Le cycle primaire de l’Education nationale va devoir vivre avec la décision prise par la tutelle, jeudi dernier, qui porte sur la suppression de l’examen de 5e primaire dès cette année. Pour le pédagogue et enseignant à la retraite Bachir Hakem, la décision n’aura pas d’impact significatif sur la vie et l’enseignement dans les établissements du premier palier. Il déplore, cependant, que les autorités misent encore sur la quantité au détriment de la qualité.

Propos recueillis par NAZIM BRAHIMI
Reporters : Comment avez-vous accueilli la décision du ministère de l’Education nationale de supprimer l’examen de la 5e ?
Bachir Hakem : Je ne suis pas surpris par la suppression de l’examen de la 5e car il a toujours été faussé par le gonflage des notes qui boostait le taux de passage au collège qui dépassait 90 % grâce à la méthode de calcul de la moyenne de passage qui était de 50 % pour l’année scolaire + 50 % pour l’examen de la 5e. L’examen de la 5e est devenu symbolique et protocolaire. On peut avoir une moyenne 02/20 à l’examen de la 5e et être admis. La finalité de l’examen de la 5e n’avait donc plus un intérêt pédagogique. La décision de 50 % + 50 % pour le passage au collège et de ramener l’enseignement primaire à 5 années a été prise par le président Bouteflika. Nous sommes passés d’un enseignement qualitatif à un enseignement quantitatif. L’élève arrive au collège sans savoir lire ni écrire ni calculer. Pour précipiter la réforme de 2003, l’enseignement du primaire a été réduit à 5 années au lieu de 6 auparavant et pour combler le tout, on a pris une décision populiste pour booster le taux de réussite qui est celle du calcul de la moyenne de passage à 50 %+50 %.

Quel impact aura ce changement sur l’enseignement dans le cycle primaire ?
Cette décision n’aura aucun impact si le cycle primaire reste à 5 années d’enseignement. Le taux de réussite pour le passage global au collège avoisine les 95% qui ne diffèrent pas trop de la moyenne annuelle des élèves de la 5e. L’utilité de l’examen ne concerne donc que 5 % des élèves dans les conditions actuelles de notation et de gonflage des notes. Nous continuons à chercher un enseignement quantitatif au détriment d’un enseignement qualitatif.

Sur le plan pédagogique, à quel changement doit-on s’attendre ?
Sur le plan pédagogique, l’enseignant du moyen qui avait à gérer les 95 % des élèves qui réussissent, dont la plupart ne savaient ni écrire ni lire, ni compter, aura cette fois à s’occuper de 100% des élèves. De là, vous pouvez imaginer le coup fatal qu’on veut donner à l’école publique, car pour l’école privée le niveau est meilleur grâce à une meilleure prise en charge et moins de gonflage de notes.

Le corps enseignant est-il préparé pour s’y adapter ?
Le corps enseignant a appris à s’adapter à toutes les situations. Mais il est beaucoup plus préoccupé dans sa condition actuelle par la baisse de son pouvoir d’achat que par l’aspect pédagogique.

Sur un autre registre, le secteur est marqué par des grèves, du moins durant ce mois de novembre…
Les problèmes des enseignants n’ont jamais été résolus. Et certains syndicats préfèrent planifier leurs grèves pendant le premier trimestre ou le début du second trimestre pour ne pas handicaper les élèves et pouvoir rattraper les retards dans le cas où des solutions sont trouvées à leurs revendications. Comme, généralement, ces revendications ne dépendent pas du ministère de l’Education, ces grèves se poursuivent dans la durée et peuvent se dérouler même pendant le troisième trimestre.

Pourquoi n’arrive-t-on pas à résoudre les problèmes qui se posent depuis des années ?
La résolution de ces problèmes ne dépend pas uniquement du ministère de l’Education. Certes, certains problèmes le concernent mais le manque de compétences de certains responsables et directeurs de l’éducation fait que les problèmes propres à l’Education ne trouvent pas de solution. Mais d’autres problèmes comme le statut particulier des travailleurs de l’Education ou les augmentations de salaire ne sont pas propres à l’Education, mais concernent la Fonction publique et le gouvernement. Sans une prise en charge sérieuse de ces revendications de la part du gouvernement, nous continuerons donc à assister à ces grèves.

Ces grèves ne causent-elles pas une grosse perte du point de vue pédagogique ?
Il est évident que ces grèves causent une grosse perte du point de vue pédagogique. Déjà à plein temps, les enseignants n’arrivent pas à terminer les programmes. Imaginer que ces grèves au total et en moyenne durent plus de 30 jours par année scolaire. L’élève perd chaque année au moins un mois de son programme sans parler de sa démobilisation en l’absence de cours. Tant que le gouvernement, et non le ministère de l’Education nationale, ne se penchera pas sur ce dossier, la faillite de l’Ecole publique continuera.