Entretien réalisé PAR INES DALI
Reporters : quelle lecture faite-vous de la configuration préliminaire de la future Assemblée populaire nationale ?
Mustapha Bourzama :
Ce qui ressort de ces législatives, c’est que ce sont les formations politiques qui prédominent, notamment le Front de libération national (FLN) qui a eu une centaine de sièges, et le Rassemblement national démocratique (RND) qui a eu entre 40 et 50 sièges. Il y a aussi les partis islamistes comme le Mouvement de la société pour la paix (MSP) ainsi que le mouvement El Bina, et un autre parti, à savoir le Front El Moustaqbal, qui ont émergé. Par conséquent, c’est le retour, d’une façon générale, des partis qui étaient dans l’alliance présidentielle durant la précédente période.

Qu’est-ce qui a conduit à un tel résultat selon vous ?
Ce résultat est dû à plusieurs facteurs, dont notamment la faible participation qui a caractérisé le scrutin. La proportion de ceux qui ne sont pas partis voter cette fois-ci est importante, soit près de 14 millions. Cela est révélateur de la non-conviction des citoyens par les programmes présentés par les partis qui, faut-il le dire, n’ont pas de vrais programmes, mais vont toujours vers l’adoption et l’application du programme du président de la République.
Je pense que le paysage politique actuel est très tendu et que le prochain gouvernement sera un gouvernement élargi, ce qui fait que le programme du Président, si je puis le dire, sera certainement adopté par les formations politiques. A mon avis, il n’y aura pas d’alliances opposées au programme du Président parce que, maintenant, et le plus urgent, c’est que l’Algérie sorte de la crise notamment économique, avec des réserves de change au plus bas, etc., en plus de la crise sanitaire due au coronavirus. Je pense qu’ils (les partis, ndlr) ne vont pas prendre de risque et adopter le programme du chef de l’Etat. Ils vont, peut-être, aussi négocier leur participation au gouvernement. Ce qui fait que la configuration de la future Assemblée sera pratiquement similaire à ce que nous avons déjà vu lors des précédentes législatures.

Je tiens aussi à noter, comme autre facteur ayant conduit à la forte abstention durant ces législatives, le boycott des partis du courant démocratique. Ainsi, les indicateurs d’une faible participation étaient déjà là. Il y a actuellement des signes d’une véritable crise politique et il nous faut étudier pourquoi il y a eu cette proportion de non-votants et quelles en sont les raisons afin de rétablir le lien de confiance indispensable entre le gouverneur et le gouverné.

Devant le boycott des démocrates, il y a les partis islamistes, notamment le MSP qui double le nombre de ses députés comparativement à la législature de 2017 selon les chiffres provisoires, en plus d’El Bina et d’El Adala. Quelle est votre lecture et peut-on considérer que c’est une percée ?
J’estime que s’il y avait une participation des autres courants, il n’y aurait pas eu une avancée des partis islamistes. Il ne faut pas oublier, non plus, qu’il y a eu les indépendants qui avaient été considérés comme une sorte de substitut aux partis discrédités par la corruption, etc. Mais, il se trouve que les listes des indépendants n’ont pas connu l’engouement attendu. Ajouter à tout cela, le nombre de femmes qui a diminué avec environ dix ou onze femmes députées…

Justement, on a beaucoup misé sur les indépendants et la société civile. Quel commentaire faites-vous ?
J’estime que même s’il y a eu une majorité parlementaire issue des listes des indépendants, il y aurait eu une véritable problématique, car ces listes n’ont pas de programme, les candidats se sont juste présentés aux élections. En outre, cette majorité issue des indépendants, si elle avait pu émerger, aurait même pu être à l’origine d’une sorte de ‘’confrontation politique négative’’ à l’intérieur de l’Assemblée, ce qui n’est pas dans l’intérêt du pouvoir et, par conséquent, pas dans l’intérêt de l’Etat. Car comme je l’ai déjà souligné, nous sommes face à une crise économique qui risque de s’accentuer et, par conséquent, les solutions ne peuvent provenir que des institutions de l’Etat et, comme nous le savons, l’APN, qui est l’une des institutions de l’Etat, a le droit de légiférer, de contrôler et de questionner. Mais, encore une fois, le paysage politique au vu de la configuration de la prochaine APN sera très difficile, du moins à ses débuts. Nous attendons de voir la composante du prochain gouvernement pour pouvoir avoir des pronostics…

Toujours selon les estimations provisoires, la proportion des femmes a chuté. A quoi cela est-il dû ?
Il faut se rappeler que dans les deux précédentes législatures, il y avait un pourcentage réservé aux femmes députées. Maintenant, il y a un autre mode de scrutin qui garantit la parité, mais pas le résultat. Il y a la liste ouverte où on vote pour la personne et non pour toute la liste, etc. Ainsi, au vu de la scène politique et de la société, on peut dire que certaines mentalités persistent et s’abstiennent de donner leur voix à une femme.

Il n’y a apparemment pas de majorité absolue à l’APN. Comment se présenteraient alors les jeux d’alliances ?
A mon avis, il y aura une alliance présidentielle. Je réitère, et ce n’est pas fortuitement, que ces formations politiques n’ont pas de vrais programmes, de vrais projets… Les partis n’aspirent qu’à occuper le devant de la scène politique et, par conséquent, ils se cacheront derrière le programme du Chef de l’Etat. Il y aura donc, selon moi, une alliance présidentielle et les partis vont certainement négocier les portefeuilles ministériels au sein d’un gouvernement qui aura toutefois, faut-il le souligner, une mission très difficile. Mais c’est ce que j’appelle ‘’le chantage politique’’.