Quelle place Jil Jadid occupe-t-il dans le champ politique national ? Quelles sont ses positions par rapport aux grandes questions politiques, économiques, sociales et géopolitiques qui s’imposent aujourd’hui à l’Algérie ? Comment le parti apprécie-t-il l’action gouvernementale en ce temps de crise ? Comment voit-il les relations du pays avec ses voisins immédiats et ses partenaires traditionnels dans un contexte international chamboulé ? Son leader, Djilali Soufiane, qui ne s’est jamais exprimé ainsi depuis le congrès de fin juin dernier au moins, répond avec clarté et sans détour aux questions de Reporters. Entretien.

Reporters : Lors de votre discours inaugural du dernier congrès du parti, on a retenu de vous la phrase suivante : «Jil Jadid a tracé sa route.» De quelle route s’agit-il ?
Soufiane Djilali :
Vous savez, en Algérie, un parti politique est une aventure. Certains y voient juste une enseigne pour les élections, d’autres une tribune pour exprimer une colère, une revendication ou une ambition. Jil Jadid, lui, a fait le choix de porter un projet de société, autrement dit une vision politique à proposer au pays. C’est ainsi que nous avions fait d’abord une description anthropologique et sociologique de la société algérienne sur laquelle nous avons construit une proposition de démarche pour résoudre une problématique de fond, c’est-à-dire la contradiction formelle de nos valeurs traditionnelles avec une modernité inéluctable.
En réalité, nous sommes en pleine problématique de la dualité tradition-modernité telle qu’elle avait été abordée par plusieurs auteurs qui s’étaient intéressés à la dimension civilisationnelle du monde arabo-islamique. Il faut comprendre que la modernité n’est pas un kit complet qu’il s’agit d’appliquer par décret. Il nous faut, au contraire, la définir de manière endogène à partir de nos constituants identitaires et historiques et de nos valeurs intrinsèques pour aboutir à une société moderne équilibrée et fonctionnelle.
Jil Jadid s’est donc engagé sur une voie difficile qui demande beaucoup d’efforts et de sacrifices et dont les dimensions «politicienne» et électoraliste deviennent secondaires par rapport à l’objectif stratégique, celui de construire un parti politique qui soit le reflet de son projet.

Au sujet du parcours politique de Jil Jadid, peut-on justement considérer qu’il y a un avant et un après-congrès de 2022 ?
Si je devais identifier des phases de développement du discours de Jil Jadid, je dirais qu’il y a eu la période pré-Hirak et celle post-Hirak. Chacun sait que Jil Jadid avait mené une opposition sans concession au régime Bouteflika. Une fois la protestation populaire déclenchée et le régime précédent effondré, Jil Jadid, tout en accompagnant le Hirak, s’est engagé sur la voie du dialogue et sur la logique de la reconstruction des institutions. Si l’on devait évaluer ces choix, je crois que personne ne peut contester le fait que les événements nous ont totalement donné raison sur la première phase, puisque l’ex-pouvoir a été finalement condamné par le peuple, par l’histoire et par la justice !
Quant à la deuxième phase, nous n’en sommes qu’aux balbutiements. Jil Jadid a un projet et j’essaie en tant que son premier responsable de le faire avancer.

