de l’Algérie combattante. Cinq footballeurs sélectionnés sont arrivés à Tunis. Il s’agit des frères Bentifour, Boubekeur, Mustapha Zitouni, Kaddour Bekhloufi et Ammar Rouai au moment où la France faisait à leur patrie une guerre sans merci. Ils refusent d’apporter au sport français un concours dont l’importance est universellement reconnue en patriotes conséquents, plaçant l’indépendance de leur patrie au-dessus de tout. Nos footballeurs ont tenu à donner à la jeunesse d’Algérie, une preuve de courage, de droiture et de désintéressement. »
La Fédération internationale de football (Fifa), saisie par la partie française,  prononcera l’interdiction formelle aux fédérations nationales affiliées la reconnaissance et la rencontre de l’équipe irrégulière du FLN  qui ne l’empêchera pas de voyager. Pays de l’Est, Asie, Monde arabe, Maghreb, l’équipe du FLN portera  bel et bien le message de l’Algérie combattante et contribuera à la stratégie d’internationalisation de la question algérienne arrêtée par le GPRA constitué cette même année 1958.

Une statistique fabuleuse

Si quelques rares incidents avaient pu émailler les déplacements de l’équipe du FLN – notamment en Pologne qui craignait des sanctions en cas de levée du drapeau algérien -, elle fut accueillie avec sympathie sinon ferveur et en moins de quatre années de compétition – de mai 1958 à juin 1961 -, elle aura aligné des statistiques  fabuleuses, objet, aujourd’hui encore, de controverses. Elle aura ainsi engrangé quarante-quatre victoires pour cinquante-huit matchs disputés et aurait inscrit cent quatre-vingt buts selon une source africaine, statistique contestée par un chercheur algérien qui retient quant à lui cinquante- sept victoires  et deux cent trente buts à l’actif de la sélection du FLN.
Au-delà des chiffres, qui méritent d’être relevés, est-ce la constance de l’engament des professionnels algériens et la conscience de la singularité de leur mission qui doivent être soulignées.
Soixante années, le choix de l’Algérie, porté avec dignité et courage, par les footballeurs de l’équipe du FLN,  est-il toujours d’actualité  et a-t-il vertu d’exemplarité ? Lourdes questions.
En juin 1962, la Fédération française de football décide la levée de la suspension des joueurs algériens qui autorise notamment le retour de Rachid Mekhloufi à  Saint-Etienne.
C’est en capitaine d’équipe victorieux de la Coupe de France qu’il se présente à la tribune officielle pour recevoir la coupe des mains du général de Gaulle qui marque cette remise de ce commentaire lourd d’attendus. « Vous êtes la France », dit-il à Mekhloufi qui était bien l’Algérie.

L’EQUIPE DU FLN* : LES SURVIVANTS-LES DISPARUS
Maouche, Mohamed Arribi, Mokhtar : 1924-1989  
Zouba, Abdelhamid Boumezrag, Mohamed : 1921-1969
Amara, Said Ibrir, Abderahmane : 1919-1988
Soukhane, Mohamed Soukhane, Abderrahmane : 1936-2015
Bekhloufi, Kaddour Zitouni, Mustapha) : 1928-2014
Mekhloufi, Rachid Bentifour ; Abdelaziz : 1927-1970
Bourtal, Boudjem’a,  Kermali Abdelhamid : 1931-2013     
Defnoun, Dahmane Rouai, Amar : 1932-2017
Kerroum, Abdelkrim Benfaddah, Ali : 1935-1993
Bouchache, Hocine Chabri, Hacen     
Ibrir, Smaïn Oudjani, Ahmed : 1937-1998
Oualiken, Amokrane : 1933-2010
Mazouza, Abdelaziz :1932-1998
Brahimi, Said : 1931- 1997
Doudou, Ali : 1927-2014
Boubekeur, Abderrahmane : 1922-1999
Haddad, Saïd : 1922-1981
Bouchouk, Abdelhamid : 1927-2004
Bouchache, Chérif : 1929-1999
Zerrar, Abdelkader : 1934-2013
*Manquent les notices concernant Settati et de Bourricha.