Reporters : Vous venez de publier aux éditions Koukou un nouveau livre, «Parole de psychiatre», par lequel vous revendiquez une libre expression sur quelques aspects de votre longue carrière de psychiatre, sur l’état de la santé mentale en Algérie, mais aussi, plus généralement, sur votre désir d’une Algérie meilleure qu’elle ne l’est aujourd’hui. Qu’est-ce qui vous inquiète dans le présent algérien actuel ?
Farid Kacha :
Tout d’abord avant de répondre à vos questions, je voudrais dire aux lecteurs que mon avis n’engage que moi, qu’il n’a aucune légitimité, qu’il n’est pas plus important que leur propre avis. Il n’a, par ailleurs, rien d’académique. C’est l’avis d’un citoyen fier de son métier et qui avait envie de le partager.
L’ouvrage que je viens de publier a pour but de profiter des périodes de confinement pour retracer l’histoire d’une vie professionnelle. Elle concerne un métier que je trouve merveilleux et plein de surprise. Peut-être ai-je laissé inconsciemment transparaître une certaine inquiétude concernant l’avenir ? C’est vrai que je suis viscéralement accroché à l’idée de progrès continus dans tous les domaines, de la santé, comme de la culture, de la justice… Je pense que chacun de nous a les moyens de s’améliorer et d’améliorer son environnement, même un peu, et lentement chaque jour. Je ne comprends pas pourquoi les citoyens traversent la vie durant une activité sans l’investir, sans y réfléchir.

Pour être concret, je ne comprends pas pourquoi je ne peux pas retirer mon salaire versé à la poste facilement, pourquoi mon courrier arrive souvent en retard et parfois pas du tout, pourquoi il n’y a pas de syndic pour gérer l’entretien de nos immeubles qui se détériorent, pourquoi mon ouvrage ne peut pas se retrouver dans toutes les librairies du pays, pourquoi les services d’urgence de la capitale sont impraticables ?
La pauvreté s’installe et la qualité de vie se détériore chaque jour davantage. Voilà quelques raisons qui me viennent spontanément à l’esprit pour expliquer mon éventuelle inquiétude.

Vous n’y insistez pas beaucoup, mais le thème du hirak semble partout présent dans votre livre. Franchement, quel regard avez-vous porté sur ce mouvement à son émergence sur la scène algérienne ? Et comment le regardez-vous aujourd’hui d’abord en tant que citoyen, puis en tant que médecin pour qui la question des foules est pourvoyeuse de sens ?
Je n’ai pas parlé du Hirak dans mon ouvrage. Mais vous voulez savoir ce que j’en pense ? Vous savez, chacun en fonction de sa formation et de son histoire, va parler de ce mouvement à sa façon. Moi, je m’intéresse en premier à la souffrance et je pense que notre pays a beaucoup souffert, qu’il a une longue histoire traumatique qu’il faut éviter d’aggraver si on ne peut pas aider à la soulager : des colonisations, une guerre de libération, une guerre civile, des traumatismes naturels, tremblements de terre et inondations. Et il vient de vivre un été terrible, pour ne citer que ce passé récent. Compte tenu de ces souffrances, je trouve que ce mouvement est un miracle. Après des souffrances ancestrales et une guerre civile meurtrière, s’installe spontanément un mouvement qui rassemble des enfants et leurs parents autour des idéaux de partage de liberté et de fraternité. Comme si, après un déchaînement de pulsions archaïques, nous pouvions démontrer notre capacité d’établir une distance, de sublimer, de renoncer à l’explosion instinctive, de montrer que nous sommes capables de satisfaire ces pulsions à travers des comportements plus généreux et plus adaptés. C’est un processus de réconciliation et de survie historique qui a poussé la population à sortir dans toutes les villes tous les vendredis. Il y a là de quoi interpeller analystes politiques, sociologues et psychologues. Ces immenses marches ont été appelées «révolution du sourire», elles revendiquaient, entre autres, liberté et changement. Peuvent-elles être interprétées comme une tentative cathartique pacifique de répondre aux violences sociales vécues pendant une décennie et de tenter de ne pas y revenir ? Les jeunes et les moins jeunes ont bravé la peur pour tourner la page des violences qui n’ont pas été suivies, ni d’excuses, ni de mémoriaux légitimes rappelant les souffrances des uns et les débordements des autres. Rien n’a été fait pour transcender les conflits, pour les inscrire comme des symboles référentiels dans l’imaginaire collectif. Pour ma part, je souhaite que ce mouvement a suffi «à cicatriser toutes les plaies». Je souhaite que la prochaine sortie massive de la population soit comme celle que j’ai vécue lors de notre indépendance, faite de joie exprimée, de danses et de fraternité partagée.