Pour bon nombre d’observateurs de la vie politique algérienne, on a du mal à cerner le positionnement de Jil Jadid. Serait-il une formation de droite, de gauche ou du centre ?
Oui, vous avez raison, Jil Jadid ne répond pas aux catégorisations classiques. Lorsque le message concernant notre projet de société sera saisi, il deviendra très facile à chacun de percevoir notre positionnement. Nous sommes pour une modernisation effective de notre société en s’appropriant des valeurs et des outils devenus incontournables dans le monde d’aujourd’hui. Nous avons besoin d’une économie moderne et productive qui nous assure la sécurité et un confort de vie convenable. Pour y arriver, il faut mettre en place des mécanismes institutionnels efficaces. Ces objectifs resteront de simples mots si derrière l’action des autorités il n’y a pas l’idée d’instituer des règles de droit et de démocratie. Car sans l’assentiment d’une grande majorité de nos compatriotes, nous ne pourrons pas faire face aux difficultés ni aux sacrifices nécessaires à notre développement. Il faut donc que l’action publique instaure la justice devant les efforts à fournir et protège les plus faibles. D’un autre côté, il faut libéraliser l’investissement et le fonctionnement économique. Justement, lors de notre congrès, nous avons donné la parole à deux honorables invités dont les positions sont sur les deux pôles, Noureddine Bouderba, ancien syndicaliste, ayant appartenu à un parti de gauche, qui a défendu dans son intervention la dimension sociale de l’Etat, et Mahfoud Kaoubi, économiste et financier, qui a défendu l’entreprise. C’est à nous, en tant que politiques, de trouver le bon équilibre qui favorise la croissance économique tout en offrant une qualité de vie convenable à tous.

A propos de la difficulté à suivre la ligne directrice du parti, ces mêmes observateurs disent ne pas la comprendre s’agissant de son rapport au gouvernement de M. Tebboune. Ils ne saisissent pas pourquoi Jil Jadid produit-il une critique parfois accentuée du système de gouvernance en place tout en acceptant le jeu des participations aux élections ? On parle de vous comme d’un courant d’opposition «soft» ou «bon chic bon genre»…
J’admets ces remarques. Après 2019, le pays était dans un état de délabrement avancé. Le Président Tebboune a voulu un apaisement général et un dialogue pour reconstruire les institutions. Il y avait à faire un choix sur la stabilité du pays. Au vu de notre propre histoire depuis 1962 et surtout de ce qui se passe dans le monde, l’Algérie se devait de maintenir en place un Etat fort. Notre rôle n’est pas de pousser aux contradictions et à la montée des tensions. Cela ne mènera à rien de bon, sinon à aggraver la situation. Au contraire, je reste persuadé que le dialogue et l’écoute, à condition qu’ils soient sincères, sont la meilleure voie à emprunter pour le pays.
Il reste que Jil Jadid a son programme politique, économique et social. C’est ce programme que nous défendons. Nous sommes en droit de critiquer ce qui nous semble s’écarter du bon sens et de l’intérêt collectif et nous sommes aussi en devoir de contribuer à redresser le pays. Concernant notre participation aux élections, il s’agit pour nous de faire avancer nos idées, et pour cela, nous devons être en mesure de l’assumer. Les élections locales ou législatives sont une étape importante pour nous. Je sais que toutes les conditions ne sont pas encore réunies pour une vraie démocratie et le processus électoral est loin d’être parfait. Il faut un peu de temps pour que cela soit construit. Ce qui m’étonne, c’est que les critiques quant à notre participation aux élections viennent de ceux qui avaient toujours accepté de siéger dans les Assemblées locales ou nationales. C’est donc hallal quand cela les arrange et haram quand cela ne les arrange pas ?
De toutes les façons, comme je l’ai dit au début de notre entretien, nous sommes au tout début de cette période post-Hirak. Je comprends l’impatience du simple citoyen devant la persistance de ses difficultés quotidiennes, mais je crois que l’élite doit avoir conscience que les destructions qu’a subies le pays durant trente ans ne se réparent pas en deux ou trois ans. Maintenant, malgré la complexité de la situation, il est indéniable que l’Algérie est en train de reprendre sa place dans le concert des nations. Sa politique extérieure est de nouveau vigoureuse et exprime une souveraineté retrouvée. La conjoncture internationale nous procure quelques atouts géopolitiques. Je me réjouis que l’Algérie ait opté pour une politique équilibrée et qui anticipe, à mon avis, le sens de l’histoire. Je ne suis pas aux affaires, Jil Jadid est dans l’opposition, mais cela ne m’empêche pas de me réjouir des réussites, même relatives, de mon pays. Je suis heureux lorsque l’Algérie se fait respecter et qu’elle rehausse son image. Les derniers Jeux Méditerranéens et la cérémonie du 5 Juillet ainsi que les actions diplomatiques de ces derniers mois en sont de bons exemples.

