Entretien réalisé Sihem Bounabi
Reporters : Avec l’aggravation de la situation épidémique, le manque d’oxygène se fait cruellement sentir pour les malades Covid, quel est votre avis sur cette situation dramatique ?
Dr Mohamed Yousfi : Cela fait plusieurs mois que l’on a interpellé les pouvoirs publics sur la problématique de la disponibilité de l’oxygène médicinal. Dès la deuxième vague, où pourtant la demande en oxygène était beaucoup moins importante, nous avions alerté sur deux défaillances majeures, les capacités de stockage des hôpitaux et les réseaux de distribution. Il faut savoir que l’Algérie produit assez d’oxygène liquide pour répondre à la demande nationale, malheureusement, la logistique ne suit pas. Nous avions pourtant alerté sur ces défaillances, il y a déjà plusieurs mois, et j’ai même abordé ce sujet dans vos colonnes. Il y a déjà un bon moment que les pouvoirs publics savaient que la catastrophe était imminente.
Le drame est qu’après l’accalmie après la deuxième vague, les responsables n’ont pas appris la leçon de cette épreuve et de ce qui s’est passé ailleurs pour planifier et anticiper la tempête que nous subissons actuellement et qui était prévisible avec l’annonce de la présence de variants sur le territoire national. Ce qui me désole, c’est que nous avions à l’époque lancé avec d’autres spécialistes des appels pour profiter de cette accalmie de la pandémie pour mettre à niveau tout le système de stockage de l’oxygène au niveau des établissements de santé. La majorité des établissements ont de petits réservoirs et la demande d’oxygène n’a jamais été aussi importante que celle engendrée par la pandémie. Il fallait tout de suite installer de grands réservoirs de stockage. C’est une chose très facile à faire et qui ne demande pas beaucoup de moyens. Il a fallu que cela soit dicté par le dernier Conseil des ministres de cette semaine pour que l’on pense à installer de grandes cuves alors que nous l’avons réclamé il y a plusieurs mois. Maintenant, il faut agir vite et installer rapidement ces grandes cuves, cela peut être fait en moins de 24 heures si les pouvoirs publics y mettent les moyens.

La seconde défaillance est celle de la distribution de l’oxygène par les opérateurs concernés. C’est vraiment une aberration que l’Algérie produise autant d’oxygène et qu’il n’arrive pas aux malades parce que il n’y a pas assez de moyens de transport. C’est révoltant ! Est-ce que vous trouvez que c’est normal qu’en pleine crise de demande d’oxygène pour les malades hospitalisés qu’il y ait un seul camion qui approvisionne les trois hôpitaux de Blida, El Affroun et Boufarik ?
Pourtant l’équation est très simple, plus de demandes d’oxygène exige plus de camions. C’est là où intervient la mutualisation des moyens en termes de logistique et de moyens humains des sociétés publiques et de l’armée, qui ont cette logistique disponible. Il suffit de réquisitionner des camions pour acheminer l’oxygène vers les hôpitaux en attendant l’installation de grandes cuves de stockages ou bien carrément de générateurs d’oxygène, et le problème sera réglé. La solidarité citoyenne du village d’Akbou a démontré que cela est possible. En 48 heures, ils ont réglé le problème d’oxygène. Maintenant, les pouvoirs publics doivent assumer leur responsabilité et régler le problème de l’acheminement de l’oxygène vers les hôpitaux au moins en réquisitionnant des camions et assurer les rotations nécessaires afin de garantir l’arrivée de l’oxygène aux malades pour qu’ils puissent survivre. Mais je tiens, également, à tirer une autre sonnette d’alarme aussi grave que le manque d’oxygène, qui est celui du risque de manquer de personnel soignant.

Justement, comment est la situation par rapport au personnel qui est laminé par cette nouvelle vague très virulente ?
Le grand problème auquel nous risquons de faire face dans les prochains jours est celui du manque de personnel soignant. La majorité des hôpitaux comptabilisent des contaminations et des décès parmi ce personnel. C’est terrible ce qui arrive dans les rangs de la santé publique. Ce qui est révoltant c’est, qu’actuellement, on est en train de laisser des pans entiers de professionnels de la santé en dehors de la lutte contre la Covid-19 et que l’on n’implique pas les autres secteurs. On est vraiment à bout ! Ce n’est pas normal que le poids de la pandémie repose uniquement sur les structures de la santé publique. Cela fait pratiquement 17 mois que les professionnels de la santé publique sont mobilisés et qu’ils sont sur les rotules. A l’épuisement physique, s’ajoute l’épuisement moral. Chaque jour, nous enregistrons des cas de contamination ou de décès dans nos rangs. Ajoutez l’anxiété et la douleur de perdre des malades qui meurent faute d’oxygène, c’est très dur pour nous moralement et physiquement et malgré tout nous nous accrochons et nous nous battons à mains nues pour sauver la vie de nos malades.

