Reporters : Parmi les points à l’ordre du jour du Sommet de l’Union africaine, qui commence aujourd’hui à Nouakchott, figure celui de la lutte anticorruption. Quelle réaction avez-vous à cela ?

Djilali Hadjadj : C’est très important que le sommet de l’UA décide de traiter du sujet de la corruption. C’est un peu tardif comme initiative, mais elle est à saluer, d’autant que les dirigeants africains reconnaissent eux-mêmes que la corruption est un fléau qui prend des proportions inquiétantes qu’il s’agit de combattre. Si rien n’est fait, ce crime continuera, en effet, à faire des ravages dans le continent et à hypothéquer ses ressources et ses chances de développement.

Le chef de l’exécutif de l’UA, Moussa Faki, a affirmé que le continent africain perd chaque année 50 milliards de dollars à cause des transferts illicites. Ce chiffre est-il crédible ?
Il l’est certainement et il montre à quel point le phénomène de la corruption est en train de gangrener le continent africain. Cependant, les situations ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre. Les pays dont l’expérience de démocratisation est plus poussée disposent de moyens plus efficaces de lutte contre les délits et les crimes de corruption. Ces pays font davantage de progrès par rapport à ceux où la question de la démocratie pose problème et ne connaît pas d’avancée. Parmi ces pays, je classe ceux du Maghreb, où la corruption est en train d’exploser.

L’étendue de la corruption dépend-elle des systèmes économiques propres à chaque pays ?
En effet, le volume de corruption change d’un pays, qui a des ressources naturelles, à celui qui n’en a pas. Dans les pays qui ont des ressources naturelles, où la rente est importante, comme l’Algérie et le Nigeria, la corruption atteint des niveaux importants. En revanche, les pays qui ne disposent pas de ressources naturelles sont moins exposés au fléau parce que le développement de leurs économies s’effectue sur davantage de transparence et la compétition, loin des logiques de la rente. J’ajouterai que sans corrupteurs, il n’y aurait pas de corrompus. Malheureusement, un certain nombre de pays développés et démocratiques, les multinationales, n’hésitent pas à pratiquer la corruption pour leurs intérêts économiques stratégiques et l’accès aux marchés. Il existe des pays en Europe, notamment au Nord, dont les sociétés ne donnent pas de pots-de-vin ni de commissions et n’obtiennent pas de marchés, alors qu’ils disposent de grandes entreprises et de multinationales. Je finirai de répondre à cette question par le fait que l’écrasante majorité des pays africains ont ratifié la convention des Nations unies contre la corruption en 2003. La plupart d’entre eux ont mis en place des lois spécifiques de lutte contre la corruption, des agences gouvernementales de lutte contre le fléau. La question qu’il faut poser et soulever lors de ce sommet de l’UA à Nouakchott est quel est le bilan d’application de ces lois et mesures ?

L’Union africaine dispose de sa propre convention sur la prévention et la lutte contre la corruption, adoptée à Maputo, il y a une quinzaine d’années…
Oui, elle existe depuis 2003, l’Algérie l’a ratifiée, et il est temps de faire son évaluation. Par ailleurs, l’UA a mis en place un conseil consultatif chargé de la surveillance de l’application de la convention africaine. Il comprend 11 membres, et il y a quelques jours, un membre important de ce conseil, originaire de Ghana, Daniel Batidam, a démissionné. Dans une lettre, au président de l’UA, il a dit : « C’est trop, je claque la porte. Ça suffit, ce conseil consultatif ne sert à rien. L’UA ne veut pas lutter contre la corruption. » Ce membre, qui a été président de conseil, a fait exprès de publier sa démission à quelques jours de l’ouverture du sommet de l’UA pour les secouer et leur dire pourquoi il ne fonctionne pas.

Quid de l’Algérie et des mesures anticorruption mises en place ?
Concernant l’Algérie, c’est le même constat. On le sait tous, le bilan est très maigre. La loi de prévention et de lutte contre la corruption de 2006 est, non seulement insuffisante, mais non appliquée également au regard de la convention des Nations unies. Un organe de la prévention et de lutte contre la corruption a été mis en place, mais ses activités restent marginales quand ce n’est pas de l’encre sur le papier. Un office central de répression de la corruption, dont le siège est à Hydra, existe sous la tutelle du ministère de la Justice, mais ses activités ne sont pas claires.
Le problème essentiel pour l’Algérie, ce n’est pas d’avoir une loi ou de disposer d’une agence spéciale. Le problème, c’est d’avoir enfin une volonté politique qui sera traduite sur le terrain par une vraie stratégie impliquant la société civile et les médias. Il faut mettre un terme à la prédation des richesses et l’argent du pays. En tant qu’association, nous sommes tout à fait disposés à participer à la lutte contre la corruption avec l’aide de beaucoup de gens qui sont prêts à lutter contre ce phénomène.

Que pensez-vous de l’affaire dite des 701 kilos de cocaïne ?
Cette affaire montre la réalité de la corruption en Algérie et son étendue nationale à travers le foncier, l’immobilier et d’autres domaines. Elle signale que notre pays est gangrené par le phénomène, impliquant de hauts responsables. Ce qui dénote de la gravité de la situation et du manque de volonté politique à prendre les mesures radicales nécessaires. C’est très inquiétant que des hauts fonctionnaires, civils et militaires, soient impliqués dans des affaires de corruption et beaucoup de gens, inquiets par cette affaire de cocaïne, nous appellent pour essayer de comprendre et savoir ce qui est fait par l’Etat pour lutter contre ce phénomène. Dans les prochains jours, notre association va rendre publique une lettre adressée au ministre de la Justice où nous lui donnons des exemples de grandes affaires internationales qui sont encore dans les tiroirs de la justice. Nous, on dit, ça suffit à la propagation de ce phénomène.