Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : Tout d’abord quelles sont les raisons de la colère des pharmaciens, au point que le Snapo a annoncé une grève nationale le 28 février prochain ?
Dr Messaoud Belambri : La demande de ce mouvement de grève est venue de la base. Cela fait des semaines que la colère gronde au niveau de nos adhérents et plus précisément depuis les Assises nationales, où, malheureusement, il y a déjà eu, lors des recommandations, une volonté affichée de changer la réglementation concernant l’installation et l’ouverture des pharmacies.
Mais, depuis que le ministre a fait sa déclaration, jeudi dernier, à l’Assemblée populaire nationale (APN), les pharmaciens sont vraiment en colère et indignés que le ministre présente leur activité comme une simple activité commerciale qui doit être soumise à la concurrence.
Cette déclaration a été faite suite à une question orale d’un député de la wilaya de Béjaïa sur la problématique des diplômés en pharmacie qui sont au chômage et qui ne peuvent accéder à l’ouverture d’une pharmacie. Le ministre a répondu qu’« il y a une discussion avec l’Ordre national des pharmaciens et le Snapo, mais il y a beaucoup de résistance ». Le ministre a ajouté qu’« il veut changer la réglementation de l’installation et de l’ouverture d’officine qui n’ont pas changé depuis 2005 ». Ceci, en argumentant que c’est une activité qui doit être soumise à « la concurrence commerciale ». Il a même ajouté que « l’on peut implanter une pharmacie entre deux pharmacies qui existent déjà pour laisser tout le monde travailler ». Le ministre de la Santé a enchaîné en informant qu’un arrêté ministériel est en préparation et va être publié très prochainement pour changer la réglementation.
Cette réponse du ministre a mis en colère toute la corporation, d’abord parce qu’« il parle de concurrence sur une profession de santé et sur un produit aussi sensible que le médicament ». « La pharmacie est une profession de santé soumise à un code déontologique et à une éthique et pas un simple commerce à but lucratif. Et c’est vraiment malheureux de dévaloriser et mépriser le métier de pharmacien. De plus, la carte pharmaceutique existante couvre convenablement les besoins de la population. De ce fait, nous nous indignons contre ces tentatives de clochardisation et paupérisation de la profession de pharmacien ».
Que répondez-vous à ceux qui disent que l’Ordre des pharmaciens et le Snapo bloquent l’installation de nouveaux pharmaciens ?
Nous démentons ce genre d’affirmation, bien au contraire, grâce à l’action du Snapo et de l’Ordre des pharmaciens, plus de 4 500 postes ont été ouverts en zones enclavées. Et même, actuellement, nous continuons les ouvertures d’officines. Au niveau de toutes les wilayas, il y a des postes à pourvoir. A Alger, en 2021, il y a eu 100 postes ouverts, actuellement, à Tipasa il y a 40 autres en attente de distribution, de même, il y a 42 postes en attente d’attribution à Sidi Bel Abbès et 67 à Msila. Cela se fait en respectant la réglementation et le numerus clausus, d’où, encore une fois, je reviens sur le fait que l’on ne peut pas faire valoir la concurrence commerciale pour une profession de santé comme le pharmacien. Il s’agit de l’accessibilité aux médicaments selon les besoins de la population.

Ce n’est pas un produit lambda que l’on brade, encourageant ainsi la surconsommation de médicaments et l’automédication d’une manière irresponsable. Même le président de la République a dénoncé la surconsommation des médicaments et des antibiotiques lors des récentes Assises de la santé.
En touchant à la réglementation, cela veut dire que l’on veut en finir avec les normes de distributions équilibrées et adéquates de manière géographique en fonction des besoins réels de santé de la population. Il faut savoir que la carte pharmaceutique est indissociable de la carte sanitaire. J’ajouterais que c’est grâce à cette structuration du réseau officinal convenablement réparti que l’on a pu garantir, ces 20 dernières années, un développement sûr, constant et régulier de notre production nationale de produits pharmaceutiques. On est passé de 15% à 71% de production nationale grâce notamment aux efforts des pharmaciens.

Et quel est votre avis concernant l’argumentaire que ce changement de réglementation contribuerait à résorber le chômage des jeunes diplômés en pharmacie ?
C’est faux comme argument, car du fait que l’université forme entre 1 500 et 2 000 pharmaciens par année, l’officine ne peut pas constituer le seul débouché pour tous les diplômés. Dans les métiers de la pharmacie, il n’y a pas que l’officine, il y a l’industrie pharmaceutique, les établissements pharmaceutiques, les laboratoires, les délégués médicaux et d’autres métiers. Mais la problématique actuelle c’est que la majorité de ces métiers sont arrivés à saturation parce qu’il y a un grand déséquilibre entre la formation des pharmaciens et les possibilités d’accès au métier de la pharmacie sur le terrain. Autre précision, ceux qui sont en classement et en liste d’attente d’installation ne sont pas tous au chômage. 95 % de ces listes d’attente sont des pharmaciens qui sont déjà en exercice dans différents secteurs de la pharmacie, notamment au niveau des hôpitaux et des établissements pharmaceutiques. Prétendre donc que la libération de l’installation et de l’ouverture d’officines va résorber le chômage est un faux argument, de plus, qui va anéantir la profession.

Quelles seraient, justement, les conséquences d’un changement de la réglementation pour l’installation et l’ouverture de pharmacie tels qu’annoncé par le ministre de la Santé ?
Les intentions exprimées par le ministre de la Santé risquent de provoquer un véritable massacre et la mise à mort de la profession de pharmacien. C’est directement 71 000 emplois au niveau des officines qui sont menacés. Si on parle de concurrence commerciale, cela ouvre la porte à toutes les pratiques que nous avons déjà dénoncées, comme la vente sans ordonnance et l’explosion de l’automédication. Il ne faut surtout pas oublier le combat que nous avons mené pour encadrer des produits aussi sensibles que les psychotropes. Si on parle de concurrence commerciale à but lucratif, il y aura des conséquences désastreuses sur ce volet. Cela sera également un véritable danger concernant la sécurité sanitaire de nos concitoyens.
De plus, dans tous les pays du monde, et selon les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), y compris dans les pays que certains considèrent comme des pays qui ne sont pas bien structurés en matière de réglementation, la notion de répartition géographique équilibrée des officines s’impose toujours et doit être respectée. Je tiens à rappeler que cette notion de numérus clausus a déjà été supprimée sans concertation par le ministère de la Santé en 1999 et le Conseil d’Etat l’a rétabli. L’équilibre de la répartition géographique est donc une norme de régulation fondamentale au sein de la profession. Si on ne tient plus compte de cet équilibre géographique en plus des conséquences désastreuses sur la profession on va encore assister à un exode des officines des zones rurales vers les centres urbains importants. On a l’impression qu’il y a une volonté de casser la profession de pharmacien et de déstructurer un réseau qui est bien construit, bien structuré et bien réparti.