La cinémathèque est de nouveau au cœur de l’actualité cinématographique et culturelle algérienne, et c’est tant mieux ! Ce retour est le résultat d’un bilan encourageant de remise en scène de cette magnifique institution par son directeur Salim Aggar. Il est à deux faces : l’une visible et qu’on regarde à travers une programmation séduisante de productions algériennes récentes aux côtés des films du patrimoine national et universel dans des salles rénovées ou nouvelles, l’autre, se situant hors de la vue du public, et dont on observe une partie à travers le travail difficile, mais capital de sauvetage, de préservation et de conservation des archives cinématographiques dans tous les genres et sous toutes les formes. Un «trésor national», nous dira le patron des lieux dans ce passionnant entretien.

Entretien réalisé par Nordine Azzouz
Reporters : La Cinémathèque algérienne rend hommage à Federico Fellini. Quelques-uns de ses plus grands films sont programmés depuis le 30 mars et jusqu’à aujourd’hui, 8 avril. C’est une façon, pour votre maison, de fêter le printemps ?
Salim Aggar :
La Cinémathèque algérienne est la maison de tous ceux et celles qui aiment le cinéma. Elle leur est ouverte à tous les moments de l’année et pas uniquement au printemps, même si l’arrivée de cette belle saison a quelque chose de symbolique cette année. Après des mois de confinement, on a rouvert nos salles au public et quoi de mieux que Fellini, un grand cinéaste qu’on aime et qu’on admire, pour le rappeler. L’hommage rendu avec la participation de l’Institut culturel italien n’est pas le premier du genre. Mais, outre huit longs métrages et un documentaire sur le cinéaste, il comprend cette fois des nouveautés, une conférence-débat sur l’œuvre fellinienne, ainsi qu’une exposition d’affiches et de photos…

C’est, pour vous, une façon de poursuivre le travail de médiatisation remarqué que vous faites pour faire venir ou revenir le public absent depuis bien avant la crise sanitaire?
C’est pour rappeler surtout qu’à la Cinémathèque, on montre des films qu’on ne voit plus nulle part dans le pays, où il y a de moins en moins de salles. On cherche à donner aux gens la possibilité de voir ou de revoir de bons films et des chefs-d’œuvre cinématographiques qu’ils ne peuvent pas trouver ailleurs, y compris sur le Net. C’est pour rappeler qu’à la Cinémathèque il y a des moments où, contrairement aux salles commerciales, qu’on quitte au mot «fin», on peut discuter le film et le critiquer avec d’autres. Vous parliez de médiatisation, c’est pour moi et mon équipe une véritable bataille à mener. Pendant très longtemps, la Cinémathèque a disparu des rubriques et des débats culturels, alors qu’elle n’a pratiquement jamais arrêté sa programmation, sauf en période de peur de la Covid-19. Il faut que cette anomalie cesse, car elle a sans doute aggravé l’absence du public. C’est pourquoi nous avons lancé un site web et créé à notre niveau une véritable page Facebook qui a aujourd’hui 8 000 fans, un compte twitter, Instagram et une chaîne Youtube

Un public que vous recevez depuis la mi-février dernier. Revient-il ?
On a rouvert les salles à partir du 18 février. Cela s’est fait symboliquement à l’occasion de la Journée nationale du chahid et progressivement au rythme du public qui revient de la double absence imposée par le confinement et les règles sanitaires de lutte contre la Covid-19 et les longues et nombreuses années qui l’ont éloigné des salles obscures. Ce n’est pas encore cette foule étonnante qu’on se surprend à retrouver aujourd’hui sur de vieux journaux ou de photos anciennes, ce grand peuple du cinéma qui faisait rivaliser en affluence cet art avec les stades de foot (rires), mais on sent un petit retour. Les gens ne sont pas assez nombreux, pas comme on le voudrait, mais ils viennent ou reviennent voir les films qu’on leur propose. Il faut que ce timide reflux se poursuive en grandissant et que les spectateurs et les cinéphiles reprennent la place qu’il n’auraient jamais dû quitter, même si tout nous incite actuellement à voir des films à la maison et sans la peine de se déplacer.

