Par Sihem Bounabi
Reporters : Peut-on dire que l’Algérie est en pleine la 3e vague au vu de l’importante augmentation quotidienne du nombre de contaminations à la Covid-19 ?
Dr Mohamed Yousfi :
Sincèrement, je pense que ce n’est pas l’appellation qui importe, mais le constat de la gravité de la situation. Les cas sont en train d’augmenter de plus en plus et le nombre de contaminations est en train d’exploser. Cette situation est aggravée par deux points essentiels, le premier, la propagation de nouveaux variants qui sont plus contagieux et virulents et le second, l’épuisement du personnel médical qui risque d’impacter sur la prise en charge des malades. Nous tirons la sonnette d’alarme depuis plusieurs semaines sur l’augmentation des cas de contamination et, aujourd’hui, les chiffres sont là pour le confirmer.
Il faut aussi prendre conscience que les chiffres communiqués ne reflètent pas la réalité du taux de contamination. Sachant que beaucoup de tests PCR effectués dans le secteur privé ne sont pas reliés à la plateforme numérique du ministère de la Santé. Mais même sans ces chiffres complémentaires, avec ceux du bilan quotidien officiel, il est clair que la tendance à l’augmentation des malades contaminés est nette depuis plusieurs mois et, encore plus nette, depuis une semaine dans plusieurs wilayas. On le constate au niveau de l’EPH de Boufarik qui affiche complet. On a dû fermer des services pour ouvrir de nouveaux lits d’hospitalisation.

Justement, quelle est la situation au niveau de l’EPH de Boufarik qui accueille les malades Covid depuis le début de la pandémie ? Avez-vous assez de moyens humains et matériels pour affronter cette nouvelle vague ?
Pour que l’on puisse comprendre l’aggravation de la situation, il faut savoir qu’après la stabilisation de la situation épidémique, il y a trois mois, on avait seulement 15% de malades Covid hospitalisés. Au mois de Ramadan, les lits d’hospitalisation pour les malades Covid ont augmenté autour de 45% et, depuis un semaine, non seulement 100% des lits d’hospitalisation sont occupées, mais en plus, on a été obligés, dès jeudi dernier, d’ouvrir de nouveaux lits en fermant d’autres services, comme celui de la chirurgie générale qui avait repris ses activités, pour accueillir les nouveaux malades qui ont des formes très sévères de la maladie qui exige une mise sous oxygène et une prise en charge très lourde. Les malades que nous accueillons viennent de la ville de Boufarik mais aussi de la région de Blida et d’Alger, faute de place dans d’autres hôpitaux qui ont continué à maintenir les activités de certains services, alors qu’il y a une explosion de cas.Actuellement, même si l’oxygène est disponible, il faudra gérer son approvisionnement et la logistique qui entoure la prise en charge des malades. Dans la majorité des cas, tous les malades ont besoin d’une grande quantité d’oxygène qui doit être administrée très rapidement. Il y a également un point sur lequel j’insiste, pour tirer la sonnette d’alarme, le personnel de l’hôpital est épuisé au point où nous avons eu un médecin qui a perdu connaissance, épuisé par la charge de travail aux urgences Covid. En une seule journée, nous avons reçu 110 malades en consultation et 20 hospitalisés au courant de la nuit. Depuis le début de la pandémie, nous avons pris en charge près de 4 000 malades avec la même équipe très réduite et qui n’a pas été renforcée depuis le début de la pandémie, malgré nos incessants appels au ministère de la Santé pour nous aider. Il faut savoir qu’au service des urgences Covid, l’équipe est composée d’un seul médecin, d’un infectiologue et d’un paramédical, qui sont sur le front depuis 16 mois, sans relâche. C’est inacceptable. Au niveau de tout le territoire national, nous sommes la seule équipe aussi réduite, confrontée à un foyer aussi important sans aucun renfort et sans repos depuis 16 mois. Encore une fois, je lance un appel au ministre de la Santé et aux responsables de la santé pour nous renforcer parce que l’équipe est en train de tomber d’un épuisement total. Il y va de la responsabilité du ministère de la Santé et des pouvoirs publics vis-à-vis du personnel de l’EPH de Boufarik.

Dans le contexte actuel, quelles seraient les mesures à prendre pour endiguer la propagation du coronavirus ?
Face à la situation qui devient de plus en plus grave, je réitère mon appel aux citoyens pour qu’ils prennent conscience de la gravité de la situation et que c’est une pandémie qui va perdurer. Pour la contenir et sortir de cette crise, il faut être solidaires en respectant impérativement les mesures barrières et se faire vacciner.
Actuellement, nous avons des familles entières qui sont hospitalisées chez nous et qui souvent ont été contaminées dans des fêtes de mariage où il n’y avait aucun respect des mesures barrières.
Je lance aussi un appel aux pouvoirs publics afin d’accélérer la campagne de vaccination et d’être plus efficace dans la campagne de sensibilisation pour inciter les gens à se faire vacciner en communiquant mieux. Il est important de combattre le scepticisme de la population afin que l’on arrive à l’immunité collective.
Je lance aussi un cri d’alarme au ministère de la Santé concernant l’EPH de Boufarik pour que l’on puisse renforcer nos équipes qui tiennent depuis 16 mois et qui sont au bord de l’épuisement car elles n’ont été ni remplacées ni renforcées, ni aidées malgré nos incessants appels aux autorités concernées.