Y aurait-il au sein de votre parti une culture de la «composition» et du pragmatisme qui lui interdirait la logique de la chaise vide, à supposer qu’il y en ait une dans un système hyper présidentialiste ?
Jil Jadid se construit sur un idéal sans toutefois perdre de vue la réalité. Nous ne détenons pas la vérité absolue et de ce fait nous essayons d’agir avec une dose de pragmatisme et de réalisme. Nous avons pratiqué la «chaise vide» en 2017. C’était pour de bonnes raisons et nous ne le regrettons pas. Les choses ayant changé significativement, notre position s’adapte. Je précise que sous le régime précédent, il n’y avait rien à attendre du pouvoir qui n’avait qu’un seul et unique but, celui de persister quel qu’en soit le coût pour l’Algérie. A quoi bon alors faire semblant de siéger dans une Assemblée dont l’élection n’était qu’une distribution de quotas ?
Aujourd’hui, le pouvoir est dans une autre configuration. Bien sûr, la nature du système de fonctionnement n’a pas fondamentalement changé, cela relève d’ailleurs plus de la mentalité en vigueur dans notre société que d’un choix mûrement réfléchi. Toutefois, un nouvel esprit bien plus positif est en voie de s’installer. Il est de mon devoir de contribuer à l’encourager au lieu de l’acculer et de le pousser de nouveau à la fermeture et au blocage.
Quel que soit le poids de ma parole, il reste que je peux la faire parvenir au Président de la République. Je crois que c’est bien plus efficace que de critiquer les choses sans pouvoir proposer de solutions en étant dans une posture de défiance permanente.
Concernant l’hyper présidentialisme de nos institutions, vous le savez, j’ai toujours été pour un Etat de droit, une démocratie réelle, mais en même temps d’un pouvoir fort. Je ne crois absolument pas au parlementarisme qui finit toujours par sombrer dans une forme de désordre politique. Les multiples expériences à travers le monde et l’histoire sont là pour pouvoir en tirer quelques bonnes leçons. Maintenant, un Président fort ne doit pas se transformer en autocrate. La limitation des mandats est une bonne clef prophylactique. Il faut la faire respecter. Un Président fort peut faire des réformes puissantes. Un Président ligoté sera, par contre, désarmé lorsqu’il aura à faire des arbitrages douloureux.

