Entretien réalisé par INES DALI
Reporters : Maintenant que les résultats provisoires des élections législatives sont connus avec le FLN en tête suivi des indépendants qui ont créé la surprise, quel est votre commentaire sur la configuration qui se dégage pour la future APN et quelles alliances peut-il y avoir ?
Effectivement, il faudrait d’abord que ces formations qui ont émergé fassent des alliances puisqu’il n’y a aucune majorité absolue qui se dégage. Je pense à deux possibilités. La première est qu’il y ait une coalition éphémère juste pour un gouvernement. La deuxième possibilité est que les partis politiques et les indépendants nouent une alliance car celle-ci est plus durable. Pour ma part, je pense plus à la deuxième option, à savoir une forte probabilité d’une alliance présidentielle.
Il est clair, dans ce cas, que le problème du programme ne se pose pas. Ils vont adopter le programme du président de la République. Il est clair aussi qu’il y aura des tractations pour les portefeuilles ministériels avant la formation du gouvernement. Les partis de l’alliance vont monnayer cela, car il faut comprendre que lorsqu’on parle d’une seule voix, ce n’est pas comme lorsqu’on parle tous ensemble, en alliance, ce qui permet de mieux négocier. Il ne faut pas non plus perdre de vue qu’il y aura aussi à négocier la présidence de la future Assemblée, même s’il y a un vote pour être au perchoir : les partis vont d’abord s’entendre pour savoir qui porter à la tête de la future chambre basse du Parlement avant de voter, car il ne faut pas oublier qu’il y a plusieurs procédures au sein même de l’APN avant d’arriver à la formation du gouvernement.

Justement, à propos de gouvernement et au vu de la configuration de la future Assemblée, y aurait-il selon vous un Premier ministre ou un chef de gouvernement ?
Je pense que l’alliance présidentielle aura lieu. Avec cela, il y aura une majorité parlementaire confortable si l’on tient compte de l’alliance formée par le FLN, le RND, El Bina… et ce, même sans les indépendants. C’est vrai aussi que ces derniers vont venir renforcer l’alliance présidentielle, mais ce sera peut-être au cas par cas. Devant le tableau qui se dessine, le président de la République nommera alors un Premier ministre qui va proposer son équipe gouvernementale et, ensuite, préparer et présenter son plan d’action. C’est ainsi que je vois la suite des événements à venir.

Qui des partis islamistes ?
Je pense que l’islamisme est une donnée structurante et structurée de la société algérienne. C’est pour cela que je préfère parler de conservateurs plutôt que d’islamistes. C’est bien qu’on puisse apprendre à jouir de la démocratie comme dans d’autres pays.

Les résultats de ces législatives ont fait ressortir un nombre très bas des femmes par rapport à l’ancienne législature. Pourquoi cette chute libre à votre avis ?
C’était prévisible dès le début. Dès la sortie du code électoral, j’ai dit qu’il ne fallait surtout pas s’attendre à une forte représentation féminine dans la prochaine Assemblée. Dans le précédent code électoral, avec la liste fermée, il y avait obligation de respecter la parité homme/femme et nul n’avait le droit de la toucher. Lorsqu’il y a vote pour cette liste, un nombre défini de ces femmes sont retenues comme élues. En revanche, dans le présent code électoral, il y a une disposition transitoire qui stipule qu’exceptionnellement pour cette fois-ci, pour les élections législatives, on peut se passer de la parité. Par exemple, lorsqu’un parti ou une liste disait ne pas avoir pu réunir le nombre de femmes pour faire la parité, il pouvait présenter, à titre exceptionnel, sa liste sans parité et elle était acceptée. L’autre élément qui a fait que la femme soit faiblement représentée cette fois-ci, c’est la structure de la société algérienne qui reste, quoi qu’on dise, très conservatrice. Même lorsque la parité est respectée dans une liste ouverte, le plus souvent ce n’est pas pour une femme qu’un homme va voter. C’est dire toute la complexité du sujet avec une société conservatrice, à structure patriarcale. J’attire par ailleurs votre attention que même chez les Occidentaux, en politique, les femmes n’ont réellement été acceptées que des années après avoir envahi le champ politique. Il y a un pays très développé qui n’a commencé à intégrer vraiment la femme qu’au début des années 2000, c’est très récent.

Ces législatives ont connu un taux d’abstention record. Quelle lecture faites-vous ?
Je suis réaliste. L’abstention n’est pas un phénomène propre à l’Algérie. Il y a une crise de la représentativité démocratique qui est universelle. Chez nous, il y a beaucoup de gens qui ne sont pas près de s’occuper de la politique et même dans le meilleur des cas, dans des conditions idéales, il y a toujours une proportion de 40% qui ne vote pas. J’ai bien suivi toutes les élections depuis les années 1990 et je peux l’affirmer.
Nous avons aussi de gros problèmes, comme les jeunes au chômage, les jeunes qui partent «harraga», les gens qui préfèrent s’occuper de leur quotidien déjà assez difficile, etc. C’est la frange qu’on appelle «les marginalisés» et qui ne pensent pas à voter. On appelle ça «le désenchantement démocratique». En outre, il y a le boycott qui a été décidé par plusieurs partis politiques et je pense que le taux qu’ils représentaient lorsqu’ils participaient aux élections était de 10 à 20%, selon mon suivi de plusieurs années.