En relatant quelques-unes de vos expériences de praticien, vous insistez beaucoup sur la vertu thérapeutique de la parole, notamment dans la prise en charge des «suicidants». Cet éloge de la parole guérisseuse procède-t-il d’un pur réflexe de clinicien orthodoxe ou tient-il compte du fait que nous sommes en milieu socioculturel où l’oralité est dominante et peut servir à ouvrir des portes pour le psychiatre que vous êtes ?
La parole recèle effectivement de puissants leviers thérapeutiques que nous utilisons. Mais elle est, également, pour l’ensemble des êtres humains un moyen de donner un soulagement de la joie et de l’espoir pour ceux qui ont en besoin. Malheureusement, elle manque au sein des familles et des milieux professionnels où l’on retrouve le plus souvent les paroles et les comportements agressifs. La parole est la meilleure et la pire des choses.

Vous n’êtes pas réfractaire aux pratiques thérapeutiques traditionnelles à condition qu’elles soient encadrées. Pouvez-vous nous expliquer votre position à ce sujet ?
La réponse à cette question ne saurait être simple et courte sous peine de provoquer incompréhension et désarroi. Dans le monde entier, des millions de personnes ont recours aux thérapeutes traditionnels. Les êtres humains ont du mal à quitter le recours aux soins magiques. Ils ont un profond besoin à chercher des alternatives à la mécanisation du corps humain qui, lui, nous conduit à la mort. Cette demande qui peut sembler légitime se heurte à ceux qui tentent de profiter de ce besoin pour manipuler le désarroi des souffrants et de leurs familles. Il est parfois difficile de déterminer où commence l’exercice illégal de la médecine. De plus, les charlatans utilisent les religions pour légitimer leurs interventions. L’aide et l’accompagnement de toute souffrance humaine peuvent se concevoir sans aucune connaissance des maladies, mais la prétention de guérir les maladies graves et surtout celles qui peuvent trouver des soins médicaux adaptés est difficilement pardonnable. Par ailleurs, l’utilisation de la violence devrait relever des tribunaux.

Dans un précédent ouvrage publié en 2018, vous défendiez l’hypnose et le bénéfice qu’elle peut apporter aux médecins dans les soins des troubles anxieux et mentaux dans notre pays. Vous n’avez pas changé d’avis depuis ?
Dans le livre qui a pour titre «l’Hypnose», et que vous citez, j’ai voulu surtout parler de l’exorcisme en termes scientifiques. Cela m’a contraint de revenir sur l’hypnose, sur son histoire, sur sa pratique et sur ces indications. L’exorcisme, c’est de l’hypnose traditionnelle qui se pratique depuis des millénaires. Il y a, à mon avis, trois manières de pratiquer cette technique thérapeutique : l’hypnose traditionnelle, l’hypnose classique autoritaire, celle des foires et l’hypnose moderne, appelée également hypnose Ericksonnienne. Je n’ai pas changé d’avis, l’utilisation de l’hypnose dans certaines souffrances psychologiques peut être rapide et salutaire. Il faut en préciser les indications. Elle peut même être utilisée à la place de l’anesthésie médicamenteuse, lors d’opérations chirurgicales qui ne durent pas trop longtemps.

