Entretien par Sihem Bounabi
Reporters : Dans son rapport annuel Amnesty international a abordé hier la question des féminicides en Algérie en pointant le « laxisme » des autorités. L’Etat est-il vraiment laxiste sur cette question ?
Sihem Hammache :
Tout d’abord, je tien à signaler que cela fait plus de deux ans que le réseau Wassila et d’autres représentants de la société civiles lance des appels pour une réelle protection des femmes. Ensuite on ne peut pas vraiment parler de laxisme de l’Etat algérien, puisque la Constitution, qui est la loi suprême, assure l’égalité entre homme et femme en Algérie et normalement tous les citoyens algériens sont protégés par la loi, puisque la Constitution assure également ce que l’on appelle la sécurité de la loi. De plus, dans la constitution de 2020, il est également inscrit dans le marbre la protection de la femme contre la violence sous toutes ses formes en tous lieux et circonstances dans l’espace public et dans les espaces professionnels et privés. Mais sur le terrain, le quotidien des femmes est très différent du quotidien des différents des hommes et les femmes ne sont pas assez protégées.

Les textes de lois condamnant la violence faites aux femmes existent en Algérie. Qu’est-ce qui contraint leur application ?
Je tiens à rappeler que le code pénal condamne les violences faites aux femmes notamment à travers les modifications apportées en 2015. Il y a aussi plusieurs articles du code pénal qui sont des outils pour condamner la violence faite aux femmes ; je cite à titre d’exemple l’article 284 du code pénal qui stipule que toute personne qui menace de mort autrui est condamnée à une peine de 2 à 10 ans et d’une amende de 20 000 à 100 000 DA. Il y a également l’article 263, qui stipule que la torture est passible d’une réclusion de 10 à 20 ans et une amende de 150000 à 160000 DA lorsqu’elle est précédée ou accompagnée d’un crime autre que le meurtre. Et si elle est accompagnée de meurtre, là aussi c’est la réclusion à perpétué. Concernant le meurtre, les articles 254, il est stipulé que l’homicide commis volontairement est qualifié de meurtre, et que tout meurtre commis avec prédication est qualifié d’assassinat qui est puni de peine de mort ou d’emprisonnement à perpétuité.
Dès lors, les articles de lois existent, mais il faut absolument aller à l’effectivité des textes de lois qui existent déjà et créer des mécanismes juridiques pour exercer ces lois-là.

Est-ce que cette violence envers les femmes en Algérie est une question de mentalité ?
Il faut savoir qu’il y a un système de patriarcat très enraciné en Algérie qui permet aux hommes d’exercer ce pouvoir sur les femmes, notamment par la violence qui peut arriver à leur assassinat. La femme est considérée souvent comme la propriété de la famille. Pourtant, en Algérie, la femme a des droits intangibles inscrits dans la Constitution qui sont le droit à la vie et à la protection. Et même si la loi pénale condamne la violence faites aux femmes, sur le terrain il n’y a pas de moyens de protéger ces femmes surtout dans les zones rurales où le patriarcat est un système vraiment très puissant et je parle des zones qui ne sont pas très loin d’Alger, comme la région de Médéa, d’Ain Defla. Dans les zones plus enclavées comme dans les montages ou dans le Grand Sud, la situation est pire.
Mais le véritable problème qui se pose avant l’acte de l’ultime violence, c’est de réagir vite quand une femme ou ses proches ou même des voisins signalent aux services de sécurité des menaces de mort envers cette femme. Malheureusement, c’est à ce moment qu’il y a souvent un manque de protection.
Ainsi, il ne suffit pas qu’il y ait des lois qui condamnent la violence faite aux femmes, il faut que les femmes se sentent en sécurité. Il faut la mise en place de mesures préventives, comme l’éloignement de l’agresseur dès qu’il y a des signalements de violence.

Selon vous qu’est-ce qu’il y a lieu de faire pour mieux lutter contre la violence faite aux femmes ?
Personnellement je pense qu’il faut absolument faire un véritable travail de réflexion sur cette situation qui implique la société civile, les associations et les institutions concernées, c’est-à-dire les services de l’ordre à l’instar de la police et de la gendarmerie, la justice, le ministère de la solidarité. Il faut que l’on prenne conscience de la gravité de la situation, car le phénomène des féminicides prend de plus en plus d’ampleur dans notre pays. Il s’agit aujourd’hui de faire un vrai état des lieux et une évaluation de la situation pour voir comment protéger ces femmes et rendre la loi plus efficace.
Il s’agit d’abord de consolider les moyens qui existent déjà tels que les centres d’écoute et les centres d’hébergement pour les femmes victimes de violences. Il s’agit aussi d’écouter vraiment les demandes de ces femmes, de prendre en considération les plaintes de menaces et de signalement, faire un vrai travail de protection par tous les services concernés.