Propos recueillis par AMIROUCHE Yazid
Reporters : Quelle lecture faites-vous de la décision de l’Algérie de rompre ses relations diplomatiques avec l’Algérie ?
Yahia Zoubir :
Cette rupture était inévitable et nécessaire ; d’aucuns jugeront qu’elle a tardé. Le problème entre les 2 pays ne date pas d’aujourd’hui. Le Maroc avait profité de la paralysie qui avait caractérisé les dernières années de la présidence de Bouteflika pour affaiblir les intérêts de l’Algérie en Afrique, dans le dossier du Sahara occidental, en Europe et ailleurs.
Les autorités algériennes s’abstenaient de répliquer aux provocations hostiles du régime marocain, notamment de la part de son ministre des affaires étrangères, Nacer Bourita, et son ambassadeur auprès de l’ONU à New York, Omar Hillale, qui ont montré une hostilité inouïe à l’encontre de l’Algérie. Une hostilité qui allait à l’encontre de toute pratique diplomatique.
Mais de tous les actes hostiles, le soutien ouvert au MAK a dépassé le seuil de tolérance. On était en droit de penser que le roi Mohammed VI allait désavouer son ambassadeur à l’ONU, ce qui ne s’est pas produit.

Quid du conflit du Sahara occidental ? Et qu’en est-il de la normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv ?
Les médias internationaux attribuent de façon erronée (ou de façon malhonnête) les tensions entre l’Algérie et le Maroc au conflit du Sahara occidental ou à la normalisation du Maroc avec Israël. C’est une analyse fausse car le conflit du Sahara occidental ne date pas d’aujourd’hui. Depuis la reprise des relations diplomatiques en 1988 (rompues par le Maroc en 1976), les deux pays étaient plus ou moins d’accord de laisser cette question entre les mains de l’ONU.
Quant aux relations du Maroc avec Israël, elles datent depuis le début des années 1960. Donc, la question est de savoir ce qui a accéléré l’hostilité ouverte du Maroc envers l’Algérie. Il y a plusieurs explications possibles. On en citera que quelques-unes. Le réveil de la diplomatie algérienne et sa réaffirmation de son soutien à l’autodétermination du peuple sahraoui, une position que le makhzen pensait s’être volatilisée, en est une. La normalisation des relations du Maroc avec Israël en échange de la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental est perçue par les décideurs algériens comme une véritable menace à la sécurité nationale du pays. Les propos du ministre israélien des Affaires étrangères concernant l’Algérie alors qu’il se trouvait à Rabat ont confirmé cette menace aux yeux de l’Etat algérien.
Le soutien au MAK, un mouvement sécessionniste, est l’un des actes qui constituent des conditions de rupture diplomatiques entre les Etats dans les relations internationales. Bien évidemment, le Maroc tente de faire croire que le soutien algérien au Sahara occidental (un territoire occupé illégalement depuis 1975 et reconnu comme tel par les Nations unies et la communauté internationale) est identique au soutien qu’il vient d’afficher pour le MAK. Une aberration ! Il y a de nombreux autres contentieux qui seraient trop long à énumérer. Le Maroc s’est senti revigoré par l’accord de Donald Trump concernant la normalisation entre le Maroc et Israël. D’où l’accélération de des attaques contre l’Algérie. Cette dernière n’avait aucune autre option que de rompre les relations diplomatiques avec son voisin de l’ouest.

Quel est l’impact de la nouvelle donne maghrébine sur l’Union africaine ?
La bataille au sein de l’Union africaine tournera autour de l’admission d’Israël en tant que membre observateur et de la question du Sahara occidental. Une diplomatie algérienne puissante fera certainement basculer de nombreux pays vers ses positions de principe. Le Maroc jouera évidemment sur ses liens avec les pays de l’Afrique occidentale francophone. Il est certain que ce sera une bataille serrée.

Quelles conséquences sur les enjeux géostratégiques dans la région et au-delà ?
La relance de la diplomatie de l’Algérie dans la région nord-africaine et au-delà conduira certainement à des réalignements géopolitiques. L’Union du Maghreb Arabe ne continuera d’exister que sur papier, encore plus que ce qu’elle l’a été depuis 1994, c’est-à-dire une coquille vide. L’Algérie prendra évidemment d’autres mesures telles que le non-renouvellement de l’accord du gazoduc qui traverse le Maroc.
A mon avis l’Algérie préservera sa politique de non-alignement, mais si des puissances étrangères à la région telles que les Émirats arabes unis et Israël décident de s’immiscer avec la complicité du makhzen dans les affaires internes des pays de la région et de menacer la sécurité nationale de l’Algérie, celle-ci se rapprochera sans aucun doute de la Russie et de la Chine. Il est incertain, mais pas invraisemblable, si les États-Unis permettront à Israël de saper leurs propres intérêts dans la région. A moins qu’Israël ne joue le rôle de mandataire des États-Unis, ce qui serait lourd de conséquences.