L’information et la communication dans notre pays connaissent aujourd’hui une effervescence de transition marquée en termes de support par l’arrivée en force de nouveaux médias audiovisuels et électroniques et, en termes de production et d’entreprise, par le défi posé à l’ensemble des acteurs du champ d’une offre algérienne de qualité  assurée d’un modèle économique viable.

Ce paysage, parce qu’il est de transition, est sujet au changement et devrait voir apparaître de nouveaux produits pour de nouvelles demandes. L’appréciation qu’il suscite déjà selon les avis et les opinions en cours dans notre société n’est pas non plus figée dans un contexte où le régime de régulation initié par les pouvoirs publics depuis la loi de 2012 sur l’audiovisuel évolue et a généré des « autorités » de contrôle en quête d’indépendance et de crédibilité pour celles qui existent déjà et celles sur le point d’être concrétisées. Tout ce bouillonnement éveille aux questions et au débat que Reporters va accompagner en ouvrant dès l’édition d’aujourd’hui ses colonnes au ministre de la Communication, Djamel Kaouane, qui n’a pas hésité à nous faire part de sa réflexion. Entretien.

Reporters : Commençons, si vous le permettez, par le cadre juridique et légal dans lequel s’exerce aujourd’hui la profession de l’information et de la communication dont la charge incombe à votre ministère. Certains observateurs continuent de penser que la loi de 2013 présente des insuffisances et a  besoin d’être revue pour une meilleure régulation du secteur. Etes-vous de cet avis ?
Djamel Kaouane : Permettez-moi de corriger, car il s’agit plutôt de la loi organique relative à l’information de 2012, dont vous dites qu’elle présente des insuffisances ou que cela serait ainsi de l’avis de certains. D’abord, les lois peuvent être modifiées comme elles ont été créées, car la finalité n’est pas d’en faire des textes immuables, mais de les apprécier en fonction de leur validité opératoire durant une période précise qui peut être plus ou moins longue, selon le contexte et les situations. Ensuite, il y a désormais, derrière nous, un acquis de taille qui n’est autre que la dernière révision de la Constitution. Il s’agit d’évaluer, aujourd’hui, le niveau d’adéquation de la loi organique relative à l’information avec ce que la Loi fondamentale a disposé dans son article 50 relatif à la liberté d’expression et à la liberté de la presse.

En septembre 2017, vous avez fait des déclarations indiquant que votre ministère et le Gouvernement dont vous faites partie disposent d’un « plan de relance » pour le secteur que vous dirigez. Pourquoi parler de « relance » aujourd’hui et à quels aspects de la relance pensez-vous ?

Vous parlez de relance, nous parlons, au sein du Gouvernement, de plan d’action sectoriel concernant le ministère de la Communication qui se décline en ces points, à savoir : le droit du citoyen à l’information, la garantie de la liberté d’expression, la mise en place de l’ARPE et la réactivation du fonds d’aide à la presse écrite. Nous sommes, par ailleurs, au cœur d’une révolution numérique qui dicte une adaptation impérative dans la démarche d’approche des métiers de l’information et de la communication. Ces bouleversements ne sont pas sans effets sur les femmes et les hommes qui font l’information et la communication. En cela, notre action se veut globale qui porte, sans distinction aucune, sur tous les secteurs d’activité en relation avec notre département, privé et public confondus. La gageure consiste aujourd’hui à se mettre au diapason et à optimiser les outils, les moyens, les ressorts et les ressources humaines dédiés à la communication et à l’information à la fois pour en réduire les coûts comme le permettent les technologies aujourd’hui, et pour en optimiser les performances, tel que le permettent également les technologies et leur utilisation intelligente.

On imagine bien que vous regardez régulièrement ce qui est publié et diffusé dans le champ de la presse écrite et audiovisuelle. Comment le ministre que vous êtes et l’ancien journaliste que vous étiez regarde-t-il ce champ aujourd’hui ?

