Entretien réalisée par Sihem Bounabi
Reporters : Le phénomène des harraga algériens vers les côtes espagnoles connaît, ces dernières semaines, de nouveaux chiffres record. Quelle serait l’explication sociologique à l’ampleur de ces «vagues» de migrations clandestines ?
Rabeh Sebaa : L’exacerbation du phénomène de la harga qui a pris ces dernières semaines une ampleur incroyable est, selon mon avis, consécutive à au moins deux grands paramètres. Le premier est l’attente qui n’a pas été satisfaite de la part des citoyens suite au mouvement du Hirak.
Les candidats à la harga avaient placé un gros espoir dans le mouvement citoyen et pendant près d’une année, on a connu une accalmie selon les chiffres des garde-côtes et des services de sécurité.
Mais ces jeunes ont eu une grande déception avec la crise sanitaire et l’arrêt du Hirak, par conséquent, le phénomène de la harga a repris plus intensément. Le deuxième paramètre qui pourrait expliquer l’amplification de ce phénomène, c’est l’exacerbation de la crise économique au sens large du terme. Cela va au-delà de l’aspect matériel ou logistique, mais c’est un véritable mal-être social, les Algériens n’arrivent plus à joindre les deux bouts.
Il n’y a pas un seul jour qui passe où l’on ne parle pas de la cherté de la vie et de l’augmentation des prix de biens de consommation et de la détérioration du pouvoir d’achat des Algériens. Il suffit de voir la dévalorisation du dinar pour réaliser l’impact dévastateur sur les citoyens.
Même les pouvoirs publics ont fini par le reconnaître, à la clôture de la réunion gouvernement-walis. Le Premier ministre a laissé entendre une augmentation des salaires, certainement pour calmer les esprits tant la situation socio-économique actuelle est devenue invivable.
Maintenant, on ne peut plus cacher le soleil avec un tamis, officiellement, le SNMG est à 20 000 DA, ce n’est même pas l’équivalent de 100 euros. Si on compare avec celui d’autres pays africains avec un niveau égal, c’est vraiment insuffisant. Encore pire, il y a des pays d’Afrique subsaharienne connus en tant que pays de pauvreté extrême et qui ont un smic plus élevé que l’Algérie.
Ces deux paramètres pourraient expliquer partiellement le mouvement de la harga. Mais, il faut savoir que c’est un phénomène multidimensionnel qui demande une approche beaucoup plus profonde pour trouver des solutions. Il faut savoir qu’au niveau des côtes de l’Ouest, c’est un drame qui se vit au quotidien et je peux vous assurer que les garde-côtes sont souvent dépassés.
Quand vous avez une centaine de barques qui prennent la mer en même temps, il n’y a pas assez de moyens humains et matériels pour faire face à l’ampleur du phénomène et c’est seulement une dizaine de barques qui sont interceptées.

Justement, comme expliquez-vous que la mobilisation des services de sécurité et les outils juridiques déployés, criminalisant le phénomène de la harga, n’ont pas eu les effets escomptés ?
Tout simplement parce que ce phénomène ne peut être endigué avec des dispositions juridiques parce qu’il n’est pas d’ordre juridique. La harga ne saurait être réduite à un délit et pour preuve, les sanctions judiciaires n’ont pas dissuadé les gens d’émigrer clandestinement en embarquant dans des barques de fortune. Cette mesure de criminalisation n’est pas efficace pour le moment. Il faut comprendre que le phénomène de la harga n’est pas un délit banal, c’est un phénomène de société. Il faut une véritable prise en charge qui dépasse la dimension juridique car c’est un phénomène multidimensionnel. Maintenir cette volonté de criminalisation comme solution juridique est un aveuglement politique car la solution n’est pas là.

Selon vous, quelles seraient les solutions idoines pour juguler le phénomène de la harga ?
Tout d’abord il faut que les pouvoirs publics prennent conscience que le phénomène de la harga exprime un profond désœuvrement, un mal-être social et psychologique, accentué par la crise économique. Le problème actuellement est que le phénomène s’est élargi à toutes les catégories sociales. Il ne s’agit plus du cliché du jeune désœuvré des quartiers populaires mais cela touche aussi les universitaires, les médecins, des femmes seules, des familles avec des enfants en bas âge, ce qui illustre le fait que la notion de harga n’est plus réduite à son sens sémantique originel. Aujourd’hui, la véritable solution est d’ordre sociétal parce qu’à phénomène social, solution sociétale. Il s’agit aujourd’hui de réfléchir sérieusement à trouver les moyens adéquats pour une prise en charge en amont comme en aval. Et surtout traiter le mal à la racine avec de la prévention et en donnant les moyens de prise en charge multisectorielle, avant que les gens ne se jettent à l’eau. Ce qui est regrettable, c’est qu’il n’y a aucune volonté pour aller dans ce sens. Il y a une sorte de paresse de l’esprit où on continue d’appliquer les mêmes décisions, notamment juridiques, qui ont prouvé leur inefficacité et qu’il serait temps de mettre des gens compétents pour une vision efficace.
Depuis le mois de mai passé, le nombre de harraga, selon les médias, a atteint 21 000. C’est terrible. Aujourd’hui, il s’agit de trouver de véritables solutions et de prendre le taureau par les cornes. Il s’agit de disposer des compétences humaines pour traiter ce phénomène, notamment en incluant des éducateurs, des psychologues, des assistantes sociales, pour une réelle prise en charge au quotidien. Il s’agit aussi de multiplier les formations professionnelles pour offrir de l’espoir à ces jeunes à travers la maîtrise d’un métier. En résumé, il devrait y avoir une forte mobilisation de l’Etat pour offrir des perspectives d’avenir à ces Algériens, ici, en Algérie.