L’économiste souligne, dans son décryptage de l’avant-projet de loi de finances 2021, que l’enjeu pour le gouvernement Djerad à court terme consiste à amortir les lourds déficits inattendus des recettes fiscales pétrolières et ordinaires avec le moins de dégâts possibles sur la sphère sociale et productive pour préparer les conditions ultérieures de la relance de l’économie annoncée…

Reporters : Quelle lecture faites-vous de l’avant-projet de loi de finances 2021 ?
Mustapha Mekidèche : D’abord, il faut relever que c’est la première fois, je crois, que le projet détaillé d’une loi des finances fait l’objet d’une publication sur le site du ministère des Finances avant son adoption. Cela, dans un souci de transparence, permettra ainsi de connaître la réaction et même la contribution des partenaires sociaux et des parties prenantes dans le processus de son élaboration finale et sa promulgation.
Cela dit, il est extrêmement délicat d’opérer des arbitrages budgétaires dans une situation macroéconomique tendue avec la double contrainte pour 2020 de la chute du PIB de moins 5,5% et celle du solde extérieur à moins 10,8% (source FMI, octobre 2020).
Aussi, l’élaboration du projet de la LF 2021 est un exercice complexe et délicat avec peu de marges de manœuvre. Il consistera à amortir les lourds déficits inattendus en matière de recettes fiscales pétrolières et ordinaires, avec le moins de dégâts possibles sur la sphère sociale et productive pour préparer les conditions ultérieures de la relance économique annoncée.
A cet égard, j’observe que pour 2021, c’est le budget d’équipement qui fait l’objet du choc le plus violent avec toutes les conséquences négatives, notamment la stagnation de la commande publique sur le secteur du BTPH en particulier. Avec 2 798,5 milliards de dinars, le budget d’équipement représentera à peine un peu plus de la moitié de celui consacré au budget de fonctionnement qui est de 5 314,5 milliards de dinars. Mais pour s’inscrire dans une vision dynamique, il convient de relever la prévision affichée d’inverser la trajectoire budgétaire affichée dans la projection triennale pour 2022 et 2023.

En effet, pour ces deux derniers exercices, les dépenses d’équipement connaîtront de nouveau une hausse pour atteindre respectivement 3 246,5 milliards de dinars et 3 175,9 milliards de dinars, alors que les dépenses de fonctionnement seront stabilisées avec 5 358,8 milliards de dinars et 5 505,4 milliards de dinars. Est-ce que cela sera suffisant ? Je ne le crois pas ; il faudra probablement mobiliser d’autres sources de financement internes et externes. Mais ne soyons pas trop alarmistes quand même pour deux raisons au moins. D’abord, le Maroc et la Tunisie, qu’un certain nombre de nos observateurs citent souvent pour suivre leurs bonnes pratiques, sont, selon les mêmes sources du FMI, dans des conditions encore plus difficiles que nous avec une baisse de leur PIB plus importante avec moins 7% et l’alourdissement d’une dette extérieure inexistante en Algérie. Ensuite, il faut savoir que, selon toujours le FMI, la dette publique mondiale atteindra, fin 2020, 101,5% du PIB mondial, soit un taux supérieur à celui atteint après la Seconde Guerre mondiale.

Quelle est votre évaluation de son impact sur l’économie, les entreprises et les particuliers ?
Les marges de manœuvres en termes de ressources étant plus limitées, on ne peut pas s’attendre à des trains de mesures importantes, d’autant que subsistent encore beaucoup de niches fiscales à réévaluer dans quelques secteurs et/ou filières bénéficiaires. A titre d’illustration pour ce dernier point, une prolongation de deux ans est donnée aux importateurs/transformateurs pour continuer de bénéficier de l’exonération des droits de douanes et de la TVA. Cela dit, on peut noter l’article 128 portant prolongation jusqu’à 2026 de la réduction de la pression fiscale sur les entreprises cotées en Bourse en vue d’élargir l’offre sur un marché financier encore trop étroit. On peut relever également l’exonération de deux ans de la TAP et de l’IBS pour les start-ups et incubateurs sous réserve d’obtention du label concerné. Pour ce qui est de la révision de la politique du soutien des prix par ciblage, il y a peu d’avancées si ce n’est l’article 79 instituant une taxe sur la consommation de carburants à chaque sortie des frontières pour les camions et véhicules de tourisme. L’exposé des motifs justifie cela par le différentiel des prix relatifs aves les pays voisins et rappelle d’ailleurs que la Sonatrach sollicite annuellement 200 milliards de dinars de compensation annuellement. Cette problématique relevée dans l’exposé des motifs est une affaire à suivre car elle est un élément essentiel du package des réformes structurelles à engager.

L’absence de mesures complémentaires de sauvegarde des entreprises et de l’emploi et celles relatives au nouveau plan de croissance de l’économie dans l’avant-projet de loi de finances complémentaire pourrait-elle conduire à l’élaboration au cours de l’année 2021 d’une nouvelle loi de finances complémentaire ?
Pour répondre directement à votre question, il est clair que le niveau d’incertitude dans la reprise économique est encore élevé tant la durée et les effets sur l’économie mondiale de la crise sanitaire sont encore aléatoires, crainte d’une seconde vague, accès différencié aux vaccins potentiels, durée de perturbations des chaînes mondiales productives et logistiques, effets des politiques protectionnistes, etc. Cette situation aura un impact sur notre économie et ses équilibres intérieurs et extérieurs et nécessitera des ajustements de sa politique économique, notamment par le biais d’une loi des finances complémentaire. L’absence, comme vous le soulignez, des mesures complémentaires pour la sauvegarde des entreprises et de l’emploi, est une raison supplémentaire pour ajuster l’instrument de la loi des finances en réponse aux évolutions que connaîtra l’économie réelle et la gestion de la pandémie de la Covid-19 sur notre pays et dans le reste du monde.