N’imaginez surtout pas, car à l’évidence, vous savez bien que mon regard est constamment porté sur ce champ d’activité, comme vous l’appelez, dont j’ai la charge et qui est bel et bien vivant. Sa vitalité, son dynamisme, son effervescent enthousiasme lui viennent de l’émerveillement continuel dans lequel se trouvent les femmes et les hommes qui font ce métier, car le journalisme est un métier pénible que ne peuvent exercer que celles et ceux qui ont la passion et la vocation. C’est d’ailleurs à travers eux que je porte le regard le plus positif sur la profession. Et puisque vous parlez de la presse écrite et audiovisuelle, il faut savoir que, pour des raisons à la fois similaires et différentes, les deux sont à un tournant important de leur histoire. La presse écrite, née durant une période particulière, peine aujourd’hui à garder son lectorat là où de tradition elle avait l’habitude d’aller le chercher, notamment dans les kiosques de journaux papier. Cette presse, ou du moins une partie d’entre elle, a compris que son avenir est, en grande partie, dans le devenir numérique. En existant dans la sphère numérique, avec les normes et les règles que ce devenir implique, la presse écrite satisfait à deux exigences vitales pour elles : d’une part, elle va là où son lectorat a migré et d’autre part elle répond aux conditions d’intégration à un nouveau modèle économique qui la viabilise. La presse audiovisuelle, quant à elle, qui doit aussi marquer sa présence sur le Web, est, hormis la presse audiovisuelle publique, très jeune. Elle est en train de se forger une expérience et, à travers elle, une légitimité professionnelle qui, à l’épreuve du temps et des exigences de la régulation, deviendra effective et permettra de doter l’Algérie d’un appareil médiatique réellement à la hauteur de son histoire et de sa société.

Le grand bouleversement qu’a connu le champ médiatique national durant ces dernières années a été opéré par l’émergence d’un secteur audiovisuel très dynamique au point que certains parlent d’une « nationalisation » de l’image algérienne en faisant référence à ce grand public national que les nouvelles chaînes de télévision privées ont détourné semble-t-il de l’offre internationale, moyen-orientale en particulier. D’abord quelle est la « cartographie réelle » de ce secteur audiovisuel en ce début de l’année 2018 (combien de chaînes ? Et quel statut ont-elles ?) Ensuite pensez-vous que ce terme de « nationalisation » en termes de captation de l’audience nationale, soit adéquat ?

Il ne s’agit pas, dans ce cas, de la nationalisation de l’image algérienne, mais plutôt d’un juste retour du téléspectateur algérien à sa sphère culturelle vitale à travers une diversité médiatique qui lui a permis de se regarder sur de nombreux miroirs pour se reconnaître ou non. Vous savez, l’image d’un pays est d’abord un produit local sur lequel tous les Algériens doivent s’entendre pour y contribuer. C’est un tout qu’il faut se réapproprier en l’assimilant et en l’assumant en tant que diversité et totalité. Les médias lourds que sont les télés ont cette lourde responsabilité de supporter et de porter une image, qui n’est pas forcément l’image qui représente tout un pays, mais une opinion parmi d’autres, une tranche de réalité, une part de vérité qui ne doit cependant pas être présentée, pour une question évidente d’honnêteté professionnelle et d’éthique, comme l’opinion, la réalité, la vérité par excellence… Comme vous pouvez le voir, il y a une offre très diffuse, du bon, du moins bon, des expériences qui semblent réussir, d’autres qui sont très prometteuses en matière professionnelle et éthique, et enfin, des offres sur lesquelles il vaut mieux ne pas se prononcer. Quoi qu’il en soit, les chaînes dont les bureaux sont agréés (6 chaînes) font leur chemin sur la voie de la professionnalisation et de la normalisation éthique ; elles ont besoin de temps, elles ont besoin d’un regard extérieur critique, elles ont besoin d’arbitrage, et cela seule l’Autorité de régulation de l’Audiovisuel peut le faire. Je ne fais là qu’émettre un avis sur des perceptions, je ne porte point de jugement, même si mon vœu est de voir la régulation de ce secteur atteindre sa phase la plus optimum.

Dans cette offre nationale privée,  il y a du bon, du moins bon et du très mauvais, voire du très dangereux à l’exemple de certaines émissions religieuses – mais pas que – dont les animateurs ne craignent pas de diffuser quotidiennement un discours dont le moins que l’on puisse dire est qu’il correspond très peu aux valeurs républicaines autour desquelles on est censé s’entendre. Y a-t-il selon vous un problème à ce niveau ou pas ?