Qu’entendez-vous par là, un aveu d’impuissance ?
Non, du tout. C’est une bataille perdue d’avance que de vouloir concourir avec les plateformes internet et les chaînes thématiques captées dans les foyers algériens. On n’avance pas sur le même terrain ni avec les mêmes armes. Nous sommes dans un pays dont la sociologie a profondément et terriblement changé. De manière incroyablement rapide, l’Algérie a changé de visage et les Algériens de comportement vis-à-vis des arts du spectacle et du cinéma en particulier. Croire qu’on peut regagner le public des années soixante-dix ou du tout début des années quatre-vingt me paraît illusoire à l’heure où l’on peut voir un documentaire, un court ou un long métrage sur son téléphone portable. A côté de ces nouveaux médias et moyens de diffusion, il faut chercher à se frayer son propre lieu d’expression, sa propre zone en fonction de sa propre identité, en donnant aux gens l’opportunité d’accéder à des films et à des créations filmiques qu’ils n’ont pas l’habitude de voir ailleurs ou qu’ils ne peuvent pas regarder parce qu’il n’y a pas de circuit de distribution. C’est ce que nous cherchons à faire…

En programmant des films algériens sortis récemment ?
C’est cela. L’idée est que la Cinémathèque, c’est du patrimoine, mais c’est aussi faire connaître au public algérien les films réalisés et produits par des contemporains, des gens et des artistes d’aujourd’hui. Dans un pays où la question de la distribution et la diffusion cinématographique attend toujours d’être réglée, c’est comme d’offrir une porte d’entrée à des cinéastes algériens dont les films méritent d’être montrés et doivent l’être. Avec le soutien de la ministre de la Culture et des Arts, depuis le 15 mars, on participe avec dix salles à la sortie commerciale de quinze films importants produits par le Centre algérien de développement du cinéma (CADC). Les projections se font partout où il y a le réseau de la Cinémathèque, d’Est en Ouest et du Nord au Sud, à travers des diffusions numériques (Blu[1]ray et DCP) pour les salles qui disposent de l’équipement adéquat.

A quel rythme et à quel tarif ?
Jusqu’en juin prochain, on sort deux films par quinzaine. Le ticket d’entrée est à 200 et 500 dinars selon les films programmés à la projection. C’est plus cher que le tarif pratiqué depuis des années à la Cinémathèque, où le billet coûte 70 dinars, mais ce n’est pas beaucoup pour le public qui veut voir à quoi ressemble la création filmique et cinématographique algérienne actuelle, qui est d’ailleurs très belle. C’est utile, pour ce public, de savoir ce que font des cinéastes salués à l’étranger comme Hassen Ferhani, Amine Sidi-Boumedine et d’autres… Au plan commercial, c’est, pour nous, un test aussi. On ne peut pas rester au billet de 70 dinars indéfiniment. On voudrait passer à 100 dinars, peut-être davantage, mais toujours avec le souci d’une offre diversifiée et plus attractive. La Cinémathèque a toujours fait passer la culture avant le commercial, mais il est temps, je crois, de s’orienter vers une logique qui assurerait à notre réseau des rentrées d’argent qui lui permettraient de répondre à certains besoins. Dans ce réseau, on a 12 salles qu’il s’agit de rentabiliser.

En comptant sur les entrées uniquement ?
Non, évidemment. On dispose maintenant d’un arrêté ministériel qui nous permet de louer nos espaces pour certaines manifestations et de les aménager pour les rendre plus conviviaux avec la possibilité d’installer, par exemple, des cafétérias ou des points vente de produits en relation avec le cinéma et la culture. C’est une opportunité qui nous est offerte pour chercher un nouveau public et de nouer avec lui des liens qui inciteraient chez lui la curiosité de voir nos films, ceux du divertissement compris. En arrivant à la Cinémathèque, j’ai commencé par consulter les chiffres. A une époque, jusqu’au début des années 1990, la salle du 26, rue Larbi-Ben M’hidi à Alger, recevait jusqu’à plus de 100 spectateurs par séance. Aujourd’hui, on est loin de cette fréquentation, mais cette possibilité pour nous de s’ouvrir à d’autres activités peut nous aider à faire redécouvrir le plaisir de voir un film en salle. C’est en droite ligne avec notre réflexion de renouer avec les cinéclubs, d’inviter des réalisateurs, d’organiser des conférences, des avant-premières et des hommages.