Etant pratiquement un des pionniers de la psychiatrie algérienne, vous êtes parmi les acteurs et les témoins les mieux placés de la discipline pour contribuer à l’écriture nécessaire de son histoire. Vous semblez pourtant avoir peur de ce chantier, pourquoi donc ?
J’ai simplement expliqué que pour écrire l’histoire de la psychiatrie, il était souhaitable de ne pas être impliqué personnellement dans les rapports amicaux et professionnels de cette même période. Vous pouvez me répliquer qu’il n’y a pas de récit historique sans implication de celui qui écrit et que l’histoire officielle est toujours celle des vainqueurs. Je demeure convaincu qu’il est souhaitable de laisser l’interprétation de l’histoire à ceux qui ne sont pas directement impliqués. Ceci dit, j’ai raconté l’histoire de la psychiatrie que j’ai vécue.

Dans votre livre, vous rendez à nouveau hommage à Frantz Fanon et à Khaled Benmiloud. On est bien renseigné sur l’apport considérable de Fanon à la psychiatrie algérienne pour ne parler que de cela. En revanche, on est moins informé du travail accompli par le professeur Benmiloud. Quel rôle a-t-il joué véritablement pour la santé mentale dans notre pays ?
Voilà une démonstration de la difficulté à écrire l’histoire de la psychiatrie. Je pense que le Professeur Benmiloud a contribué radicalement à inscrire la psychiatrie algérienne dans la modernité. Sans lui, elle aurait pris un tout autre chemin. J’ai expliqué les raisons précises de ma position sur la question dans mon ouvrage. Il a été, par ailleurs, le premier professeur de psychiatrie du pays et il a créé la spécialité de psychiatrie en Algérie dès 1968, bien avant nos voisins marocains et tunisiens et bien avant les autres spécialités dans le pays. A ce titre, il mérite notre reconnaissance. Mais comme il a été conflictuel avec l’administration de la santé, il est complètement ignoré. Il n’a jamais été honoré et aucun service et aucune unité ne porte son nom, ce qui me semble une injustice.

Vous semblez plus engagé à la rédaction d’un «livre blanc» sur la psychiatrie dans notre pays. La formule de «livre blanc», comprend-on généralement et suivant l’énoncé de votre livre, suppose la notion de guide et de prise de décision urgente. Est-ce bien cela ?
Oui «un livre blanc» c’est un travail qui permet de déceler les anomalies et les non-dits qui entravent le développement d’un secteur afin de proposer des réponses concrètes. Oui c’est un travail qui m’intéresse particulièrement, sauf que j’ai compris qu’un développement ne peut pas concerner un seul domaine. Il est nécessairement global, tout au moins dans sa dynamique. Toute structure trop en avance sur son environnement finit par être rattrapée par le sous-développement si l’ensemble n’évolue pas. A moins, bien évidemment, de rester isolée du reste du pays comme un corps étranger.

Qu’est-ce qui est urgent à faire ou à amorcer en matière de santé mentale dans notre pays ?
Pour répondre brièvement à votre question, la réflexion se situe au niveau suivant : Comment, avec les moyens humains, matériels et financiers, pouvons-nous améliorer la santé mentale de nos concitoyens ? Dans cette réflexion, qui doit être adaptée à chaque région, car la capitale ne pourrait pas avoir les mêmes besoins que la ville d’Adrar, par exemple, nous devons aborder, en priorité, les affections les plus graves et les moins tolérées par la population. Elles sont pour leur majorité, chroniques, et leur épidémiologie est universellement connue. Ce sont ces souffrances qui se retrouvent aux urgences et surtout qui les encombrent. Seule cette réflexion d’ensemble peut soulager les services d’urgence ; si elle est occultée, aucun progrès ne sera possible. Et tôt ou tard, «l’hôpital psychiatrique le plus important sera alors organisé dans les rues» de nos grandes villes. C’est ce qui commence à se voir dans la capitale.

