Entretien réalisé par Sihem Bounabi

Reporters : Tout d’abord, quelles sont vos premières appréciations sur le scrutin ?
Habib Brahmia : Les premières appréciations de Jil Jadid concernant ce scrutin est mitigé, car il est beaucoup plus complexe que ce que la scène politique avait vu lors des opérations précédentes. Il y a un nouveau mode de scrutin beaucoup plus difficile dans l’opération de dépouillement et de la concentration des votes. Et c’est pour cela que cela prend un peu plus de temps pour avoir les premiers résultats. Sinon, concernant l’organisation, on peut dire que cela s’est déroulé de manière plus ou moins correcte malgré quelques problèmes du côté de l’Autorité nationale indépendantes des élections. D’un autre côté, il y a eu quelques dépassements au niveau local de la part de certains groupes. C’est dommage de revoir ces images qu’on avait un peu oubliées où des petites issaba au niveau local essayaient d’influencer le vote des citoyens ou de changer les résultats. Pour le moment, on reste très mitigés sur ce scrutin et son organisation, en général.

Est-ce que Jil Jadid a signalé les dépassements que vos observateurs ont constatés lors de ce scrutin ?
Pour le moment, on a informé l’ANIE sur chaque dépassement que l’on a relevé au niveau de plusieurs bureaux et plusieurs wilayas. Maintenant, on attend le retour de toutes les wilayas pour avoir une position officielle et communiquer sur ce qui s’est passé et, plus précisément, sur ceux qui n’ont pas respecté la loi électorale dans l’organisation de cet événement ou dans l’opération de dépouillement.

Quelle est votre lecture par rapport au taux de participation au niveau national provisoire qui s’élève à 30,20% ?
Pour nous, ce taux de participation reste extrêmement faible, mais c’était un peu prévisible parce que cela va dans la continuité de ce que l’on a vu aux dernières élections, que cela soit celles de 2012 ou 2017. La seule différence, c’est que lors des dernières élections, le taux était gonflé alors que tout le monde savait que les Algériens ne votaient pas plus de 20%, et nous sommes dans la continuité de ces chiffres. Maintenant, cela ne doit pas couvrir le fait qu’il y a une grande crise de confiance entre l’Algérien et le politique, en général, entre l’Algérien et l’opération électorale, puisqu’il ne croit plus à la possibilité de changement via les urnes. Et c’est un problème politique très grave. Je pense que la responsabilité de toute la société politique, en l’occurrence, les partis politiques, la société civile et les personnalités est de trouver des solutions pour remettre le citoyen dans l’équation politique et ne pas investir sur une abstention massive pour présenter cela comme un projet politique. Il faudrait que l’on prenne conscience que l’abstention ne peut pas être un projet politique.

Suite à la campagne que vous avez menée sur le terrain et aussi sur les réseaux sociaux, pensez-vous obtenir plus de suffrages lors de cette élection ?
On a fait une grande campagne de communication sur les réseaux sociaux mais, également, de proximité, avec plus de 1 500 sorties sur le territoire national, y compris avec le président de Jil Jadid, qui a fait toute sa campagne nationale sur la proximité. On a parlé aux Algériens, on leur a proposé nos solutions. Le constat est que le problème de confiance revenait à chaque fois, lors de nos rencontres avec les citoyens, c’est «je ne suis pas concerné par la politique»… Je pense qu’aujourd’hui, en plus des campagnes de communication, la politique doit également aller sur le terrain de la surveillance et de la gestion du jour des élections. Pour Jil Jadid, c’est une première participation, et on découvre la difficulté de gérer une journée et une soirée électorales, où l’on se retrouve seul pour défendre les voix de ceux qui ont voté pour nous. On aurait aimé que les autorités s’investissent plus dans la partie de la surveillance des élections, d’autant plus que le pouvoir s’est engagé pour que les élections se déroulent dans la transparence.

Selon vous, quels sont les scénarios possibles suite à ces législatives ?
Pour le moment, on ne peut pas se prononcer tant que les résultats de cette élection ne sont pas encore dévoilés. Mais avec le faible taux de participation et de ce qui a été constaté sur le terrain, on peut prédire que des petits groupes organisés peuvent battre des grandes idées politiques et idéologiques de gens qui n’ont pas participé à l’opération électorale. On va certainement avoir un Parlement très diversifié avec certainement une très grande présence des indépendants et de quelques partis politiques, y compris de l’ancien régime. Ces partis reviennent sur scène non pas par la force de leurs idées ou de leur programme, mais à cause de la non-participation de gens qui ne veulent plus les voir sur scène. Par conséquent, les courants démocrates perdent de l’espace à l’intérieur des institutions et de l’espace politique et, finalement, les causes que l’on défend comme les libertés individuelles et collectives, le droit des femmes et d’autres sujets défendus par les démocrates, qui ne sont abordées dans le débat public, car nous nous retrouvons isolés sur ce terrain. Le constat est qu’en plus de la crise de confiance du citoyen envers le politique, il y a aussi au sein de l’opposition algérienne une crise de stratégie et de tactique de changement politique. Pour nous à Jil Jadid, nous ne pouvons pas attendre le changement comme si on attendait l’orage, il faut construire le changement, et pour le construire, il faut accepter les règles du jeu et bien analyser les rapports de force, se renforcer sur le terrain, s’organiser pour pouvoir porter un projet mais avec les moyens de partis politiques démocratiques mais qui soient bien implantés dans le réel et pas uniquement sur les réseaux sociaux.