Cette culture ne serait-elle pas une stratégie qui aurait été davantage marquée et confirmée par l’appréciation, plutôt critique pour ne pas dire négative, que vous avez fini par avoir du Hirak après la présidentielle de décembre 2019 ?
Il ne vous a pas échappé que Jil Jadid s’était beaucoup investi pour aboutir à ce jour mémorable qu’est le 22 février 2019. Ce jour-là, le peuple s’est mis à scander à l’unisson dans la rue, ce que nous disions depuis des années. Durant six mois, le Hirak a été une fabuleuse expérience. Mais comme toute chose, même les plus belles aventures, elle a une fin. Peu à peu, le mouvement populaire a été infiltré, troublé, déstabilisé, travesti et finalement éparpillé. Les réseaux sociaux étaient devenus subversifs et les discours politiques un monopole pour opportunistes de tous poils.
La grande majorité des Algériens avaient compris les manigances et s’était retirée petit à petit du mouvement, le laissant entre les mains de gens aux objectifs douteux. Cette tournure détestable du cours des événements a fait que Jil Jadid a choisi alors une autre voie.
Je reconnais que sur le moment, nous n’avons pas toujours été compris et que parfois nous avons même focalisé sur nous toutes les critiques qui auraient dû être adressées aux responsables de la crise et non pas à Jil Jadid. Dans cette situation, nous avons probablement une part de responsabilité. Jusqu’au Hirak, nous avions porté très haut le niveau de critique du pouvoir et nous représentions dans l’imaginaire populaire, une voie de changement radical. Notre position dialoguiste et en opposition par rapport à des revendications pseudo révolutionnaires d’une frange populaire, a probablement déçu les concitoyens. Nous étions absolument conscients de ce trouble que nous avions introduit dans la perception de l’opinion publique quant à nos positions. En mon âme et conscience, j’ai assumé totalement ce risque. Il faut comprendre que l’Algérie était dans une situation exceptionnelle. Il fallait du changement sans tomber dans l’effondrement de l’Etat. Si une partie des hirakistes n’avait pas conscience du danger réel, des organisations politiques par contre y travaillaient avec acharnement. Elles ont réussi à surfer sur les émotions populaires tout en infiltrant dangereusement le mouvement.
A Jil Jadid, nous voulions le changement mais pas la destruction de l’Etat. Je crois sincèrement que c’est aussi la position de l’écrasante majorité des Algériens. Le problème est que dans des situations exceptionnelles, c’est aux hommes politiques d’évaluer la situation et non pas aux faiseurs d’opinion de décider du sort de la nation. L’opinion publique est par définition influençable. Les moyens de communication de l’Etat et même du privé étant discrédités, ce sont les voix subversives qui ont eu le dessus.
Ceux qui avaient organisé les campagnes de dénigrement de Jil Jadid savaient pertinemment que nous ne méritions en aucun cas ces attaques, puisque nous n’avions jamais été au pouvoir. En fait, leur objectif stratégique, largement atteint, était de briser tout acteur qui aurait pu jouer un rôle dans cette phase cruciale en dehors d’eux-mêmes. D’ailleurs, rappelez-vous, toute personne ayant accepté d’aller au dialogue en était rapidement dissuadée par l’invective, la diffamation et même les menaces physiques.
Jil Jadid a résisté parce que sa position était liée à une conviction et à une analyse fine de ce qui se déroulait dans le Hirak. Aujourd’hui, il y a un début de décantation, les esprits retrouvent leur lucidité et le recul donne à chacun les moyens de mieux juger de la pertinence des positions des uns et des autres. Finalement, chacun sera jugé sur sa conduite.

Vous avez été reçu par le chef de l’Etat. Dans quel esprit êtes-vous sorti de cette audience ? A-t-elle modifié les éléments de l’analyse que vous faites depuis des mois de la conjoncture nationale ?
Le Président de la République a entamé un dialogue avec, en arrière fond, l’idée de ressouder les fractures dans la société politique. C’est une bonne chose. Pour le moment, il y a une conduite des affaires qui a sa cohérence. Le Président est plutôt dans une logique calme, mais déterminée. Il est important d’apaiser les tensions et de donner des gages à la société pour éliminer progressivement les soubresauts qui l’agitent. Je ne sais pas s’il réussira son pari de remettre le pays sur les rails, mais il a le mérite de le tenter. Nous verrons quelles seront ses prochaines décisions et quelle portée pourront-elles avoir. Nous jugerons au cas par cas, l’essentiel étant de préparer les bonnes conditions pour redémarrer le développement du pays.

Si l’on vous demande de résumer en quelques mots cette conjoncture, que diriez-vous ?
Mon sentiment est que le pouvoir est en train de retrouver une cohérence interne sans laquelle, de toutes les façons, rien ne peut se faire. Il y a du coup, beaucoup moins de tensions et les esprits sont en voie de se calmer. C’est une première phase. Maintenant, il s’agit de prendre des décisions claires et de manager correctement le gouvernement. Je déplore que celui-ci n’arrive pas à incarner un rôle politique plus dynamique. Il y a un manque flagrant dans la communication et le secteur de l’économie semble totalement inhibé, tant par la crise économique qui secoue le monde entier que par les retombées de la crise politique que nous avons traversée. L’appareil de l’Etat est léthargique pour ne pas dire en état de paralysie. A tel point d’ailleurs que des soupçons de sabotage interne fleurissent.
A mon sens, un changement technique au niveau gouvernemental s’impose. Il faut une dose politique plus importante et une dynamique inscrite dans une perspective économique claire. Les réformes ne doivent plus être différées.

