Dans le cadre de l’évaluation de l’impact de la Covid-19 sur les professionnels de la santé, une circulaire du ministère de la Santé a été adressée, il y a quelques jours, à tous les Directeurs de la santé et de la population (DSP) au niveau national portant sur l’état global des personnels de la santé tous corps confondus, sans exception, que cela soit dans le secteur public ou privé, depuis le début de l’épidémie à ce jour. Lyes Merabet, président du Syndicat national des praticiens de la santé publique (SNPSP), aborde dans cet entretien les attentes du syndicat suite à cette circulaire, notamment la reconnaissance de la maladie en tant que maladie professionnelle, ainsi qu’une réelle prise en charge des professionnels de la santé d’un point de vue psychologique, médical et financier. Ainsi que la nécessité de relancer une campagne de dépistage auprès de ces professionnels qui sont en première ligne de la lutte contre la pandémie.

Reporters : Plus de dix mois après la pandémie, le ministère de la Santé a instruit les DSP, via une circulaire, de recenser l’impact de la pandémie de la Covid-19 sur le personnel de la santé, quel est votre avis et qu’attendez-vous de cela ?
Lyes Merabet : Je pense et j’espère que cela a un rapport avec le dossier que nous défendons depuis le début de la pandémie qui est de reconnaître la maladie de la Covid comme une maladie professionnelle pour le personnel de la santé. Nous avons fait état de la situation qui prévalait déjà dans certains pays par rapport à l’atteinte des professionnels de la santé. Je cite notamment la France, l’Italie et l’Espagne. On avait relevé que dans ces pays, dès le départ, il a été décidé de reconnaître la contamination de la Covid-19 en tant que maladie professionnelle. En tant que syndicat, nous avons fait une proposition à notre tutelle, qui est le ministère de la Santé, pour que cela soit également reconnu chez nous. Par la suite, nous avons saisi le Premier ministre et le Président de la République, car la situation n’avait pas été évaluée. Ensuite, nous avons eu confirmation qu’une proposition avait été faite par le ministère de la Santé à travers la commission d’experts qui siège pour le suivi de cette pandémie et déposée au service du Premier ministère. A ce jour, le dossier n’a toujours pas été traité. Nous avons relancé le ministère, il y a une semaine, lors d’une réunion, et où nous avons encore une fois réitéré notre demande pour que la contamination au coronavirus soit reconnue officiellement et définitivement comme maladie professionnelle. Lors de cette réunion, nous avons posé des questions pour essayer de comprendre pourquoi ce n’est toujours pas effectif. Et on nous a expliqué que c’est au niveau des services du Premier ministère que la réponse n’a pas encore été donnée. On espère sincèrement que cet écrit va dans ce sens. Je pense qu’ils ont relancé le dossier et certainement ils ont demandé un aperçu de la situation épidémiologique et son impact sur le plan de la prise en charge du personnel de la santé. On espère que cela va aussi servir aux études de l’étendue de l’épidémie dans notre pays, afin de retenir des leçons pour l’avenir.

En quoi consiste justement cette prise en charge du personnel de la santé impacté par la pandémie ?
La prise en charge se fera normalement sur le plan psychologique et médical et sur le plan financier. Il faut être conscient que derrière ces professionnels, il y a des familles qui se retrouvent sans revenus. On espère aussi que cette étude permettra d’avoir aussi de meilleures perspectives quant à la prise en charge du personnel de la santé afin qu’il soit protégé et réellement pris en charge aussi d’un point de vue logistique. Notamment concernant l’hébergement et le transport. Ceci afin d’éviter la contamination croisée entre les professionnels. Il s’agit aussi d’organiser l’offre de soins d’une manière distincte, afin de ne pas entraver la bonne marche des activités de soins. Car, justement l’organisation actuelle n’a pas permis la continuité des soins et certaines prestations pour beaucoup de spécialistes dont les plus dramatiques concernent les services de chirurgie et des cancéreux.
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Qu’en est-il justement des actions annoncées par le gouvernement concernant les décès de personnels soignants et de la prime Covid ?
C’est vrai, il y a plusieurs mois, il y a eu l’annonce d’un capital décès de cents millions de centimes, mais je peux vous assurer qu’à ce jour, aucune famille endeuillée n’a touché cette somme, en commençant par le Pr Si Ahmed, qui était parmi les premières victimes de cette pandémie. Quant à la prime Covid, c’est un des problèmes qui est toujours posé par les professionnels de la santé. Car en plus des dysfonctionnements et des difficultés, qui ont touché le versement du premier et deuxième trimestres de la pandémie, qui ont fini par être versées, aujourd’hui, nous sommes au quatrième trimestre de la pandémie et la prime du troisième trimestre n’a toujours pas été versée. Les responsables d’établissements et les directeurs de santé de la wilaya nous expliquent que cela relève d’une budgétisation qui n’est toujours pas arrivée. C’est un souci à régler entre le ministère de la Santé et le ministère des Finances avec l’arbitrage du gouvernement, et je pense que c’est un minimum à faire. Ceci au regard de la situation et surtout des sacrifices des professionnels de la santé par rapport aux nombres de malades et de décès et à toutes les contraintes professionnelles. Je tiens à souligner que concernant les congés, les professionnels n’ont pas eu droit au repos, bien que c’est un droit absolu pour les travailleurs. Mais pour les professionnels de la santé, cela a été une exception sur instruction de la tutelle. Il faut savoir qu’officiellement, les congés n’ont pas été débloqués jusqu’à présent, les établissements se sont organisés selon l’humeur des chefs d’établissement et les disponibilités des travailleurs pour donner une semaine à dix jours de congé. C’est tout ce que les employés ont pu avoir. Par contre, dans d’autres établissements, ils ont été bêtes et disciplinés en appliquant les instructions. C’est complètement absurde comme situation surtout dans les wilayas qui n’ont pas beaucoup été touchées par la pandémie.

Pour conclure, quelles sont les statistiques que vous avez à votre niveau concernant l’impact de la pandémie de la Covid-19 sur le personnel de la santé ?
Concernant le corps médical, au 10 janvier, nous sommes à 152 décès et cela englobe les praticiens du secteur public et privé. Tous corps confondus, nous sommes à plus de 182 décès de personnels de la santé. Quant au nombre de personnels de la santé contaminés par la Covid, au début du mois de janvier, on a dépassé les 11 000 cas, et ce chiffre est toujours en augmentation. On a demandé ce travail de recensement au niveau de nos bureaux de wilaya lors de la réunion nationale au mois de juin dernier. Et nous avons aussi demandé un autre travail axé sur le dépistage, car jusqu’à présent, il n’y a pas eu de campagne de dépistage auprès des professionnels de la santé. Ce n’est pas normal, car parmi les incohérences de la gestion de cette crise, ce volet a été complètement occulté. Je pense que c’est ce qui pourrait expliquer que l’on ait ce taux assez élevé de décès parmi les professionnels de la santé.