En somme, il s’agit de faire revenir le réseau de la Cinémathèque algérienne à sa vocation, un lieu de débat et d’échange avec le public…
C’est ce que nous avons fait avec succès le 8 mars dernier avec la projection de courts métrages sur les violences faites aux femmes. N’étaient les restrictions sanitaires qui nous interdisent d’aller au-delà de 50% des capacités d’accueil de la salle, on aurait eu un public plus nombreux. C’est ce que nous comptons faire en multipliant les programmes thématiques autour des grandes questions qui agitent le pays et le monde, en s’ouvrant aussi au monde de la formation. Il y a en cours de route un projet de convention avec l’Institut supérieur des métiers des arts du spectacle et de l’audiovisuel (ISMAS) pour amener ses étudiants à des projections et à des ateliers-débats. Nous poursuivons une collaboration avec l’Ecole supérieure de journalisme pour permettre à ses étudiants de découvrir ce que c’est que la Cinémathèque. Parmi les jeunes gens qu’on a reçus, et aussi incroyable que cela puisse paraître, certains n’avaient jamais mis les pieds dans une salle de projection. Tous ont pu découvrir que la Cinémathèque, c’est aussi des archives constituées de films, de documentaires, de documents écrits, d’affiches, des scénarios originaux, de thèses sur le cinéma, dont certaines remontent au début des années 1960. Un vrai trésor national !

Vous les avez invités à visiter les archives déposées à la Bibliothèque nationale et les bureaux du Centre de documentation de la rue Debussy à Alger…
Oui, au centre de documentation, on a la plus grande collection d’affiches du monde arabe et d’Afrique. Aucune cinémathèque ne possède autant d’affiches, même si beaucoup, je ne vous le cache pas, ont été dérobées ou ont disparu par faute d’inventaire, de contrôle et de conservation. Aujourd’hui, on a plus de 9 000 pièces qu’une équipe est en train d’identifier, de classer et de scanner. Depuis le début de l’opération, en 2020, on a pu scanner plus de 1 000 affiches et le travail se poursuit. Quand les affiches sont signées, il s’agit de répertorier leurs auteurs ; un travail qui n’a jamais été fait auparavant et qui devrait nous conduire à la création d’un catalogue, un peu à l’image de ce qu’a fait en Egypte un collectionneur comme Sameh Fathi avec qui on échange, qui doit avoir chez lui plus de 4 000 affiches… A la différence de la collection de Sameh Fathi, qui est en arabe uniquement, la nôtre est constituée de pièces réalisées en plusieurs langues parce qu’elles ont été réalisées en France, en Inde, au Maroc et dans d’autres pays. Il s’agit, pour nous, de faire découvrir au public que la Cinémathèque algérienne, c’est une histoire fabuleuse même si elle est récente, qu’on a eu des affichistes de renom, tels François Roulet, le premier affichiste de la Cinémathèque algérienne, Slim, Arezki Larbi, et bien d’autres qu’il serait bien d’exposer un jour.

