Propos recueillis par Leila ZAIMI
Reporters : «Hier, aujourd’hui, demain, l’Algérie» est votre dernier ouvrage problématisant la question politique, du régime et de la société. Dans cet essai, vous rassemblez une partie de votre production intellectuelle datant depuis des années et la classez par ordre chronologique. Quel en est le but ? Quel est message avez-vous voulu transmettre ?
Jugurtha Abbou : Comme son titre l’indique, mon livre est un regard à la fois rétrospectif et prospectif sur la situation politique, économique, sociale et culturelle du pays. Il s’agit d’établir des constats, puis d’énumérer des propositions et des solutions sur un certain nombre de sujets, notamment l’école, l’université, l’économie, le système de santé…
Ce livre permet à la fois de répondre à la question «comment est-on arrivé là ?», ainsi qu’à la lancinante problématique «que faire ?». Dans ce sens, le travail est réparti en trois chapitres, le premier porte sur les origines de la crise, le deuxième sur les dynamiques naissantes et les volontés de changement, et le troisième traite des visions d’avenir.

Vous qui êtes spécialiste en psychologie sociale. D’où vient cet intérêt pour la chose politique ?
Un universitaire, de surcroît psychologue social, doit développer un sens de l’observation et un regard critique sur la société dans toutes ses composantes. Je me sens interpellé plus que jamais en ces temps où notre pays connaît des mutations décisives, d’où mon engagement dans l’analyse et la réflexion. Cette responsabilité est encore plus énorme lorsque, portée par le militantisme auquel je m’adonne depuis mon très jeune âge, elle est confrontée à une dynamique populaire pacifique et unitaire, porteuse d’espoirs et d’aspirations démocratiques. Cela dit, je sens plus le poids de la responsabilité, dépassant le stade de l’intérêt et de la passion. Je crois fortement qu’il n’y a ni de crème ni d’élite en dehors de ceux qui s’engagent et militent.

En lisant vos textes, nous nous rendons compte que vous faites partie des auteurs qui ne se contentent pas d’exposer le problème, mais de ceux qui essaient d’apporter des solutions aux maux de la société. Vous avez d’ailleurs consacré tout un chapitre pour réfléchir à l’Algérie de demain…
Je tire peut-être ça de ma formation de psychologue, où on apprend à formuler des suggestions à partir du diagnostic. Il y a aussi ma formation politique qui m’a inculqué, non seulement l’esprit d’analyse, mais la volonté de transformer les impasses en initiatives de sorties de crise.
Je ne crois pas à la fatalité du sort, les issues existent, il faut les chercher et si les chemins nous sont méconnus, nous devons retrouver nos points de repères. Dans ce sens, je préconise, dans le chapitre consacré à l’Algérie de demain, de revenir à Novembre, pour revenir aux fondements. Concrètement, j’essaye d’apporter une vision claire aux revendications portant souveraineté populaire, Etat démocratique et social, et Grand-Maghreb des peuples.

Comment voyez-vous l’avenir de la société algérienne ? On va vers quoi au juste, vous qui prévenez une fin heureuse à la crise politique actuelle ? A quoi répond cet optimisme ?
Certes, la société algérienne est sujette à des clivages nés de décennies de mise sous contrôle par les régimes successifs qui y ont gouverné. Sa volonté de s’autonomiser se heurte logiquement à ses contradictions et faiblesses. La question est telle que je la pose dans le troisième chapitre, quel choix face à la crise, guérir ou périr ? Il y a une voie qui permet de faire de notre diversité une richesse, un capital, et une occasion de construire un pays fort et développé permettant le vivre ensemble et en harmonie. Cette approche connaît sûrement des résistances, beaucoup sont dérangés par la diversité et l’ouverture, pour des raisons souvent subjectives. Ceux-là bloquent, malheureusement, toute tentative de réforme des cadres que je pense névralgiques, à savoir l’école, l’université, le secteur de la jeunesse, du sport, de l’économie et de la santé. Sauf que leurs manœuvres, loin de nous faire abdiquer, nous interpellent pour poser la véritable question, celle du changement démocratique, socle de tout changement sociétal.
Je suis optimiste quant à l’issue de notre engagement, quand je vois ces femmes briser les murs de la peur et de la régression, quand je vois ces étudiants prendre conscience des enjeux actuels, quand je vois ces avocats accompagner les militants et les activistes, quand je vois ces lycéens arborer fièrement les portraits de Abane, Ben M’hidi et Aït Ahmed. N’est-ce pas ce dernier qui disait «je ne soulignerai jamais assez que le génie populaire algérien, inspiré, non par la peur comme veulent le faire croire certains, mais par la sagesse, l’éternel esprit de résistance, saura inventer les voies et moyens d’un changement pacifique».