Reporters : Le montant des titres émis dans le cadre du financement non conventionnel s’est établi à 3 585 milliards de dinars jusqu’au 31 mars 2018. Qu’en pensez-vous ?

Mourad El Besseghi : Selon les dernières situations financières de la Banque d’Algérie, parues dans le Journal Officiel n° 32, les titres émis ou garantis par l’Etat au titre de l’article 45 bis de l’ordonnance 03 -11 du 26/08/2003, complétée par la loi n°17-10 du 11 octobre 2017, relative à la monnaie et au crédit, sont de 3 585 milliards de dinars au 31 mars 2018, soit l’équivalent à 30 milliards de dollars.
Cette création monétaire, injectée sur la marché financier dans le cadre du financement non conventionnel, est destinée notamment à la couverture des besoins de financement du Trésor, de la dette publique interne et du Fonds national d’investissement.
Ce mode de financement a été défendu mordicus par le gouvernement au moment de la présentation de son programme devant les représentants du peuple, en affirmant que le recours au financement externe rappelait de douloureux souvenirs au peuple algérien et donc exclu en tant qu’alternative au profit d’un endettement interne. Mais, il faut rappeler que le financement non conventionnel a été ouvertement critiqué par le FMI dans son dernier rapport, qui considère que ce mode de financement présente de gros risques de dérapage et génère inéluctablement des tensions inflationnistes insupportables. Un dosage serait plus approprié, tel que l’émission de titres de dette publique au taux du marché, des partenariats publics-privés, des ventes d’actifs et des emprunts extérieurs pour financer des projets d’investissement bien choisis. Ce qui a conduit le ministre des Finances à déclarer, dernièrement lors de la présentation de la loi organique des finances à la chambre haute, que «l’Algérie est souveraine dans ses choix».
Il est certain que les recommandations de l’institution de Bretton Woods restent et demeurent une opinion, mais elles restent très crédibles aux yeux de la communauté internationale. A titre de rappel, ce dispositif de financement non conventionnel, qui ne devrait pas dépasser cinq ans, a été mis en œuvre pour accompagner la réalisation d’un programme de réformes structurelles économiques et budgétaires avec un mécanisme de suivi par le Trésor et la Banque d’Algérie. D’ailleurs, cet instrument a été mis en place par le décret exécutif n° 18-86 du 5 mars 2018 portant mécanisme de suivi des mesures et réformes structurelles avec des prérogatives plus étendues accordées au premier responsable de la Banque d’Algérie, dont la mission principale est de veiller au rétablissement des équilibres de la trésorerie de l’Etat et de l’équilibre de la balance des paiements.
Il est évident que les 3 585 milliards de dinars sont mis à la disposition du Trésor public qui y puisera au fur et à mesure les fonds pour les destiner notamment à des prises de participation dans des investissements ou au financement à long terme de programmes publics.
Aucun bilan n’a été présenté pour le moment, pour juger de l’opportunité de la démarche et apprécier l’impact direct sur l’économie nationale. Cependant, il faut souligner que les prévisions initiales étaient de 3 000 milliards de dinars de monnaie à créer, pour couvrir les besoins de financement jusqu’à fin 2018, alors qu’à fin mars 2018, on constate un dépassement inquiétant. Pendant ces cinq années de financement non conventionnel, il y a donc risque d’aller au-delà de ce qui était prévu avec les dérapages redoutés et les abus appréhendés ne sont pas à exclure.

Le ministre des Finances, Abderrahmane Raouya, fait état d’une légère amélioration des indicateurs macroéconomiques durant les premiers mois de l’année en cours. Est-ce une bonne nouvelle pour l’économie nationale ?
Oui, c’est certain que cet optimisme est à relativiser, puisqu’il est principalement tiré par la remontée des cours du brut. Le déficit de la balance commerciale s’est rétréci grâce aux recettes supplémentaires des hydrocarbures. Les importations ont été globalement contenues dans leur niveau de 2017.
Il n’y a pas de résultats perceptibles, suite à la réduction des importations, qui découleraient de mesures prises, notamment dans la réorganisation du commerce extérieur avec ces fameuses licences d’importation, les contingents et les nombreuses listes de produits, maintes fois remaniées.

Plusieurs députés ont critiqué la non-définition de la liste des produits importés concernés par le droit additionnel provisoire de sauvegarde, dont le taux varie entre 30 et 200 %. Que pensez-vous de cette mesure ?
Le projet de loi de finances complémentaire 2018 comprend l’instauration d’un droit additionnel provisoire de sauvegarde en matière de commerce extérieur. Ce droit additionnel provisoire de sauvegarde, dont le taux varie entre 30% et 200%, sera appliqué aux importations de certains produits finis qui sont actuellement soumis à la suspension provisoire à l’importation. Autrement dit, plus de suspension, mais un droit dissuasif, destiné à décourager l’importation de produits finis en faveur de produits similaires fabriqués en Algérie.
Les interdictions et les suspensions ont toujours produit des attitudes et des comportements négatifs.

Les députés ont critiqué aussi la suppression de l’exonération de la TVA pour les véhicules fabriqués localement et qui a été justement annulé avant-hier du PLFC. Quel commentaire faites-vous à ce sujet ?
Les critiques des représentants du peuple ont porté leurs fruits, puisque les membres de la commission des finances de l’APN ont décidé de supprimer la TVA sur les véhicules montés localement, proposé dans le projet de loi de finances complémentaire (LFC) 2018. Les députés, les concessionnaires et les assembleurs de véhicules, mais aussi les citoyens et consommateurs n’auront pas à payer les 19% de TVA en sus. Les prix des véhicules ont connu une augmentation importante, ces dernières années, en raison principalement de la dérive du dinar par rapport aux principales devises. Introduire une telle taxe aurait eu un impact sur les investissements dans le secteur de l’automobile en Algérie. Attendons que ce secteur de l’industrie mécanique se stabilise pour songer à supprimer l’exonération en question.