Reporters : Hier, 5 octobre, vous avez fêté 20 ans d’existence du réseau Wassila. Quels acquis et que reste-t-il à faire ?
Pr Fadila Boumendjel-Chitour :
Le principal acquis de notre réseau avec les autres associations qui partagent notre combat, «lutter contre les multiples formes de violence faites aux femmes», est qu’on est passé d’une totale invisibilité des violences faites aux femmes à une visibilité et médiatisation importantes. Au début des années 2000, après la période de terrorisme islamiste, nous avons enregistré un nombre important de militants et d’associations qui s’intéressent à la question des violences faites aux femmes. Je peux dire aussi que nous avons appris à avoir une approche plus au moins globale sur la prise en charge totale des femmes victimes, (juridique, psychologique…). Parallèlement, je crois que la société a mûri en ce qui concerne la vulgarisation et la sensibilité à ce sujet, et ce, grâce à la mobilisation de la société civile. En matière de lois, nous avons pu réaliser des avancées législatives, à savoir la loi de 2004 sur le harcèlement sexuel en milieu professionnel. Et celle de 2015, portée sur la criminalisation des violences faites aux femmes. Dans le détail, la principale nouveauté est de criminaliser la violence au sein du foyer… Pour répondre à la seconde partie de votre question, je dirai qu’il reste énormément de choses à faire sur le terrain. Notamment la mise au point des textes de lois. Il faut supprimer la clause du pardon qui remet en question et affaibli les lois protégeant la femme, là, je dirai que cette option existe depuis toujours. Nous voulions que les magistrats poursuivent l’agresseur même en cas de pardon de la victime. Sans cela, nous revenons à l’impunité. Autre chose, il est important d’accepter les plaintes des femmes sans leur demander de témoins, car cela n’est pas toujours possible. De plus, les témoins ne sont pas protégés. D’autre part, il convient de souligner qu’il faut améliorer davantage le service d’accueil des femmes (former le service de sécurité nationale, de la santé, etc.), afin de garantir une meilleure prise en charge des femmes. En définitive, il faut mettre de l’ordre concrètement.

L’actualité immédiate montre que les crimes contre les femmes ne cessent d’augmenter comme cela a été le cas de la jeune Chaima, une adolescente violée, assassinée et brûlée… Quel est votre commentaire ?
Les assassinats de femmes ou féminicides est un phénomène qui ne date pas d’aujourd’hui. Il a toujours existé. Avant, il était camouflé par tout le monde, la famille en premier lieu. Maintenant, ce n’est plus comme avant, nous pouvons dire que la culture de dénoncer est là. C’est un pas qu’il ne faut pas ignorer.
L’acte d’homicide ne vient pas du jour au lendemain. Mais, il passe par des étapes de la violence morale et physique. Il s’agit d’un cercle infernal au point où la victime ne doute aucunement de l’acte meurtrier. Devant cette situation, il faudrait avoir «zéro tolérance». Et aller jusqu’au bout de la procédure.

Combien de cas de violences votre réseau a-t-il enregistré ?
Les chiffres exacts des femmes victimes de violence, vous ne l’aurez jamais. La majorité des violentées ne portent pas plainte. Encore, un tiers des femmes vont jusqu’au bout de la procédure judiciaire. Les chiffres communiqués dans les médias ne représentent que le nombre de victimes qui ont osé dénoncer. Il est important de savoir que le chiffre déclaré dans les médias reste très loin de la réalité. Ce chiffre présente la minorité qui a osé communiquer la violence subie et n’a pas accepté le silence. Le chiffre communiqué par la DGSN est en fait le nombre de femmes qui sont arrivées aux postes de police. Pour cette année, les huit premiers mois ont enregistré, malheureusement, une hausse considérable de féminicides, plus de 40 victimes. Si vous voulez le nombre de plaintes déposées entre 2000 et 2015, notre réseau a compté pas moins de 20 000 dossiers traités. Je vous fais savoir que ce chiffre ne veut rien dire.

Concernant la nouvelle mouture de la Constitution, y a-t-il de nouveaux dispositifs pour protéger les femmes victimes de violence ?
Juridiquement parlant, les lois censées protéger les femmes restent noires sur blanc. Les lois ne sortent pas encore du cadre théorique. Nous avons un sérieux problème d’application. Rien n’est changé concrètement sur le terrain. Nous aimerions voir ses droits concrétisés.