Il n’y a pas longtemps, une politiste et juriste de renom nous disait l’impossibilité du fait démocratique réel en Algérie à court et moyen termes. Elle ajoutait que la violence (réelle ou symbolique) resterait le régulateur politique dans le pays. Qu’en pensez-vous ?
Cette question nous renvoie justement au cœur de notre projet de société. Vous savez, notre société s’est construite le long des siècles sur un socle traditionnel qui lui donnait une cohérence interne et un sens existentiel. Dans cette architecture, l’autorité sociale provenait des fonctions naturelles de chaque acteur de la société. Or, celle-ci, asymétrique dans ses rapports (homme/femme, parents/enfants, adulte/jeunes…), n’a pu s’adapter à la modernité qui, elle, fonctionne sur d’autres critères (individualisme, autonomie, autorité de la loi…). Pour empêcher son effondrement, la société a dû maintenir sa structure en transformant la nature de l’autorité, qui allait de soi, en un rapport de force permanent. L’autorité n’avait plus de légitimité naturelle dont elle jouissait, il ne lui restait donc plus que le rapport de force entre les dominants et les dominés pour maintenir la structure sociétale.
C’est donc la perte de légitimité de l’autorité naturelle par la transformation des structures anthropologiques qui est à l’origine du désordre que nous vivons et qui a mené une partie de la population à se réfugier dans l’islamisme ou dans l’identitarisme pour réfuter toute évolution de la tradition et garder une zone de confort sécurisante.
La pratique démocratique signifie au fond des rapports pacifiés et surtout rationnels entre les concitoyens. Remplacer le rapport de force par le rapport de raison en est une des conditions requises. Tant que la dimension émotionnelle domine la psyché des individus, il ne peut y avoir de démocratie stable et productive.
Il est donc logique que dans les sociétés en transition comme la nôtre, celles qui sortent d’un système traditionnel mais qui n’ont pas encore produit et intégré leur propre modernité, une forme de désordre, de troubles et de crises devient récurrente. D’où la nécessité d’avoir un régime politique suffisamment fort pour accompagner une évolution nécessaire mais en même temps risquée vers cette modernité qu’il s’agit par ailleurs de définir.
Il faut donc aller d’abord vers l’Etat de droit et préparer les esprits, depuis l’école, à la démocratie. Cela suppose l’intégration de nouvelles valeurs par les jeunes pour leur permettre ensuite de vivre la liberté dans le respect des autres. En résumé, la personne que vous avez citée dans votre question a, à l’évidence, raison. Maintenant, une fois le constat fait, il faut apporter des solutions. C’est justement le rôle du politique.

A la parade militaire du 5 Juillet, le chef de l’Etat a semblé symboliquement apparaître plus ancré dans son incarnation du pouvoir et des fonctions de président de la République. Y aurait-il, selon vous, après cet évènement historique, un nouveau moment politique dans la carrière du Président alors qu’il est déjà à mi-mandat ?
Comme le dit le proverbe «c’est en forgeant que l’on devient forgeron», l’expérience de Chef de l’Etat s’acquiert et n’est pas innée. Il est donc tout à fait naturel qu’après ces deux années passées à la présidence, M. Tebboune puisse porter avec plus d’aisance ses charges. Maintenant, je ne saurai vous dire les intentions du Président pour la suite. Il ne peut pas ne pas penser à l’avenir du pays, non seulement c’est légitime, mais c’est également un devoir pour lui. C’est donc à lui de tirer les conclusions de son expérience et de décider, dans le cadre constitutionnel, la meilleure décision à prendre pour le bien du pays.

Les mesures de grâce et d’«apaisement» prises par M. Tebboune sont-elles suffisantes à vos yeux ?
Il est indéniable qu’il vient de faire un geste de bonne volonté. La majorité des bénéficiaires sont des détenus de droit commun et cela est une tradition. Cette fois, les détenus du Hirak sont également concernés. Cela est très bien. Nous les avons toujours défendus même si nous le faisons discrètement. Il faut tourner la page des dissensions, cela ne peut que favoriser le dialogue et le renforcement de la cohésion nationale.