Quelle serait, selon vous, la solution pour renforcer le personnel de la santé publique ?
Aujourd’hui, j’interpelle les pouvoirs publics et les plus hautes autorités de l’Etat pour intervenir en décrétant l’état d’urgence sanitaire afin de mobiliser tous les moyens logistiques et humains pour avoir les armes efficaces pour vaincre la pandémie. Il faut que tout le monde prenne conscience que l’on est en état de guerre contre le coronavirus et que tous les secteurs doivent s’impliquer. Il faut réquisitionner tout le personnel qui est disponible en dehors du secteur de la santé publique, que cela soit secteur privé, médecine universitaire, scolaire, du travail ou militaire, ils doivent venir en aide au secteur public. Le secteur parapublic comme la Cnas, les grandes sociétés comme Sonatrach et autres ont tous des centres de soins et un personnel médical et paramédical, des infrastructures qui peuvent accueillir des malades et soulager les hôpitaux. A de rares exceptions, je lance un appel aux hautes autorités de l’Etat pour réquisitionner tout ce personnel et les infrastructures car les besoins sont énormes et le secteur public de la santé risque d’imploser ; et ce sera l’éclatement du secteur de la santé publique.

Tous les jours nous avons des demandes d’admission à l’hôpital de malades en détresse et nous ne pouvons rien faire car nous sommes saturés. Nous n’arrivons pas trouver de solutions pour des malades qui risquent à tout moment de mourir. Nos consciences sont interpellées. Nous vivons une situation très difficile à cause d’une mauvaise gestion de la pandémie, c’est terrible, et je conjure encore une fois les plus hautes autorités de l’Etat, il est vital aujourd’hui d’impliquer tous les secteurs si l’on veut vraiment sauver des vies.

Comment expliquer la situation actuelle catastrophique alors que vous dites qu’elle était prévisible ?
Nous avons alerté en tant que spécialistes à plusieurs reprises qu’il fallait une véritable stratégie d’anticipation en profitant des accalmies entre les différentes vagues pour consolider tous les moyens de lutte contre la pandémie. Nous avons été clairs dès le début, en expliquant et en alertant que la Covid allait s’installer dans le temps et qu’il fallait se préparer à cohabiter avec ce virus. Dès janvier 2020, personnellement, j’ai déclaré à chaque fois qu’il y avait la possibilité de plusieurs vagues avec l’apparition de variants qui risquent d’être virulents. Avec plusieurs spécialistes, on avait alerté qu’il fallait apprendre à vivre avec en maintenant la vigilance du respect des mesures barrières jusqu’à ce qu’on atteigne l’immunité collective grâce à la vaccination, car c’est là la seule arme que nous avons. Entre janvier et mars, lorsque les chiffres ont commencé à baisser, nous avons constaté avec effarement le relâchement total des mesures barrières malgré nos multiples appels à la population et aux pouvoirs publics pour le maintien des règles strictes de prévention. Mais tout le monde a fait la sourde oreille. Et ce qui me désole, c’est que même certains professionnels de la santé ont eu le toupet de faire des déclarations rassurantes en disant que la Covid est derrière nous et que la situation est maîtrisée. Alors que scientifiquement parlant et avec un minimum de logique, on ne peut pas dire cela tant qu’il n’y a pas d’immunité collective, c’est archi faux. On savait très bien que le virus était en train de circuler et que les variants allaient faire des ravages. On avait réclamé le maintien des mesures barrières par les citoyens et demandé à maintes reprises aux pouvoirs publics d’intervenir pour contrôler et faire respecter ces mesures barrières par les citoyens, mais personne ne nous a écoutés. Aujourd’hui, nous faisons face à cette catastrophe qui, pourtant, pouvait être évitée car elle était prévisible. C’est une aberration ce qui arrive et, malheureusement, à cause de cela, nous perdons des vies humaines qui auraient pu être sauvées si chacun avait assumé ses responsabilités. J’ai le douloureux sentiment que le comportement inconscient de la majorité de nos citoyens et l’absence de contrôle des pouvoirs publics pour le respect des gestes de prévention me font dire que ce n’est pas possible, c’est un suicide programmé des Algériens. Chaque jour, nous avons des morts, c’est une véritable hécatombe et le nombre de victimes est beaucoup plus important que les chiffres annoncés, qui ne reflètent aucunement la réalité.

Et concernant la campagne de vaccination ?
La vaccination est la meilleure solution pour arriver à cohabiter avec ce virus et ses variants qui sont là pour un bon moment. C’est le but ultime que nous devons atteindre. Il faut accélérer le rythme car le variant Delta touche toutes les tranches d’âge et fait des ravages. Il faudra vacciner 90% de la population pour atteindre l’immunité collective. Pour cela, même si la vaccination a été élargie à d’autres espaces comme les pharmacies et les cliniques privées, cela reste insuffisant, il faudrait ouvrir des vaccinodrome pour arriver à vacciner des centaines de milliers de personnes par jour, d’autant plus que maintenant, les quotas de vaccins s’élève à 4 ou 5 millions de doses par mois.