Entretien réalisé
par Sihem Bounabi

Reporters : Etes-vous parmi les historiens qui estiment que le président français Emmanuel Macron n’est pas allé assez loin dans la caractérisation de ce qui s’est passé à Paris le 17 octobre 1961. Pourquoi ? En France, on présente le geste du président Macron -minute de silence et dépôt de gerbes de fleurs- comme inédit depuis 60 ans. La raison politique est-elle compatible avec le devoir d’histoire ?
Fouad Soufi : Je pense qu’il y a suffisamment de réponses et de réactions, en France, de la part de nos collègues historiens, pour que je puisse m’autoriser à réagir. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt nos réactions à nous. Si la France reconnaît que c’est un crime d’Etat, c’est le problème de leur conscience, ce n’est pas le nôtre. Notre problème à nous, et cela devient à mon avis plus que délicat, c’est ce que nous faisons en tant qu’Algériens pour écrire cette tragique période de notre histoire. Or, en ce jour de commémoration du 17 octobre, à la radio, j’ai entendu des personnes réciter des infos glanées sur le net. Ce qui me désole, c’est que l’on n’arrive même pas à produire un discours historique sur ces tragiques événements hors de la morale. Heureusement, il y a eu des livres écrits par des historiens et même des films, notamment, sur ces tragiques événements de notre histoire. Mais ce que l’on a écrit sur le 17 octobre ne pèse pas lourd en dehors de souvenirs de certains responsables. Ce qui m’ennuie, c’est que les historiens ne produisent pas assez de travaux universitaires sur ces événements tragiques.
Maintenant, ceux qui disent que ce n’est pas un crime d’Etat ou ceux qui disent que l’Algérie n’était rien avant 1830, on n’est pas obligé à chaque fois de les rappeler à l’ordre, mais on est obligé d’écrire sur ce qu’était l’Algérie avant 1830. De plus, on est obligé d’aller au-delà de la description afin d’analyser ce qui s’est passé lors de tous ces crimes que notre pays a connus et que nous avons connus en tant qu’Algériens lors de la période coloniale.
Concernant la problématique de la compatibilité de la politique et de l’histoire, cela ne se pose pas seulement en France, même pour toutes les autres puissances coloniales. A l’image des Etats-Unis, où il y a seulement 5 à 6 ans, ils ont découvert qu’il y avait un empire comanche. Pour eux, les Indiens autochtones étaient juste des tribus qui combattaient, ce qui n’allait rien ramener à l’histoire du massacre des Indiens. De même pour les colonisateurs anglais et du massacre des Hindous lors de la colonisation de l’Inde. C’est la première fois que je vais porter un jugement de valeur en disant que c’est l’arrogance de ceux qui, à un moment donné de l’histoire, étaient puissants. Ils oublient que peut-être ils ne sont plus autant puissants.
Maintenant, l’aspect historique vu de France, il faut savoir qu’il y a des débats, parfois très violents, sur cette question de mémoire, que ce soit dans des livres, des revues spécialisées ou des émissions radio et télévisuelles.

Le chef de l’Etat Tebboune a décrété une minute de silence chaque 17 octobre. Il affirme traiter les questions d’histoire et de mémoire sans « complaisance ». Que vous inspire son initiative ?
Sans complaisance, cela signifie, pour moi, il faut tout écrire, les choses bien et d’autres moins bien. Mais je me permets de dire qu’il faut essayer de comprendre toutes les parties de notre histoire et arrêter de faire des procès. Malheureusement, très souvent, on fait des procès au lieu d’écrire tranquillement en essayant de comprendre et d’expliquer ce qui s’est passé, non seulement depuis 1830, mais même bien avant. Je suis parfois choqué des propos d’universitaires algériens qui traitent des personnalités historiques de traîtres sans les replacer dans le contexte historique et mélangent tout. Il faut savoir que la parole s’est libérée à partir de 1988, et c’est à partir de là que les moudjahidine ont été de plus en plus nombreux à écrire. Et c’est une excellente chose, car plus un moudjahid écrit, plus on est à l’aise avec notre lien avec l’histoire, et plus les historiens doivent en tenir compte et travailler.
Il y a aussi un autre constat. La période 1954/1962 a finalement écarté des travaux historiques toute la période qui précède de l’histoire de l’Algérie et ce n’est pas bon signe car on a une histoire très riche. Il y a de rares personnages qui ont échappé à cette omission des travaux de recherches, c’est l’Emir Abdelkader, Massinissa et Jugurtha, parce qu’il y a eu des porteurs de mémoires qui les ont sauvés de l’oubli.

Quel impact sur les relations entre Alger et Paris, déjà froides, et que vraisemblablement le rapprochement n’est pas pour tout de suite ?
Sincèrement, je ne pense pas que cette frilosité entre Alger et Paris va durer. Tels que l’ont souligné des experts, qui sont plus proches du dossier que moi, dans le contexte de l’élection présidentielle française, il y a des exigences vis-à-vis d’une partie de l’électorat français, et je pense qu’avec le temps cela va cicatriser. J’insiste, et je dis et je le répète, c’est à nous de prendre en charge sérieusement notre histoire et de ne pas se contenter de traduire des ouvrages français en arabe.
Certes, il faut aussi ouvrir les archives mais là aussi, il faut être vigilant, car on ne peut pas faire confiance à la police coloniale pour écrire notre histoire. Il faut être logique.
Je pense que la meilleure des réponses, c’est de faire des travaux de recherches, d’écrire et de publier nous-mêmes notre histoire. Les journalistes ont aussi un grand rôle à jouer, les témoins écrivent, que l’historien analyse, que les anthropologues et les sociologues nous expliquent. Je pense qu’il est plus qu’utile d’ouvrir les débats sur notre propre histoire. Je suis un partisan de la publication et il faudrait que les Algériens publient leur propre histoire.