Le communiqué de la présidence sur ces mesures annonce, également, une «loi spéciale» en complément de celles promulguées jadis dans le cadre de la «rahma» et de la charte pour la paix et la réconciliation. Quel sens politique a, pour vous, cette annonce ?
Pour le moment, il est difficile d’évaluer cette mesure. Je sais par contre qu’un certain nombre d’Algériens exilés, qui avaient quitté le pays dans les années 1990, ont pu de nouveau rentrer malgré leur condamnation passée. Leur mandat d’arrêt a été vidé et ils ont pu de ce fait retrouver leurs familles. Il faut en finir avec les séquelles de ces années de malheur et se tourner vers l’avenir.

Quid de l’initiative du Président de «rassembler» les forces vives du pays ?
C’est un projet politique stratégique. Rassembler les forces vives ne signifie pas distribuer des postes ou des avantages, mais de créer les conditions de l’écoute, de l’échange, de la possibilité du débat serein. L’initiative appartient au Président de la République, mais il ne peut la concrétiser si de l’autre côté il y a de la réticence. Nous revenons donc à cette idée que la pédagogie peut amener au rapport de raison. C’est la seule voie qui peut entraîner à terme l’entente et la cohésion.

Le croyez-vous capable de mener les réformes surtout économiques qu’il a annoncées et prendre le risque de sortir d’un statu quo qu’encourage aussi bien la situation politique interne que la conjoncture pétrolière rendue favorable par la guerre en Ukraine ?
Le risque est de rester dans le statu quo et non pas d’en sortir. L’Algérie est très en retard sur ce qui se déroule dans le monde. Dans les années 1980, le système à parti unique s’était écroulé en Algérie et dans le monde. Les anciens pays communistes se sont alors engagés sur une voie libérale. Même la Russie ou la Chine ont alors joué le jeu de la globalisation et de la mondialisation. Ils en ont tiré d’énormes bénéfices. L’Algérie, durant cette période, avait sombré dans ses contradictions internes et régressé gravement.
Trente ans après, le cycle de la mondialisation se referme. Nous entrons maintenant dans une démondialisation. Les règles du jeu sont en cours de transformation. Nous ne devons pas rater le coche une deuxième fois. Il faut bien saisir le sens de ce qui est en train de se passer pour ne pas faire de faux pas.
La guerre en Ukraine est un symptôme local violent d’une reconfiguration du jeu des puissances mondiales. L’incontestable déclin de l’Occident pose de graves questions sur l’avenir du monde. L’Algérie a des atouts de premier ordre dans cette phase historique. Au-delà de la conjoncture pétrolière favorable, il faut percevoir une perspective à plus long terme, celle qui positionne l’Algérie entre les deux mondes qui se dessinent. Nous pouvons être l’un des points de contact fertile entre ces deux mondes, un nœud géostratégique.

Jil Jadid a un avis sur les «opérations spéciales» en Ukraine…
Bien sûr. Nous avions très tôt réagi à cet événement. J’ai fais une contribution dans un quotidien national pour placer cette crise dans sa véritable perspective. Mon sentiment est que l’évolution de ce conflit a conforté notre point de vue. Par ailleurs, le Conseil scientifique de Jil Jadid avait organisé une conférence publique sur ce sujet. C’est vous dire l’importance que nous accordons à ce conflit.

