Reporters : On a souvent entendu dire qu’en Algérie, on pratiquait une agriculture bio, alors que la réalité du terrain est autre puisqu’on trouve des traces de pesticides dans les fruits et légumes? Alors mythe ou réalité ?

00212bbgekvj6nhqMeziane Boukaraoun : Le problème des pesticides, quand pesticides ou excès il y a, est une responsabilité partagée, quand on sait qu’il n’y a pas, à ce jour, en Algérie, de laboratoire qui peut certifier qu’il existe ou pas de pesticides dans nos produits agricoles. Donc la première responsabilité est celle des pouvoirs publics qui n’ont pas créé de laboratoires de contrôle pour voir la réalité de la situation. Maintenant, si cela existe réellement, la responsabilité de l’agriculteur est, aussi, engagée, ainsi que  le grainetier (qui dispose d’un registre de la Direction du commerce et d’un agrément), mais aussi les associations professionnelles, car c’est à elles de sensibiliser le fellah qui, souvent, hélas est analphabète et doit être informé des normes en vigueur à respecter, à savoir le respect du DAR (délai avant récolte). Si ce délai n’est pas respecté cela peut être le fait de l’ignorance ou de la méconnaissance des risques. Quelquefois, il ne faut pas se voiler la face, c’est aussi voulu par souci du gain. Dans les deux cas, il faut des sanctions mais qui doivent être prises différemment et selon le degré de responsabilité.

D’après votre expérience du terrain, ici, à Tipasa, et dans la région centre, puisque vous sillonnez les exploitations agricoles dans le cadre de votre activité d’expert agricole, qu’avez-vous constaté ?
Je peux dire qu’il y a deux types d’agriculteurs chez nous : les analphabètes et les lettrés. Mais je dois dire que 80% des agriculteurs ne sont pas capables de lire une notice d’un pesticide, engrais ou autres produits phytosanitaires. Mais il reste les 20% qui n’ont pas d’excuses et le gros du travail de la Chambre de l’agriculture de la wilaya est de travailler avec les agriculteurs, ce qui a été fait depuis 2011. La sensibilisation est faite en direction de tous les agriculteurs sans exception, sauf qu’une petite partie est plus réceptive aux messages qu’une autre.
Depuis cette date, c’est-à-dire 2011, nous ne cessons d’organiser des journées de vulgarisation sur la protection raisonnée, la fertilisation raisonnée, ce qui veut dire le respect des doses, des délais d’administration des produits qui donnent d’excellents résultats. Si vous regardez le tableau de la production de la wilaya de Tipasa, par exemple, vous verrez que nous sommes passés pour la fraise de  200 q/ha à, aujourd’hui, 300 q/ha ce qui veut dire que les rendements ont explosé. Si la production a augmenté, cela signifie que les techniques se sont améliorées tout simplement à travers le goutte-à-goutte, la fertilisation en engrais solubles, les pesticides utilisés en temps opportun, le respect des délais avant récolte, etc. Si les résultats sont perceptibles, cela veut dire que le message de la Chambre a été entendu, sans oublier qu’il y a, aussi, la concurrence qui commence à fonctionner et peut inciter à plus de responsabilité en matière de qualité du produit. Pour la fraise, il faut préciser que nous sommes à environ 400 ha alors qu’il y a 10 ans, seuls 70 ha étaient plantés en fraise. Ce qui implique une grande concurrence qui va inciter à plus de qualité, c’est-à-dire à se cadrer sur un itinéraire précis et opter pour la quantité. Quant à la question de la qualité, ce n’est pas le problème de l’agriculteur, comme l’a si bien dit Saïd Saïm (directeur commercial de Sicam), c’est un problème de suivi des pouvoirs publics. Regardez, par exemple, pour l’exportation. Au niveau du port on utilise un appareil pour voir et avoir une appréciation des résidus dans le fruit ou le légume pour contrôler le taux de pesticides. Alors qu’il n’existe aucun appareil de ce genre en Algérie pour faire ce contrôle.  

Un appareil qui coûte cher, peut-être, non ?
Non pas du tout. Et de toute façon, la santé du citoyen n’a pas de valeur. Alors, quel que soit le prix, celle-ci doit passer avant tout. Car il faut expliquer qu’avec la piqure injectée dans le fruit ou légume on peut savoir instantanément si celui-ci contient ou non des produits interdits ou nocifs et à quelle dose. Alors la question qui se pose est pourquoi les pouvoirs publics ne nous écoutent pas, nous, agriculteurs, puisque le problème a, souvent, été posé ? Ceci explique que personne n’a d’informations fiables sur le sujet. Il est impossible, aujourd’hui, de donner des chiffres réels et proches de la réalité du terrain, pour l’instant, seule la  peur est exprimée et est juge de cette situation étant donné l’absence des pouvoirs publics.