Il faut comprendre une chose très importante : la régulation dans ce domaine est très complexe et très dense ; elle couvre des centaines d’aspects, des milliers de considérations qu’il est très difficile de cerner et qui doivent l’être dans le cadre de l’expertise habilitée. Vous citez des émissions religieuses, je peux vous citer les cas de publicités mensongères, de subjectivité flagrante des animateurs qui semblent ne pas pouvoir observer des positions de neutralité, encore moins recadrer un invité qui porte atteinte à autrui, les cas d’utilisation d’images qui sont protégées par des droits, la présence d’enfants sur des plateaux où ils n’ont rien à faire, etc. C’est vous dire que la régulation concerne tout ce qui a trait aux règles précises qui régissent la diffusion publique, pour un usage d’information, de divertissement ou de publicité, d’images à travers lesquelles le public algérien se reconnaît, se sent concerné et pourrait être atteint dans sa dignité, blessé dans son amour-propre ou manipulé.

A propos de régulation, vous avez le projet d’instaurer bientôt une Autorité de régulation pour la presse écrite. Est-ce vraiment
nécessaire ?
L’Autorité de régulation de la presse écrite est un engagement du Président de la République. Elle n’est plus un projet, mais une réalité de la loi qui doit être mise en œuvre afin de donner à la corporation un cadre organisationnel et de régulation qui lui permet enfin de s’autogérer, de mieux se regarder, avec plus de pertinence, plus d’esprit critique, pour mieux avancer, mieux promouvoir ses intérêts et sa relation avec les pouvoirs publics. L’Autorité de régulation de la presse écrite est aujourd’hui plus que nécessaire ; elle sera à mon sens le marqueur historique que la presse écrite a opéré le tournant vers ce qu’il est possible d’appeler « l’âge mûr ».

Quelle est la situation aujourd’hui de la presse écrite nationale ? Et quelle évaluation faites-vous de la santé économique et financière des titres qui la constituent ? Qu’en est-il de l’aide à la presse ?

La presse nationale est une presse absolument libre ; une liberté qui a toujours prévalu grâce à la volonté du Président de la République et qui prévaut aujourd’hui par voie constitutionnelle à travers la révision de la loi fondamentale mise en œuvre par le chef de l’Etat qui a, par ailleurs, honoré cette même presse à travers un prix, celui du Président, dont on devine le lien qu’il établit, par le choix de la date du 22 octobre, comme un continuum entre la presse nationale d’aujourd’hui et son ascendante prestigieuse. C’est justement parce que la presse nationale n’est pas un corps étranger à la nation et au pays, qu’elle subit les effets de la crise, s’en ressent de façon conséquente et nous enregistrons, avec regret, la cessation de parution, depuis 2014, de pas moins de 62 titres. C’est moins la mise en crise de la presse écrite que celle de son modèle économique qui est demeuré adossé à une manne publicitaire aujourd’hui en déclin. Je parle non seulement de la publicité institutionnelle qui a porté à bras-le- corps la presse écrite nationale depuis sa naissance, mais aussi de la publicité privée qui représente plus de 80% du volume national, dont une très grande partie s’est déplacée vers d’autres espaces tels que l’affichage extérieur et les plateformes virtuelles. Alors oui, la presse écrite est mise à rude épreuve et sa santé financière ne peut que s’en ressentir. Le Gouvernement a décidé de réactiver le Fonds d’aide à la presse écrite dont les modalités et les mécanismes de fonctionnement sont à l’étude. Comme son nom l’indique, le fonds n’est pas une manne de confort, mais un moyen d’aide. Les solutions de viabilisation financière, elles, sont tributaires de la capacité des titres à imaginer des solutions de rechange pour substituer de nouvelles ressources à celles qui ont fait leur temps ou qui ne sont plus disponibles.


Après l’audiovisuel, le secteur de l’information et de la communication vit aujourd’hui une révolution de «3e génération» caractérisée par l’émergence d’une presse électronique ou numérique. Quel regard portez-vous sur l’offre de cette nouvelle presse ? Que répondez-vous à certains de ses animateurs qui estiment qu’ils sont ostracisés en raison d’un manque de statut clair et qu’ils sont exclus du marché publicitaire ?

