Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : A la veille de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, Amnesty International a alerté sur le nombre de féminicides en Algérie, qui s’élève à 49, selon le site féminicide Algérie. Quel est votre commentaire à ce sujet ?
Nadia Ait Zaï : C’est dramatique, il faudrait que les pouvoirs publics se penchent réellement sur ces violences, car, que ce soit 1 féminicide ou 49, ce qui est dramatique c’est la manière avec laquelle on tue la femme. On va la tuer parce que c’est une femme, mais aussi on va la tuer avec des moyens atroces, on la poignarde, on l’égorge, on l’immole… C’est cette agressivité de l’acte qui est anormale et qui est constatée dans ces actes. Le féminicide, c’est la manière avec laquelle on tue la femme, avec atrocité.

Vous avez lancé de nombreuses campagnes pour alerter et sensibiliser sur la violence faite à l’encontre des femmes, est-ce qu’il y a eu du nouveau suite à ces campagnes ?
Sincèrement, jusque-là, on n’a rien eu, malgré tous les efforts que l’on a faits. Aujourd’hui, nous lançons également la fondation pour le droit à l’égalité et une campagne de cinq jours d’activisme et de lutte. Ce que nous avons demandé et ce que demande la campagne lancée par les Nations unies, c’est que l’on revienne à des stratégies de lutte contre la violence à l’égard des femmes. On en a eues, de 2008 à 2014, et depuis, plus rien. Il faut revenir à cette stratégie et voir ce qui a été fait et ce qui doit être fait. Il s’agit aussi de faire le bilan de la précédente stratégie et voir ce qui va être repris. Il y a aussi des activités et des campagnes de sensibilisation.

Justement, quelles sont vos propositions pour lutter contre la violence à l’égard des femmes ?
Tout d’abord, il faut remettre en place cette stratégie nationale de lutte contre la violence à l’égard des femmes. C’est ce qui nous a manqué depuis deux ans.
Il faut revenir sur le terrain, il faut dénoncer les violences qui sont faites envers les femmes, même les plus banales. Il faudrait aussi adopter les mécanismes de signalement, c’est-à-dire que, quel que soit celui ou celle qui observe une violence, il faut qu’il la dénonce et appelle les services de sécurité. Il faut aussi un guichet unique, que ce soit au niveau de l’hôpital ou du commissariat pour la prise en charge de la femme dès son entrée au commissariat jusqu’à son placement dans un centre et, peut être, même sa réinsertion sociale. Il faudrait mettre en place les mécanismes dont parle l’article 40 de la Constitution. Nous pensons aux ordonnances d’éloignement et de protection des femmes. Ce sont certaines choses sur lesquelles il faut revenir. Il faudrait également ne pas avoir honte de parler de la violence faite à l’égard des femmes, elles existent. Il faut vraiment en parler, il faut rassurer les femmes et il faudrait, comme a dit le gouvernement de 2020, punir et poursuivre les auteurs de ces violences et prendre en charge les victimes que sont les femmes.

En attendant la mise en place de cette stratégie de lutte contre la violence faite aux femmes, concrètement, quels sont les mécanismes actuels mis en place pour aider les femmes victimes de violence ?
Certes, il faut reconnaître qu’il y a des mécanismes qui existent déjà, comme le dépôt de plaintes, la constitution d’un avocat, l’assistance judiciaire gratuite, ainsi que l’accès à la justice qui est offert dans nos lois à tous les citoyens algériens, dont la femme. Mais il faut être conscient que lorsque la femme déposera plainte, elle aura certainement peur d’une chose, de ne pas être protégée suffisamment et se retrouver à la rue ou avec une épée de Damoclès, qui est le divorce, ou subir une violence qui est beaucoup plus accrue. C’est pour cela que je parlais de la mise en place de mécanismes de protection. Nous avons la loi de 2015 qui incrimine la violence contre les femmes. Nous avons des centres d’accueil qui, certes, ne sont pas suffisants. Il existe trois centres gérés par le mouvement associatif et trois autres gérés par le ministère de la Solidarité à Alger, Bou Ismaïl et Mostaganem. Il y a également la Dasc, qui fait un travail important pour être aux côtés des femmes victimes de violence. La Dasc a également mis en place un système d’information administratif pour récolter le nombre de femmes victimes de violence. Maintenant, ce qu’on demande, c’est que ce système d’information soit national et engloberait les chiffres de la Police, de la Gendarmerie nationale et des médecins légistes pour avoir un chiffre cohérent et global. Il y a des mécanismes qui sont là mais il faudrait qu’il y en ait beaucoup plus. Il faudrait aussi que ces mécanismes soient connus. Il ne faudrait pas avoir honte de dire que cela existe et il faudrait les promouvoir et dire qu’il y a cette possibilité que les femmes puissent dénoncer et se protéger contre toutes formes de violences qu’elles subissent avant que cela ne mène inéluctablement à l’acte fatidique.

Un dernier mot sur cette Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes…
Cette journée est l’occasion de lancer un nouvel appel pressant aux institutions, au ministère de la Solidarité, de prendre en charge cette question de la violence à l’égard des femmes, mais également de prendre en charge les autres questions liées à la situation de la femme dans notre pays dans une politique publique.
Ce n’est pas une tare d’être une femme en Algérie. L’Algérie ne peut pas se faire sans la moitié des citoyens que sont les femmes. L’Algérie ne peut pas se construire sans les femmes et on doit donc faire attention à la place de la femme dans la société.
Pour cela la femme doit faire partie des politiques publique, sociale, économique, et civile. Il faut être conscient que la violence à l’égard des femmes n’est pas seulement physique, mais également psychologique, sexuelle et économique. C’est aussi toutes les discriminations que subissent les femmes dans la société et particulièrement son rejet parce qu’elle est femme. Et c’est l’une des violences les plus graves.