Entretien réalisé par Leila Zaimi et Khaled Zaghmi

Reporters : «Histoire secrète de la chute de Bouteflika» est le titre de votre dernier livre. Où est le secret dans la chute du président déchu ?
Naoufel Brahimi El Mili :
Un titre de livre est forcément réducteur, car souvent il se doit d’être accrocheur. Toutefois, je n’ai pas fait dans le sensationnel. Les vingt années de l’ex-président Bouteflika sont suffisamment sensationnelles. Elles sont un concentré de gouvernance très discutable, de corruption effrénée et surtout d’une inouïe soif de pouvoir.

Dans votre livre, la motivation de départ est le Hirak, mais le sujet de votre livre demeure l’ex-président et la relation d’exception qui le lie à son frère ?
Oui, le point de départ de mon livre questionne la spontanéité du soulèvement du vendredi 22 février 2019, mais le sujet demeure l’ex-président et son frère, qui ont une relation exceptionnelle en effet. Je les ai connus dans un passé lointain. Ainsi, d’une manière incidente avais-je appris que le plus jeune de la fratrie avait fait don de son rein au frère ainé, l’opération s’était déroulée en Suisse. De là, s’explique selon moi, cette relation fusionnelle qui existe entre eux. Partager un rein d’abord, le pouvoir ensuite, cela crée un lien très fort qui dépasse le fait d’avoir les mêmes parents.

Si on vous demande d’intituler autrement votre livre. Quel en serait le titre ?
Je n’ai pas une idée précise d’un autre titre, mais en aucun cas je n’aurai mis le mot «Hirak» en couverture. A ce jour, je continue à m’interroger sur la spontanéité de ce mouvement entré dans l’histoire. Je n’utiliserai pas non plus le terme «complot», vocable excessif qui ne peut justifier certains condamnations et emprisonnements iniques selon moi de personnalités nationales de premier plan. Je parlerai du régionalisme rentier de Bouteflika, je ne passerai pas sous silence les vieilles amitiés indéfectibles du président déchu, telles que celle qui le liait à Kouninef père. Ses enfants en ont largement bénéficié…

Selon vous, la chute des Bouteflika a réellement commencé en 2013 après l’AVC de l’ex-président et la décision de son frère Saïd d’occuper le pouvoir…
L’erreur majeure était, pour eux, de croire à la passivité du peuple, alors que c’est le peuple qui, conscient du handicap de santé de l’ex-président et excédé, a sifflé la fin du match. Les deux étaient aveuglés par le pouvoir, déjà le troisième mandat était de trop, et ils ont été rattrapés par l’histoire. La maladie de l’ex-président en 2013 a fait dire à l’humour algérien que le seul parti d’opposition dans le pays porte l’acronyme : «AVC». Au-delà de la boutade, faut-il rappeler que l’ex-président était resté du début du mois d’avril jusqu’à la mi-juillet 2013 à Paris et pas n’importe où : à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce d’abord ensuite aux Invalides. Durant ce long séjour médical, Bouteflika a promu 53 généraux, moqués par le terme «promotion Val-de-Grâce».
L’affaire d’«El Bouchi» et ce que vous appelez la «Cocaïne-Gate» est présentée par vous comme un élément déclencheur de la crise qui a précédé la chute de l’ex-président.
Le «Cocaïne-gate» est certes en soi un scandale, mais il a aussi déclenché une guerre des clans. Entre les accusations prononcées récemment en plein tribunal par l’ancien patron de la DGSN, Abdelghani Hamel, et les démentis d’autres, personne ne s’y retrouve. Ce qui est certain, c’est le caractère mafieux pris dans ces dernières années par le pouvoir de Bouteflika. Je refuse de croire que Kamel El Bouchi soit un Escobar algérien doté de réseaux internationaux.

L’apparition d’un mouvement populaire dans la rue et sa conséquence, la chute de l’ancien président, ont révélé le poids réel des formations politiques, notamment d’opposition…
Déjà, les partis politiques d’opposition sont minoritaires et ils se divisent en deux catégories : les opposants professionnels qui cautionnent le pouvoir et les opposants sincères. Ces derniers sont ultra-minoritaires. Aussi, grand nombre de ces partis étaient plus habitués à négocier la répartition des sièges à chaque élection, forcément truquée, qu’à élaborer un projet de société. Le Hirak les a pris de vitesse et aucun opposant ou opposante ne voulait être accusé de récupération du Hirak. Je dois plus parler de Hirak 1 et de Hirak 2 pour être précis. Le premier avait un but clair et net : pas de cinquième mandat. Il a réussi. Le second se dispersait entre un vague dégagisme et une demande de constituante incertaine. A cela s’ajoute la personnalité clivante du feu vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaid Salah. Il avait une feuille de route logique, il voulait mettre fin à la vacance du pouvoir en renouant par des élections présidentielles. Seulement, il ne prenait aucune mesure d’apaisement. Bien au contraire. Sa méthode était un peu discutable, mais son objectif était louable: il fallait un président de la République élu.

Les relations avec la France sont aussi au centre de votre travail et vous êtes critique des gouvernements français dans leur relation à l’Algérie…
La politique étrangère française évoque les droits de l’Homme et la démocratie pour les pays lointains, la Chine par exemple, mais elle défend la stabilité pour les pays proches tels que l’Algérie. Notre pays est doublement proche, géographiquement et historiquement. Seulement, la France confond souvent stabilité et immobilisme. Avec des élections présidentielles tenues tous les cinq ans, la diplomatie française, en ce qui concerne l’Algérie, ne peut avoir qu’une vision à court terme. Le poids des électeurs français d’origine algérienne est loin d’être négligeable, d’une part, et, d’autre part, la question migratoire au sens large est très sensible avec un Front national en ascendance continue.

Dans les chapitres de votre livre, vous évoquez l’ingérence de la France dans les affaires internes de notre pays. Quel est l’impact de cette ingérence si elle existe réellement ?
Pour les raisons évoquées dans ma dernière réponse, l’Algérie est une question interne pour la France. En 2013, Paris ne pouvait que soutenir un président dépendant de la médecine française. Bouteflika ne dérangeait pas la France autrement que par des phrases dans l’air du temps. Il en est autrement aujourd’hui avec le président Abdelmadjid Tebboune qui prend à bras le corps la question mémorielle.

Il y a une immense ironie dans l’histoire de M. Bouteflika. L’ex-président est arrivé au pouvoir en disant que la place de l’armée était dans les casernes. Au final, c’est un chef militaire qui, se prévalant de la Constitution, l’a poussé vers la sortie…
Abdelaziz Bouteflika s’était auto-piégé en rompant l’équilibre au sein de l’armée par le départ forcé du général-major Tewfik de la tête du DRS. Dès lors, il se mettait exclusivement entre les mains du Chef d’état-major qui ne pouvait ignorer le Hirak. La suite est connue.