Propos recueillis par Milina Kouaci
Reporters : L’Algérie célèbre aujourd’hui la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Comment le réseau Wassila va commémorer cette journée après l’expansion des féminicides enregistrés récemment dans le pays ?
Sihem Hamache : Dans ce contexte de crise sanitaire et de confinement que nous impose la pandémie du nouveau coronavirus, la présidente du réseau Fadhila Chitour est la seule habilitée à s’exprimer sur la célébration de cette journée et aussi sur les activités de notre association dans ce sens ainsi que sur sa lutte contre les violences faites aux femmes en 2019 et 2020. C’est par précaution et aussi par souci sanitaire qu’on ne peut pas se mobiliser cette année sur le terrain.
Avez-vous avez fait le décompte ou établi un profilage des types de détresse des appels que vous recevez ?
Les écoutantes ne sont pas dans les centres d’écoute, mais travaillent à partir de chez elles. Ces dernières nous ont signalé une sensible augmentation de la violence intra familiale. Le confinement a, malheureusement, généré beaucoup de violence sur les femmes et les enfants. Ce que nous avons constaté est que la violence intra familiale et conjugale a augmenté dans les foyers. Les femmes battues se retrouvent en ce temps de crise sanitaire face à deux violences, une violence conjugale intrafamiliale et le traumatisme du confinement. Il faut inéluctablement penser à une stratégie pour travailler et accompagner les femmes victimes de violences pendant le confinement. Ce que nous avons aussi constaté, c’est que les femmes victimes de violences ne consultent pas à l’hôpital et ne consultent pas le médecin légiste de peur de se faire contaminer par le coronavirus. Par ricochet, elles n’intentent aucune action en justice contre leur agresseur qui peut être un conjoint, un frère ou un père. Ces femmes se contentent de s’exprimer au réseau qui leur assure un suivi psychologique.
Mais, sans doute, la prise en charge de femmes victimes de violences doit être assurée continuellement même en période de Covid-19 et d’une situation épidémique qui a fait que les hôpitaux affichent complet et le personnel médical est lui-même en détresse devant le flux massif des personnes atteintes de Covid-19, mais ce n’est pas une raison d’abandonner les femmes victimes de violences.
En quoi la défense des droits des femmes dans notre pays est-elle différente des luttes globales pour les droits humains ?
La violence faite aux femmes est assez particulière. La femme est considérée comme le maillon faible alors qu’elle ne l’est pas. La femme n’est pas faible, mais vulnérable et affaiblie par le statut social et une société patriarcale où l’homme domine la femme. La violence n’est certes pas propre à notre société, sauf que la nôtre la justifie par la dominance, les traditions et parfois par la religion. Une situation qui nous oblige à nous battre contre cette violence pour parvenir à mettre réellement la femme à égalité avec l’homme, pas uniquement dans des textes de loi, mais sur le terrain aussi.
Justement, le législateur a produit un certain cadre réglementaire. Quelles sont les lois les plus importantes ou celles censées atténuer ce phénomène de violence faite aux femmes ?
L’égalité entre la femme et l’homme est dans la Constitution algérienne. Mais depuis cinq ans, il n’y a pas eu de nouveaux textes pour protéger les femmes. On a eu, en 2015, des amendements du Code pénal qui a reconnu entres autres les violences faites aux femmes dans les foyers et préserve les ressources financières de la femme. Mais, on continue d’introduire dans toutes ces lois la clause du pardon, qui peut mettre fin à l’action publique ou à la poursuite judiciaire dans l’immédiat lorsque la femme pardonne à son agresseur qui peut être un conjoint, un père ou un frère.
Qu’est-ce qu’il doit être fait ?
Au risque de me répéter, cela fait 5 ans qu’on n’avance pas sur cette question. Les textes que nous avons ne sont pas suivis par d’autres pour une réelle prise en charge des femmes. Il faut une assistance sociale, le statut d’assistant social est important pour l’accompagnement de ces femmes du médecin au tribunal. Une femme en détresse est une femme désorientée qui a besoin d’aide et de soutien sur le psychologique et le juridique. On doit accompagner ces femmes en leur désignant par exemple un avocat et un huissier d’office. Même au niveau des services de l’ordre et des Parquets, il faut les prendre en charge de façon particulière. Une femme battue ne peut pas être dans le même état d’âme qu’une femme à qui on a volé un sac ou cassé la vitre de sa voiture, donc le comportement à leur égard doit être particulier.
Nous avons aussi un problème économique. Une femme au foyer ne pourra pas prendre un avocat, payer les charges d’un huissier et de ses déplacements. Il ne faut pas oublier que nous n’avons que 17% des femmes qui travaillent, 73% sont au foyer et ne peuvent se prendre en charge financière. Parfois, nous avons affaire à des femmes qui vont chez le médecin pour un certificat médical puis chez le légiste, mais elles arrêtent, alors qu’il y a prescription dans la loi.
Que fait le réseau Wassila pour ces femmes ?
Le réseau est solidaire avec les femmes battues qui viennent à nous, sur le plan psychologique puis juridique, sauf que nous le faisons uniquement au niveau d’Alger, vu que l’agrément de notre association ne nous permet d’exercer qu’au niveau d’Alger, mais on travaille également avec d’autres associations qui peuvent aider à prendre en charge ces femmes. Je pense qu’il faut associer plusieurs actions pour pouvoir accompagner ces femmes qui sont gênées de parler de violence qu’elles ont subie ou de la dénoncer. <