Quelle analyse avez-vous des situations politiques et économiques au Maghreb ?
Lorsque vous regardez une carte géographique du monde, vous verrez très rapidement que le Maghreb, au Sud de la Méditerranée, a une position très sensible. Malheureusement, sa faiblesse économique, sociale et politique en fait un point mou sur le flanc d’une Europe qui a longtemps été le centre du monde.
Sans avoir à reprendre la théorie de McKinder du heartland et du rimmeland, reprise ensuite entre autres, Brezinski et de manière plus subtile Huntington, il est évident que le Maghreb forme, avec les Proche et Moyen-Orient un cercle extérieur très exposé sur l’échiquier mondial. Ce n’est pas pour rien que les conflits en Palestine, en Syrie, au Liban, etc. ne se calment pas. Ces conflits peuvent s’étendre très facilement à notre région d’autant plus que le Sahel est très largement déstabilisé, que la Tunisie est menacée et que notre voisin de l’Ouest s’est engagé dans une politique douteuse.

La relation avec le Maroc est au stade d’une «guerre froide» susceptible de passer à une «guerre chaude». Quelle appréciation Jil Jadid fait-il des raisons et des conséquences de la détérioration du climat entre les deux pays ? Votre parti a-t-il une proposition de sortie de crise ?
Les Algériens et les Marocains sont deux peuples voisins et proches sur beaucoup de points. Cependant, l’histoire de ces deux Etats les sépare profondément. L’Algérie a récupéré sa souveraineté après avoir été annihilée par une longue colonisation, et ce, grâce à une révolution armée populaire. L’Etat algérien en est le produit. Cela a d’énormes conséquences sur sa formation, sa composition, sa doctrine, sa représentativité et sa logique. L’Etat marocain, lui, s’est construit sur le Makhzen en opposition à la majorité populaire du «bled essiba». Etant constamment menacé par une remise en cause par le peuple, le pouvoir marocain s’est toujours appuyé sur des puissances étrangères pour se maintenir. Il n’a aucun scrupule à utiliser tous les moyens, y compris des concessions sur sa propre souveraineté, pour sa survie. Cela vous explique l’influence de certains lobbies étrangers ou la présence directe d’Israël dans le pays.
Nous sommes donc face à un sérieux problème. Si l’Algérie cède face aux ambitions du Maroc, elle finira par être engloutie dans des stratégies antinomiques avec notre idéal constitutif. Si, au contraire, elle résiste, elle risque d’être entraînée dans une «guerre chaude», comme vous dites.
Au vu de la reconfiguration mondiale des enjeux, il vaut mieux s’en tenir à nos positions de toujours et mieux se préparer à toutes les éventualités. Ceci ne doit pas non plus, nous priver de l’espoir que des changements structurels au Maroc peuvent survenir à tout moment. Espérons que cela se fera en faveur du peuple marocain et de ceux du Grand-Maghreb.

Quel regard portez-vous sur la situation que vivent nos voisins des pays du Sahel ?
La région vit une situation extrêmement difficile. Du point de vue humanitaire, nous ne pouvons qu’être très vigilants tout en exprimant par les actes notre compassion et notre fraternité. Il reste que ce que fait le Mali, le Burkina Faso et d’autres révèle une très grande volonté de s’affranchir des différentes tutelles étrangères. Le paradoxe est que non seulement le Sahel est pauvre, mais en plus il est exploité sans vergogne. Les dernières décisions de la Cedeao pour lever les sanctions contre le Mali est une évolution positive. L’Algérie doit rester très attentive et très impliquée dans les processus politiques qui s’y développent. La stabilité de cette région est stratégique pour l’Algérie.