Vous semblez très inquiet de la qualité actuelle de la formation dans le domaine médical spécialisé et, pour ce qui concerne la santé mentale, celle des psychologues précisément. Quelle est la source de votre inquiétude ?
Je veux simplement dire que la formation n’a parfois plus rien à voir avec la réalité. Alors qu’elle doit répondre à des besoins concrets de la population et, également, à la nécessité d’évoluer conformément à l’évolution universelle des sciences dans le domaine en question. J’ai insisté sur la nécessité de mettre en place le diplôme professionnel comme pour les avocats, une licence en droit ne suffit pas pour exercer le métier d’avocat. Pour les psys, il faut organiser les nécessaires formations cliniques pour faire un diagnostic d’une souffrance, l’identifier et proposer le meilleur traitement possible. Ce qui est en jeu, c’est que les patients de cette spécialité ne sont pas souvent en mesure de se défendre, ils ne sont pas non plus capables d’évaluer ce qu’on leur propose, ils sont à la merci du soignant. L’administration est la seule responsable, capable de vérifier ces compétences et d’évaluer la formation.

Officiellement, l’Algérie s’est dotée d’un «plan national de santé mentale 2017-2020». Dans la réalité, on n’en sait pratiquement rien sauf à reprendre les déclarations officielles à son sujet, alors que celui-ci concerne l’opinion en premier lieu. Pourquoi cette absence de débat sur une question qui ne concerne pas uniquement les cliniciens et les professionnels du domaine ?
L’OMS a pris en charge l’élaboration du Plan national de la santé mentale 2017-2020, OMS, Bureau-Algérie.
En matière de santé mentale, ce n’est pas l’OMS qui peut proposer un plan de développement ou bien même une réforme. Ceci est évident lorsque nous savons que chaque pays n’est à nul autre pareil. Sa culture, son histoire, ses moyens, son développement et sa gouvernance le caractérisent profondément. C’est à lui et à ses élites de réfléchir à son plan de développement de la psychiatrie. Ce plan doit être également adapté aux différentes régions du pays, il doit être compris et accepté par la majorité des soignants et surtout il doit leur être enseigné dans toutes les formations dispensées dans le pays. L’OMS doit être sollicitée dans un second temps pour des compléments de formation ou de financement. Entre la psychiatrie et la santé mentale, que propose l’OMS, il y a des décennies de développement à réaliser. Il nous faut auparavant régler les prises en charge de base des affections les plus fréquentes avant d’espérer aborder la santé mentale. Le problème des débats, lui, est plus complexe. Avec qui débattre ? Les lieux des débats n’existent plus, la pandémie s’est chargée d’achever ceux qui restaient.

Le 10 octobre dernier, le ministre délégué chargé de la Réforme hospitalière, Smaïl Mesbah, a affirmé que l’offre de soins en santé mentale a connu, ces dernières années, une «nette amélioration», mais que des «défis restent à relever». Que vous inspire ce genre de déclarations ? C’est quoi l’«amélioration», ce sont quoi les «défis», selon vous ?
Le Professeur Mesbah a raison de dire qu’il y a une nette amélioration de l’offre de soins. Il fait référence aux sacrifices que le pays a faits pour construire des hôpitaux et des services de psychiatrie, pour offrir gratuitement les médicaments aux patients présentant des affections chroniques, pour le développement de la formation gratuite destinée aux psychologues et aux psychiatres d’adultes et d’enfants. Les défis qui restent relèvent de l’organisation de cet ensemble de moyens et de la définition précise de la politique de santé. Notre pays a perdu son souffle pour transmettre des idéaux capables de mobiliser les soignants. Nous ne transmettons plus le désir profond d’aider les malades ni la moindre idée de sacrifice.
Pour terminer le chapitre des défis, il ne faut pas oublier que la population du pays augmente chaque année de plus d’un million de personnes, que la population a vieilli et que les maladies dégénératives apparaissent de plus en plus nombreuses, sans aucune possibilité de prise en charge, que la capitale, qui arrivera à 5 millions d’habitants, ne dispose que des lits que la colonisation a laissés. Ils ne suffisent plus à gérer les urgences, à recevoir les victimes du fléau des addictions et à traiter des milliers de patients qui souffrent de psychoses chroniques.