Première œuvre à l’affiche de la compétition documentaire du Festival international du film d’Alger (FICA), «Molenbeek, génération radicale ?», coréalisé par Chergui Kharroubi et José-Lui Penafuerte, a été présenté samedi à la salle El-Moggar en présence d’un public relativement nombreux.

Le film – dont la projection a également été suive d’un débat avec le réalisateur Chergui Kharroubi – durant plus d’une heure, donne la parole aux habitants, acteurs de la société civile, éducateurs ou figures religieuses d’une commune bruxelloise presque uniquement associée par les médias de masse aux auteurs des attentes de Paris et de Bruxelles. En effet, sorti il y a près d’un an, le documentaire, coproduit par la télévision belge, qui l’a, en partie, financé, met en avant le vrai visage – ou du mois un autre visage – d’une commune «pauvre» et figurant de surcroît parmi les plus densément peuplés du royaume avec près de 100 000 habitants, en large partie issus du Maghreb. Interrogé à l’issue de la projection, le réalisateur et journaliste de la RTBF, Chergui Kharroubi, est revenu pour nous sur le contexte dans lequel le film a été réalisé mais surtout sur son objectif principal : donner tribune aux Molenbeekois.

 

Reporters : Le documentaire «Molenbeek, génération radicale ?» est présenté aujourd’hui à Alger. Dans quel contexte a-t-il été réalisé ?
Chergui Kharroubi : La réalisation du film a commencé au lendemain des attentats de Charlie Hebdo et de la médiatisation qui en a été faite. En faite, dans les locaux où je travaille, nous avons une veille permanente sur les télévisons du monde. J’ai pu voir comment Molenbeek a été présentée à ce moment après que l’on a appris que les tueurs venaient de cette commune bruxelloise. Toutes les télévisions du monde se sont concertées sur Molenbeek, et l’image qui en était donnée ne correspondait pas du tout à la réalité. La seule chose qui semblait intéresser les médias était le scoop, l’aspect sensationnel (…) Ils ont présenté Molenbeek comme un nid d’assassins et de djihadistes, alors que les deux ou trois terroristes dont ils parlaient ne représentaient pas les 100 000 habitants. Il y a des djihadistes qui viennent de Molenbeek, c’est un fait, et personne ne tente de les disculper, mais tous les Molenbeekois ne sont pas des assassins.

L’idée a donc été avant tout de donner la parole aux habitants
Molenbeek est la deuxième commune la plus pauvre de Belgique, avec une forte concertation d’immigration d’origine maghrébine, marocaine principalement (…) Ce que nous avons souhaité faire avec le film, c’était de donner la parole à ces habitants, leur donner l’occasion de s’exprimer après que les médias eurent parlé des Molenbeekois. Et ce qui a été intéressant, en approfondissant les discussions, en essayant de comprendre ce qu’est la réalité de cette commune de Molenbeek, c’était de découvrir le travail des associations de jeunes, de femmes, des structures très actives qui proposent par exemple des cours d’alphabétisation. En fait, Molenbeek est une commune qui bouge malgré ses faibles moyens, qui a une véritable richesse culturelle (…) Malheureusement, on ne parle presque jamais de cela.

A ce titre, dès le début du film, on comprend que Molenbeek évolue presque en marge de la société. Comment est perçue cette commune par le reste de la population belge ?
Oui, cette perception qui voudrait que Molenbek soit une sorte d’ilot existe bel et bien pour certains. La commune a été frappée d’un cachet d’infamie, on lui a associé l’image du ‘’quartier des assassins’’, et aujourd’hui il est vrai que des Belges ont peur de s’y rendre (…) Mais d’autre part – et nous en parlons dans le film – il y a également des Bruxellois, des Belges ‘’de souche’’ qui organisent des visites à l’intérieur de Molenbeek. Leur but est tout simplement de montrer qu’il est possible de se rendre dans cette commune, s’y promener, boire un café comme partout ailleurs (…) Il y a certes des groupes de jeunes délinquants, mais l’image négative de Molenbeek est abusive.

L’un des aspects qui retient l’attention, c’est le fort sentiment religieux des habitants. A un moment, il est dit dans le film que la commune, plus que n’importe quelle autre en Belgique, concentre 22 mosquées. Comment expliquez-vous cela ?
Molenbeek était auparavant une commune industrielle riche, mais le déclin de l’industrialisation a eu pour conséquence une montée des taux de chômage, et comme il y a une forte concertation de personnes d’origine étrangère, la commune aussi est devenue une sorte de ghetto avec tous les problèmes que cela engendre. Quant à ce sentiment religieux, il s’agit aussi d’un regroupement communautaire. Quand les gens ont l’impression d’être rejetés, ils se regroupent entre eux (…) par ailleurs la prédominance du religieux n’est qu’une vision extérieure des choses. A Molenbek, il y a un foisonnement d’activité. La mosquée et le centre culturel ne sont pas contradictoires.

Le film suit également le travail d’éducateurs, d’associations ou encore d’un imam qui tente de faire contrepoids à la propagande islamiste. Leurs actions sont-elles efficaces ?
Il est trop tôt pour avoir une idée des résultats (…) Mais ce qui est sûr, c’est que l’Etat a une réelle volonté de contrecarrer la propagation du phénomène. Auparavant les autorités n’accordaient aucune importance à cette question, des jeunes sont partis en Syrie sans le moindre obstacle. Et ce n’est que maintenant, avec les «retombées» sur la Belgique ou la France, que l’on cherche à apporter une réponse, à éviter que des jeunes partent rejoindre les groupes terroristes (…) Pourtant des associations et des parents avaient alerté à plusieurs reprises.

Quel accueil a reçu le film ? L’image de Molenbeek a-t-elle évolué depuis la fin du tournage ?
Ce qui est sûr, c’est que les habitants de Molenbeek font un effort en vue de tourner cette page et pour que leurs enfants vivent normalement, que la jeunesse de la commune soit loin de ce radicalisme. Quant au film, oui, il a reçu un accueil très favorable. A sa sortie, nous avions organisé une soirée spéciale, avec la diffusion du film et un débat. A notre grand plaisir, nous avions eu une audience de film de fiction (…) par la suite il a été diffusé en Suisse et au Canada, puis à plusieurs reprises sur la chaîne de télévision Arte. 

Recueillis par Nadir Kadi