La présidentielle en Equateur est en passe de marquer une rupture avec l’ère Correa, non sans provoquer des interrogations sur le sort de Julian Assange, l’homme derrière les WikiLeaks sous le coup d’une demande d’extradition.

Le charismatique mais controversé Rafael Correa, qui ne se représentait pas après dix ans au pouvoir et trois mandats, va laisser un pays modernisé et aux inégalités sociales réduites, mais polarisé et en proie à la crise économique.

Son ancien vice-président Lenin Moreno, candidat d’Alliance Pays (AP, au pouvoir), a recueilli 38,90% des voix dimanche dernier face à l’ex-banquier Guillermo Lasso, du mouvement conservateur Créons des opportunités (Creo), crédité de 28,50%, selon des résultats portant sur 82,52% des suffrages exprimés et publiés à 01h45 (06h45 GMT) sur le site Web du Conseil national électoral (CNE). «Cette bataille, nous allons la gagner !», a assuré M. Moreno, sous les vivats d’une foule joyeuse, au siège de son parti dimanche soir à Quito. Pour l’emporter au premier tour, le candidat d’AP, vu comme plus conciliant que son mentor, doit totaliser au moins 40% des voix, avec dix points d’avance sur le leader de l’opposition de droite. «Nous avons déjà les 10 points de différence avec Lasso et cela continue à augmenter», a tweeté Rafael Correa, chantre d’un «Socialisme du XXIe siècle» et héritier du leadership latino-américain du défunt président vénézuélien Hugo Chavez.
Il manquait encore tard dimanche les résultats de Manabi, province de la côte Pacifique dévastée par le séisme d’avril 2016 et fief d’AP, ainsi que des Equatoriens de l’étranger, également corréistes en majorité. Le président du CNE, Juan Pablo Pozo, a recommandé d’«attendre le dépouillement de 100%» des bulletins, qui devait prendre fin hier, avant de confirmer une victoire, ou un second tour le 2 avril. Le prochain chef de l’Etat doit prendre ses fonctions le 24 mai. En début de soirée, M. Lasso, alors en ballottage serré avec M. Moreno, s’était dit certain d’«un second tour». Mais n’a plus fait de déclaration ensuite. Exigeant des résultats transparents, des centaines de ses partisans s’étaient rassemblés devant le CNE, dont le président a cependant écarté toute fraude. Quelque 12,8 millions d’électeurs devaient voter, sous peine d’amende, pour désigner le successeur de M. Correa parmi huit candidats, ainsi que le vice-président et 137 députés.
Les résultats très partiels des législatives ne permettaient pas encore de savoir si AP conservait sa majorité des deux-tiers à l’Assemblée. Le scrutin s’annonçait incertain dans ce petit pays pétrolier dont l’économie est affectée par la chute du brut et la hausse du billet vert. «Le grand électeur a été la crise économique», a déclaré à l’AFP l’analyste Alberto Acosta-Burneo du consultant Spurrier, précisant que lors de ses réélections au premier tour en 2009 et 2013, «M. Correa a obtenu plus de 50% grâce à la manne» pétrolière de l’époque.
La crise mécontente les classes moyennes, lasses aussi de la confrontation de M. Correa avec les milieux d’affaires et les médias, entre autres. De récentes révélations de cas de corruption ont encore assombri le panorama. «Ces dix ans sont une démonstration du progrès du pays (…) Je crois que nous allons continuer», estimait une électrice, Nora Molina, 53 ans, interrogée par l’AFP.
Pourtant, avec cette élection, se joue aussi le sort de Julian Assange, fondateur de WikiLeaks réfugié depuis 2012 à l’ambassade équatorienne de Londres, sous le coup d’une demande d’extradition en Suède pour un viol présumé, qu’il nie.
Lenin Moreno n’entend pas lui retirer l’asile, mais Guillermo Lasso a assuré à l’AFP que, s’il était élu, il l’expulserait «dans les 30 jours». Une victoire du corréisme en Equateur soulagerait la gauche latino-américaine, affaiblie par les virages conservateurs de l’Argentine, du Brésil et du Pérou.