Vous y songez ?
Ah oui. Il faut trouver le moyen et le temps pour les montrer et protéger toute cette richesse. Je le dis parce que j’éprouve une très grande frustration que des pièces précieuses aient été perdues. Certaines ont malheureusement disparu, comme l’affiche originale de la «Bataille d’Alger» de Gillo Pontecorvo. On n’a pas retrouvé celle des «Dix commandements» de Cecil B. DeMille ni celle d’«Il était une fois dans l’Ouest» de Sergio Leone. Les affiches du western et du cinéma hindou, y compris les cinq copies destinées ordinairement à l’archive, ont pratiquement toutes disparu, par délaissement ou par manque de vigilance. J’ai tout de même retrouvé des copies uniques d’affiches de films de Fellini, dont on va exposer une ou deux dans le cadre du nouvel hommage que nous rendrons au cinéaste. Toute la stratégie que nous essayons de suivre aujourd’hui est de ne pas se contenter de miser uniquement sur la programmation, mais d’accorder aux archives l’importance qui leur revient aux points de vue historique, culturel et économique. Dans ce cadre, il s’agit pour nous de poursuivre et d’achever le travail de numérisation que nous avons entamé.

Avec quel argent ?
Nous avons pu récupérer une grande partie d’un budget qui était alloué depuis dix ans à la Cinémathèque pour ses moyens de numérisation et qui était revenu aux Finances faute d’exploitation. Cette ressource nous a permis d’acquérir un scanner pour les 16 et 35 mm, une essuyeuse et une station de restauration. Ce matériel va nous permettre de travailler pendant une période de 5 à 10 ans sur un lot de 60 000 bobines. Les plus anciennes remontent aux années 1950, où il y a beaucoup de films commerciaux hérités de la fin des années 1970 et du début des années 1980 notamment. Tous ces films sont stockés à la Bibliothèque nationale parce qu’il fallait les évacuer des locaux de la wilaya où ils n’étaient pas très protégés et la Cinémathèque ne dispose pas encore d’endroit adéquat. Sur place, nous avons deux personnes qui s’en occupent, mais nous avons besoin d’au moins dix agents que nous ne pouvons avoir à cause du gel, depuis 2015, des recrutements dans la Fonction publique. Toujours est-il qu’à la Bibliothèque nationale, nous disposons d’un périmètre qui nous a permis de sauver du sinistre des bobines dont celles que j’ai pu récupérer du sous-sol de la salle de Blida, où j’ai constaté des dommages importants. L’enjeu est qu’il n’y ait plus ce genre de situation et qu’on puisse bénéficier de dérogation pour faire des recrutements pertinents, pour avoir des ingénieurs en informatique, par exemple. Nous n’avons qu’un seul attaché à la conservation. Je dois attendre que quelqu’un démissionne pour pouvoir recruter et pourvoir un poste de responsabilité, ce qui n’est pas une situation aisée et que j’ignorais tout auparavant, n’étant pas de l’administration à l’origine. Mais on s’adapte et on essaie de profiter du mieux qu’on peut de notre politique de coopération avec les autres cinémathèques du monde et avec la Fédération internationale des archives du film (FIAF) grâce à laquelle on bénéficie de cycles de formation à la restauration.

Quelle est la priorité dans ce domaine ?
La priorité, c’est le fonds algérien. On dispose de plus de 350 films tout format, la première partie fait partie des archives de l’ALN récupérées de Tunisie à l’Indépendance en 1964 par Sadek Moussaoui, le premier responsable du CNC (Centre national de cinéma), et déposée au niveau de la Cinémathèque dès sa création en 1965. Dans ce fonds, il y a également des archives dont certaines inédites de la Guerre de libération, des courts métrages qu’il s’agit de restaurer et conserver. Ensuite, il y a le fonds du cinéma algérien. L’Algérie dispose d’un catalogue de plus de 250 films cinématographiques, qui a été déposé à la Cinémathèque de 1965 à 2014. La Cinémathèque algérienne possède le dépôt légal qui oblige chaque producteur à déposer une copie du film à la Cinémathèque algérienne. Aujourd’hui, la numérisation du fonds algérien est la plus grande priorité pour le sauvegarder, après on doit s’occuper des centaines de films étrangers qui sont devenus au fil des années une mine d’or. Certains pays comme l’Egypte, ont perdu leurs films car ils ont été vendus à des acheteurs du Moyen-Orient. La Cinémathèque algérienne devient alors le seul et unique conservateur des films arabes et certains films européens, et même d’Amérique latine. Seuls les pays d’Europe et d’Amérique du Nord ont conservé et numérisé leurs archives.