La relation avec la France, un partenaire important à plus d’un titre, reste marquée par un processus de «dégel laborieux», selon les termes du chef de la diplomatie Ramtane Lamamra. Qu’en pensez-vous et que propose Jil Jadid pour la renouveler sur des bases moins conflictuelles ?
Oui, l’Algérie et la France sont des partenaires très importants. Sans avoir à énumérer les intérêts de chacun dans cette relation, qu’ils soient humains, économiques, historiques, politiques… chacun comprend qu’une coopération bilatérale de qualité peut être d’un très grand avantage pour les deux parties, alors qu’une mésentente peut devenir ingérable. Il faut dire aussi que la communauté algérienne en France est très importante et qu’elle peut devenir un facteur d’entente et de coopération entre nos deux pays au lieu de constituer un motif de tensions.
Par ailleurs, l’Algérie est bien pourvue en ressources énergétiques, mais a besoin d’investissements extérieurs conséquents dans l’industrie et les services. Dans l’autre sens, la France a besoin d’énergie, mais a les moyens d’investir dans de nombreux domaines tels l’agroalimentaire ou la PME/PMI en délocalisant certaines de ses activités énergivores hors de son territoire. C’est en recherchant les bonnes filières où cette coopération peut aboutir à une production concurrentielle que de nouveaux liens peuvent s’établir en s’affranchissant des freins du passé.
Tous ces éléments sont de nature objective. Le problème est que les rapports algéro-français sont d’une nature émotionnelle et relèvent d’un passé excessivement douloureux. Mon sentiment est qu’en France, la classe politico-médiatique traite une série de questions liées d’une façon ou d’une autre à l’Algérie, avec détachement, pour ne pas dire avec désinvolture ou même cynisme. Des responsables politiques réfutent trop facilement la nation algérienne, d’autres encensent le colonialisme dans les enceintes des assemblées ou sur les colonnes des journaux. Les discours amplifiés d’un certain candidat à la présidentielle ont un impact catastrophique sur notre opinion publique. Je sais que, par ailleurs, il y a d’autres courants politiques qui défendent des thèses opposées.
Pourtant, juste après l’Indépendance et jusqu’aux événements des années 1990, une communauté française vivait paisiblement ici en toute harmonie avec les Algériens. La page coloniale avait été tournée et les Algériens voulaient regarder l’avenir. Aujourd’hui, il y a un ressentiment très vif chez eux parce qu’ils ont le sentiment que la France n’a finalement pas accepté leur indépendance et qu’elle n’arrête pas de les juger, de condamner leur religion, de les mépriser avec des caricatures ou dans les meetings politiques.
La mémoire des peuples peut être très oublieuse pour certaines choses, mais extraordinairement puissante et rémanente pour d’autres. Et les Algériens savent se faire désagréables lorsqu’ils le veulent.
La France officielle devrait à mon sens rester très discrète sur tout ce qui concerne les affaires intérieures des Algériens et laisser la société civile, les hommes d’affaires, les femmes et les hommes de culture et de bonne volonté, tisser des relations d’intérêts mutuels dans le respect et l’amitié. L’erreur fatale serait d’engager un rapport de force, comme l’a laissé entendre un ancien ambassadeur à Alger.
Les obstacles sont nombreux, souvent irrationnels mais les atouts pour un meilleur avenir sont incontestables. Aux deux peuples de dépasser leurs différends et d’aller vers un partenariat équilibré, respectueux et fructueux ! Cela est largement à notre portée.

Une dernière question sur la relation avec l’Europe, en direction de laquelle il y a le souhait de renégocier l’accord d’association. Est-ce une priorité, selon vous ?
Il n’y a pas de doute que cet accord devra être renégocié, non pas qu’il soit intrinsèquement mauvais mais parce que l’Algérie n’a pas les moyens de bénéficier de ses dispositions. Cet accord aurait été bon si l’Algérie avait des capacités de production et d’exportation conséquentes. Finalement, le commerce se fait dans un seul sens. C’est grâce aux hydrocarbures que la balance commerciale a tenu la route.
En réalité, la conjoncture mondiale est en passe de changer la donne et l’équilibre commercial et financier mondial est en pleine reconfiguration, ce qui suppose ipso facto une réévaluation des accords, en général, et celui avec l’UE, en particulier.
Je ne veux pas jouer les Cassandre, mais je pense que la construction européenne sera bientôt en question, en tous les cas, telle qu’elle est actuellement, elle ne semble plus pertinente. Les tensions internes qu’a mises en lumière la guerre en Ukraine et le déséquilibre monétaire flagrant entre le Nord et le Sud de l’Europe reposent la question de la viabilité de l’Euro et du système économique mis en place.
L’Algérie, doit en tous les cas, repenser ses relations économiques à la faveur des nouvelles donnes.