Saad Chakali est, notamment, l’auteur de «Jean-Luc Godard dans la relève des archives du mal», préface de GhassanSalhab, L’Harmattan, Série Arts Vivants – Ouverture philosophique, 2017. Il estl’auteur de plusieurs textes parus dans des revues de cinéma imprimées ou sur Internet.

Il est collaborateur régulier des revues Eclipses et Mondes du cinéma ainsi que l’un des deux animateurs du remarquable site «Des nouvelles du front». Il est assistant de conservation à la Médiathèque Edouard-Glissant du Blanc-Mesnil (France).

Reporters : Godard est doublement à l’affiche à Cannes. Comment expliquer cette longévité ?
Saad Chakali : Deux fois Godard, mais s’agit-il du même ? A l’affiche, le baiser de «Pierrot le fou» célèbre le Godard de l’époque pop mythifiée sur la fin de laquelle versait l’année dernière des larmes de crocodile le rebutant «Redoutable». En compétition, «Le Livre d’image» s’annonce comme une nouvelle «saturation de signes magnifiques baignant dans la lumière de leur absence d’explication» pour reprendre la phrase magnifique de Manoel de Oliveira. Et la sélection de son nouveau film n’est pas loin de valoir alors comme un repentir de la part du Festival après avoir fait la part belle au ressentiment manifeste du film de Michel Hazanavicius, qui s’étonnait benoîtement qu’un cinéaste ait le désir à l’heure de la contestation mondiale de révolutionner ses pratiques. De quoi, donc, Godard serait-il devenu le nom, sinon celui d’une division passant à l’intérieur même du cinéma, entre les nostalgiques d’un passé confit dans le mythe et les mélancoliques n’ayant pas d’autre passion que les failles du présent ? Choisir un Godard contre l’autre, c’est préférer regarder les films pour y réfléchir à deux fois plutôt que de s’engorger de cinéma au nom de quoi tant de crimes contre le sensible sont commis.

Sans titre 5Godard est-il plus qu’un simple réalisateur de cinéma ? Un fait de société ?
Là encore, la tension est réelle, qui innerve l’intervalle entre deux positions spécifiques. Tantôt il faut juger Godard uniquement à l’aune de son travail et en ce sens il s’agit d’être fidèle à l’artiste recommandant la préférence du chantier de l’œuvre à la promotion flatteuse de la figure de l’auteur, tantôt l’obscurcissement idéologique du champ intellectuel actuel invite à reconnaître en Godard une figure de combat persistant à tenir le point de l’émancipation et de l’égalité des intelligences et des sensibilités. A cet égard, Godard est le nom commun d’une pensée, d’une pensée partagée qui fait penser – d’une «pensivité». Et si elle a le cinéma pour strict plan d’immanence (depuis 65 ans et «Opération béton» en 1953 !), elle a le monde pour exercice – ou, comme l’aurait dit Montaigne, pour champ de son «exercitation». Nombreux sont en effet les films de Godard au terme desquels nous répéterions aisément ce que le petit John Mohune disait à Jeremy Fox dans «Les Contrebandiers» de Moonfle et de Fritz Lang : «L’exercice a été profitable, monsieur». Et parions que ce sera à nouveau le cas avec «Le Livre d’image».

Godard et l’Algérie, un fait d’histoire ou de la mythologie ?
L’Algérie aurait connu plus d’un visage dans une œuvre dont les multiples bifurcations indiquent la passion du recommencement : l’Algérie des ambiguïtés idéologiques du «Petit soldat» (1960) n’est en effet pas la même que celle des travailleurs émigrés-immigrés de «Week-end» (1967)qui n’est pas la même encore que celle de la guerre des maquisards contemporaine des films tardifs de Kenji Mizoguchi dans «De l’origine du 20e siècle» (2000). Et l’annonce que «Le Livre d’image» sera consacré aux mondes arabes depuis les révolutions de 2011 donnera sûrement matière à poursuivre la réflexion. Cette pluralité de perspectives avère non seulement de sensibles changements d’orientation politique, mais atteste aussi la multiplicité même induite par un objet, l’Algérie, dont la complexité est un champ immense qui reste à cultiver, y compris par les cinéastes. C’est, en passant, toute la grandeur de «Révolution Zendj» de TariqTeguia que d’avoir compris qu’il fallait repartir pour aujourd’hui depuis les impasses d’un certain type de militantisme politique auquel aura passionnément participé Jean-Luc Godard au tournant des années 1970. Je pense aussi à «Chantier A» de Karim Loualiche, Lucie Dèche et Tarek Sami qui adressait un salut fraternel à l’auteur de «Éloge de l’amour». Considérer ce que l’Algérie aura fait à Godard est alors aussi digne d’intérêt que prendre acte de ce que Godard fait aujourd’hui à l’Algérie.

Comment présenter ton dernier livre«Jean-Luc Godard dans la relève des archives du Mal?». Et pourquoi ce titre (assez poétique) ?
«Jean-Luc Godard dans la relève des archives du mal» est une tentative consistant à frayer dans l’immensité de l’archipel godardien afin d’avancer quelques éléments définitoires rapportés à l’aune d’une double problématique, montage et archive. C’est qu’ici, il n’y a pas une image, mais plus d’une image, c’est qu’il y a des images hétérogènes pour autoriser leurs montages qui sont toujours à la fois des démontages (c’est le moment dévolu à la part du négatif) et des remontages (c’est alors celui de la relève). Et c’est ainsi que Godard tient dialectiquement les trois points (liberté de citer, égalité des citations dans le respect de leur hétérogénéité, fraternité des métaphores qui s’en déduisent) en constituant ses propres archives pour que, d’une image l’autre, l’écart reste propice à aventurer quelques promesses. C’est ainsi que les images sont encore à venir, qu’elles ont encore de l’avenir depuis les failles d’une oublieuse mémoire, les cimetières de l’Histoire et la trahison de la vocation émancipatrice du cinéma. L’archive godardienne est ainsi le site abritant une lumière faible protégée du faux-jour du spectaculaire et dont l’intensité aurorale ne brille que pour montrer que le passé a de l’avenir. Une image sauvée, relevée du désastre brille en montrant le chemin de l’émancipation comme une étoile du matin.