Le Projet de loi de finances 2022 a été adopté par les deux chambres du Parlement en dépit de certaines réticences exprimées par des députés comme par des sénateurs sur le déficit budgétaire ainsi que sur la levée des subventions directes des produits de large consommation notamment. Dans cet entretien, l’expert en économie, Toufik Hentabli, cadre dans une entreprise publique, revient sur ces deux points qui nécessitent, selon lui, toute une réflexion.

Entretien réalisé par Fazil Asmar
Reporters : Dans la loi de finances 2022, les pouvoirs publics misent sur nos ressources internes pour combler le déficit budgétaire. Comme alternatives à ce déficit, ils proposent de puiser dans nos ressources bancaires et dans le Fonds de régulation des recettes. Qu’en pensez-vous ?
Toufik Hentabli : Les orientations stratégiques du gouvernement sont claires, à savoir passer d’une économie rentière vers une économie créatrice de richesses. Ce qui nécessite des investissements que nos ressources bancaires peuvent effectivement financer. En fait, recourir à nos ressources bancaires ne doit pas être une alternative, mais une pratique ordinaire. C’est une pratique régulière dans toute économie saine. Dans notre cas, comme il s’agit d’assurer une transition d’un investissement public financé par le Trésor public vers des investissements financés par des banques, cela exige la mise en place de mécanismes et de procédures en préalable. Mais, surtout, une volonté politique. C’est très simple, en fait. Quand un projet public est financé par une banque à travers un crédit, le remboursement de ce dernier doit avoir comme source le retour d’investissements, voire le bénéfice une fois ce projet en exploitation. Le projet en question doit impérativement créer de la richesse et générer des bénéfices. Toutefois, pour ce qui est du Fonds de régulation des recettes comme alternative, ce n’est pas, à mon sens, une option souhaitable. Cela sera peut-être nécessaire vu la conjoncture actuelle, mais je pense que puiser dans ce fonds n’est pas vraiment une solution sauf pour financer des projets stratégiques à haute valeur ajoutée. Le financement, par exemple, de la transition énergétique et de la recherche et développement. Ceci dit, un pays comme le nôtre, avec toutes les capacités dont il dispose, a les moyens d’éviter les déficits budgétaires. Il suffit d’investir dans la ressource humaine, d’explorer correctement et de façon efficiente ce que nous disposons comme richesses naturelles et exploiter notre position stratégique dans la région. Tout cela évidemment exige une véritable volonté politique.

Dans la LF 2022, il est prévu également la levée progressive des subventions des produits de large consommation en faveur de la création d’un système national d’indemnités financières pour les familles nécessiteuses. Le but est de réorienter le soutien de l’Etat vers ceux qui en ont vraiment besoin et stopper ainsi la saignée que subit le Trésor public…
Il est clair qu’il faudra lever les subventions de façon progressive. D’après les estimations du moment, les subventions sont de l’ordre de 17 milliards de dollars. C’est énorme comme chiffre ! Une levée immédiate des subventions occasionnera une baisse brutale du pouvoir d’achat, sachant que 2/3 de la population sont considérés comme classes pauvres ou moyennes. Mais, à mon avis, avant de parler de lever des subventions, le plus important est de recenser ceux qui ont réellement besoin de ce soutien. Pour que ce recensement soit facilité, la numérisation des institutions, parties prenantes dans cette opération, telles que le ministère des Finances et celui de l’Habitat, est essentielle, de même qu’une coordination entre ces structures. Cela doit être renforcé par des mécanismes et procédures ainsi que par des textes juridiques. Je donne un exemple : si une personne qui exerce une activité libérale très rentable ne fait pas de déclarations de revenus convenablement, elle sera considérée comme étant une personne nécessiteuse et pourra donc facilement bénéficier de cette aide alors qu’elle ne le mérite pas. La numérisation et la coordination entre les institutions vont permettre à l’Etat de détecter facilement les cas de fraude et c’est grâce aux textes juridiques qu’il pourra récupérer ce qui a été substitué comme aide et exiger même des dommages.