Pourtant, des producteurs ont reconnu qu’ils utilisaient des pesticides même avant la récolte pour empêcher que celle-ci ne soit altérée par la fourmi entre autres…
 On revient encore à la question de l’itinéraire technique, à savoir si le produit a été utilisé à bon escient, quand, comment,  selon les normes, en temps voulu, etc. Ce que je fais, personnellement, en tant que conseiller agricole, c’est d’inciter à bien lire la notice car c’est très important. Pour moi, en plus de faire de l’alphabétisation tous azimuts comme cela se fait en Algérie, je souhaiterais qu’on dépense de l’argent en sensibilisant l’agriculteur sur ce problème.

Les fellahs, eux-mêmes, gagneraient à bien connaître les dangers, ne serait-ce que pour se protéger des maladies qui les touchent faute de connaissance des risques liés au surdosage des produits phytosanitaires et autres engrais…
Effectivement. Et les instituts techniques, par exemple, qui disposent d’excellents experts, dont la mission est d’informer, sensibiliser et vulgariser les techniques et bon itinéraires, n’ont pas les moyens pour le faire. Ces derniers ne disposent même pas de véhicules pour se déplacer, comment veux-tu qu’ils aillent sur les exploitations agricoles et fassent leur travail ? On est, hélas, à ce niveau-là. C’est la détresse pour les professionnels et la santé publique qui en prend un sérieux coup. De toute façon, comme je l’ai dit au début, la responsabilité est partagée. Sinon comment expliquer que les ministères de la Santé et de l’Environnement ne se sentent pas concernés et ne réagissent pas car il s’agit d’une question de santé publique, non ? A mon avis, pour bien appréhender la question, il ne faut pas chercher à expliquer les conséquences, il faut, plutôt travailler sur les causes… Il faut être raisonnable car, par exemple pour la pomme de terre, si on ne la traite pas 5 fois par an on ne pourra pas en manger car nous sommes en Méditerranée et il y a beaucoup d’humidité. Si on ne traite pas, chimiquement, le rendement s’en ressentirait. Le pesticide est utilisé, partout dans le monde, même en Allemagne, pays cité en exemple, bien qu’ils soient très stricts en matière d’importation de produits chimiques. Ils ont des normes connues sous le nom global « gate ». Ils ont 70% de difficultés de plus que chez nous pour faire entrer des pesticides, ce qui n’empêche pas qu’ils ont des fruits, des fraises en abondance sur le marché. Ils sont très à cheval sur les normes en vigueur.

A Tipasa, il y a deux grands producteurs de fraises. Que pouvez-vous dire sur ces expériences qualifiées de réussies et prometteuses ?
Ils sont situés à l’est de la wilaya, à Douaouda, Koléa et Khemisti. Ce sont les grands centres de production de la fraise. Ce sont les précurseurs, mais aussi, grâce à l’extension, ils ont beaucoup développé la culture de la fraise et, par conséquent, la production a augmenté dans toute la Mitidja. Concernant les problèmes vécus par les fraiséiculteurs, ils sont liés surtout au suivi de l’itinéraire technique. Heureusement, ils trouvent des réponses techniques au niveau de la Chambre qui est à leur disposition. L’autre souci que j’aimerais soulever, avant de clôturer l’entretien, est lié à l’absence de vulgarisation faute de budget propre à la Chambre qui n’est pas libre d’organiser ses activités en fonction des besoins locaux. En Europe, par exemple, les Chambres ont leurs propres fonds pour fonctionner, ce qui n’est pas le cas en Algérie où c’est l’administration qui détient les cordons de la bourse et les experts et conseillers agricoles au niveau communal sont sous l’autorité de l’administration des services agricoles, autrement dit, c’est la Direction des services agricole (DSA) qui les paye et non pas la profession.

En quoi cela pose-t-il problème ?
Oui, c’est un problème dans le sens où un administrateur ne peut pas être un conseiller. Car sachez, qu’au niveau de la Chambre, un expert comme c’est mon cas, fait du bénévolat. Il faut des professionnels, installés dans la durée, c’est-à-dire des gens compétents dans la Chambre pour pouvoir donner des conseils, aider le fellah, les envoyer à l’étranger pour une mise à niveau, les mettre en contact avec d’autres professionnels pour un échange d’expériences… Autrement dit, tous les problèmes dont nous avons parlé (dont les pesticides), ne se poseraient pas avec un bon programme de sensibilisation et de vulgarisation de la CAW, des équipes plus étoffées et un budget propre de fonctionnement et de travail sur le terrain aux côtés du fellah en temps voulu. Pour ce qui est de l’exportation, un sujet d’actualité, pour ne pas dire à la mode, celui-ci reste soumis aux normes qui sont très rigoureuses sur le marché international. Il existe un  exportateur potentiel, Ahmadouche de Nador, qui a, malheureusement, eu une mauvaise expérience, dernièrement lors d’une exposition en France, qu’il pourra vous expliquer lui-même.