La révolution dont vous parlez ne permet plus de faire la différence entre les supports qui cohabitent désormais sous le vocable de multimédias. Et puis, même si je vous accorde l’appellation de 3e génération, je ne peux faire l’économie de pointer du doigt une révolution de 4e génération qui est à l’œuvre et bel et bien ressentie dans les pays qui ont connu ces étapes dans leur temps technologique. Je veux parler de modèle économique dans la sphère virtuelle, car les sites d’information électronique, de par le monde, commencent à ressentir l’effet rouleau compresseur des grandes plateformes numériques qui absorbent là manne publicitaire mondiale et par la même tuent les professionnels des blogs et autres pures players du virtuel.
On n’est pas dans le roman d’anticipation, mais bien en face d’un scénario probable dont les répercussions sur la presse papier et même sur les sites électroniques d’information seraient désastreuses. En l’absence d’une action de l’Etat, en tant que protecteur du pluralisme médiatique et du droit d’informer et de savoir, la situation serait dramatique. Pour ce qui est du regard que l’institution porte sur ces sites, je dirai qu’il y a de la bienveillance et une volonté de faire avancer les choses. Les médias électroniques, comme vous le savez, sont encadrés par l’Autorité de régulation de la presse écrite. C’est la loi qui le prévoit, qui ne perd pas de vue que la notion de multimédia, dans ce cas précis, met les autres vecteurs audiovisuels au service de l’écrit. Les médias électroniques sont soumis au régime déclaratif, et du fait que l’ARPE n’est pas encore installée, c’est le ministère qui réceptionne les dossiers de ceux qui se fiscalisent et créent des entités économiques ou agence de communication auxquelles sont adossés les sites d’information.   

L’Algérie est parmi les pays africains qui disposent actuellement d’une présence spatiale dont le renforcement vient d’être affirmé récemment par la mise en orbite du satellite Alcomsat-1. Peut-on espérer que le secteur de l’information et de la communication profitera de cette présence et contribuera au rayonnement international du produit audiovisuel et numérique algérien ?

Les ambitions que l’Algérie affiche en matière de présence spatiale sont à la mesure des utilisations diverses que notre pays entend concrétiser pour optimiser de tels investissements. La communication et l’information en font partie et je dois préciser, à ce titre, que le déploiement audiovisuel n’est pas des moindres en termes de perspectives regardant notamment le satellite AlcomSat1. Les capacités de ce satellite sont importantes, plusieurs dizaines de chaînes peuvent être prises en charge avec un rayonnement continental considérable. Cela dit, comme pour l’univers numérique, l’enjeu, s’il est technologique par des aspects techniques, n’en est pas moins également un enjeu de contenu. Il faut une production intense et de qualité de contenus algériens pour prévaloir aussi bien dans l’aire numérique des réseaux sociaux, que dans l’aire des faisceaux satellitaires.

La Constitution de février 2016 a consacré Tamazight langue nationale et officielle du pays.
Cela suppose de la part du Département ministériel que vous dirigez un plus grand engagement pour la promotion et la généralisation de cette langue. Votre ministère a-t-il un plan et un objectif à ce sujet ?
Le ministère de la Communication, en tant qu’institution, et à travers les établissements qui sont sous sa tutelle, n’a jamais cessé d’œuvrer à la promotion de tamazight. Nous le faisons en tant qu’institution en partenariat avec les instances dont c’est la vocation d’être des acteurs de la chose linguistique, notamment l’Université algérienne et le Haut Commissariat à l’amazighité, qu’il s’agisse de dynamisation des processus de formation, d’initiation d’opérations de communication et de sensibilisation, ou encore de contribution à des événements qui rendent encore plus audible l’œuvre de promotion de Tamazight. Du côté des médias publics, le travail sans relâche qui se fait au service de Tamazight est remarquable, et de deux façons. La première consiste à parler de Tamazight et à faire parler de Tamazight à travers toute l’Algérie, tout au long de l’année, avec des programmes riches, et dans les langues Tamazight, arabe et étrangère. Ce sont donc pas moins de 4 chaînes télé publiques et pas moins de 55 radios, dont 48 locales et 7 nationales qui varient programmes, débats, tables rondes, expressions culturelles et autres émissions spécialisées sur tamazight. La seconde consiste dans la promotion de l’utilisation de Tamazight dans nos médias, et cela à travers un plan progressif d’élargissement des plages horaires et de diversification des programmes. Ce sont aujourd’hui déjà pas moins de 20 radios qui émettent des programmes en Tamazight et ce nombre ira en augmentant au fur et à mesure que les ressources le permettront. Mais je pense qu’il faut avoir une vision globale concernant la généralisation de Tamazight. Je pense que la contribution du ministère de la Communication, conjuguée à celles de toutes les autres institutions qui ont un rôle à jouer dans ce processus, permettra à terme de faire un bilan très positif et ouvrira des perspectives rayonnantes pour Tamazight. Pour nous, tout ce qui peut se faire sur cette langue, dans cette langue au service de cette langue est le bienvenu.