Reporters : Quelle appréciation faites-vous de la Conférence internationale de Berlin sur la Libye ?
Chérif Driss : Comme attendu, ce n’était pas une Conférence dans laquelle se serait décidé définitivement le sort de la Libye, mais une rencontre qui était destinée plus à arriver à une désescalade, à travers des décisions telles que l’imposition d’un embargo sur les belligérants en termes de leur renfort en armes et de soutien militaire apportés par certaines puissances régionales et internationales qui est l’un des facteurs menant vers l’escalade des conflits. Donc le premier élément attendu de la Conférence était d’arriver à une désescalade du conflit. Le deuxième élément était de s’entendre sur le minimum, à savoir des règles de comportement au sujet de la manière de régler le conflit, de rapprocher les points de vue et d’essayer de trouver un terrain d’entente et des points de convergence entre les acteurs du conflit. Sur ce point, à mon sens, le résultat est très mitigé. Ce n’est pas en une seule rencontre qu’on pourra poser les jalons d’un règlement définitif du conflit.
En d’autres termes, on ne peut pas, en une seule rencontre, avoir une feuille de route à mettre en œuvre pour la résolution du conflit libyen. Je dirai donc que le résultat est mi-figue mi-raisin. Mais dans l’ensemble, on peut dire que cette conférence n’est qu’un début.

Le cessez-le-feu est l’un des principaux points mentionnés dans la déclaration finale de la Conférence. Mais la non-participation directe des principaux concernés libyens, Haftar et El Serraj, à la rencontre, ne pensez-vous pas que le cessez-le-feu est, en quelque sorte, fragile ?
Pour qu’un cessez-le-feu soit une réalité concrète, il faut qu’il y ait une force qui l’impose. Dans le cas présent, c’est vrai qu’il y a les Nations unies, mais à part une résolution qui doit être adoptée par le Conseil de sécurité et qui est une décision contraignante, l’organisation des Nations unies n’a pas la latitude d’imposer le cessez-le feu.
C’est donc un cessez-le-feu qui reste fragile et que les belligérants peuvent rompre et ne pas respecter à tout moment. Cela d’autant qu’il n’y a pas eu un engagement ferme de certains acteurs régionaux, aussi bien la Turquie, les Emirats arabes unis que l’Egypte qui restent dans l’aspect déclaratif, il n’y a pas un engagement ferme de leur part de mettre un terme à leur interférence. Donc, à mon sens, le cessez-le-feu qui reste fragile et peut à tout moment être rompu.

Vous venez-de parler d’interférence. Ce point a été le premier à avoir été mentionné dans la déclaration finale, en notant qu’à propos de la «cessation des ingérences extérieures», «les participants s’engagent à éviter d’intervenir dans le conflit armé en Libye ou dans ses affaires internes et exhortent toutes les parties internationales (…) à faire de même». Cet engagement serait-il respecté selon vous ?
C’est vrai qu’il y a des engagements, mais il n’y a pas ce qu’on appelle des résolutions contraignantes. Une rencontre internationale n’a pas vocation à adopter des résolutions ou décisions contraignantes que les acteurs en conflit ou même leurs soutiens observent scrupuleusement.
Encore une fois, cela devrait être une résolution contraignante de la part du Conseil de sécurité, c’est-à-dire qu’il y a une imposition, l’envoi d’une mission de maintien de la paix…, et ce genre d’opérations est encadré par un dispositif juridique qui se réfère à la charte des Nations unies.
Mais la Conférence de Berlin, même si elle est internationale et à caractère officiel, il n’en demeure pas moins que ses décisions ne sont pas contraignantes. Ses engagements n’ont pas force de loi.
D’où les acteurs internationaux et régionaux intervenant en Libye, même s’ils déclarent s’engager à respecter la non-interférence, ils peuvent se dire, en définitive, qu’ils ne sont pas tenus de respecter scrupuleusement leurs engagements.
Je pense que cette Conférence a pour vocation plus de rapprocher les points de vue que d’arriver à des engagements fermes de la part de tous les acteurs à mettre un terme à leurs hostilités.

Est-ce la même chose alors à propos de l’embargo sur les armes décidé pourtant en 2011 mais qui n’est toujours pas appliqué ?
Il y a certes cet embargo, mais faut-il encore qu’il soit vraiment piloté et observé par une instance internationale comme les Nations unies ou, du moins, une organisation régionale comme l’Union africaine ou la Ligue arabe, qui veillera à que cet embargo soit vraiment imposé. Si cet embargo est décrété par le Conseil de sécurité, c’est lui qui peut faire appel à une organisation régionale pour l’aider à le respecter.

Le Président Tebboune a proposé, lors de son intervention à la Conférence, d’organiser une rencontre entre les deux belligérants El Serraj et Haftar à Alger. Quelle lecture faites-vous de cette proposition ?
C’est une démarche rationnelle et positive. L’Algérie a toujours œuvré, dans sa posture de diplomatie de médiation, à essayer de rapprocher les acteurs en conflit, notamment lorsqu’il s’agit d’un conflit qui est aux portes de ses frontières. Il y a le paramètre de la préservation de la sécurité nationale et des intérêts de l’Algérie.
Mais là encore, faut-il que les deux parties en conflit acceptent. Du côté du gouvernement de Fayez El Serraj, je ne pense pas que le problème va se poser. Mais il risque de se poser au niveau du maréchal Khalifa Haftar, même si ce dernier avait envoyé une délégation il y a quelques jours à Alger.
Mais le problème dans le cas libyen, c’est que nous avons en face de nous un conflit endogène avec des ramifications internationales, à travers l’implication d’acteurs régionaux. Donc, il y a des acteurs locaux avec des agendas adossés à des agendas internationaux. C’est cela qui complique la tâche
algérienne ; les interférences internationales et régionales notamment, de certains pays voisins :
ce sont eux qui ont parasité la démarche algérienne et ce sont eux qui risquent aussi de parasiter cette nouvelle proposition de médiation.