Le président du Haut-conseil de la langue arabe évoque avec nous dans cet entretien, à l’occasion de la célébration de la Journée mondiale de la langue arabe, quelques aspects de l’activité de l’institution qu’il dirige. Il nous livre son appréciation sur la langue d’Al Jahiz qu’il défend et considère comme « notre cause à tous », comme il revient sur les grandes questions mises en avant dans le cadre du débat sur l’identité algérienne, la place de la langue berbère et la darja…

Reporters : Le 18 décembre, nous avons célébré la Journée internationale de la langue arabe. L’une des six langues officielles et de travail des Nations unies. Vous considérez qu’il y a 1,8 milliard de personnes qui utilisent l’arabe quotidiennement. Quelle est la réalité et la place de la langue arabe dans le monde aujourd’hui ?
Salah Belaïd : La langue arabe compte plus de 17 siècles d’histoire et de culture, contrairement au français qui ne compte que 3 siècles et l’anglais 6 siècles, ou encore, le turc un seul siècle… Ce long chemin est représenté, aujourd’hui, par 12 institutions qui œuvrent à la promotion de la langue arabe, langue de la civilisation humaine depuis 2012. Les 17 siècles d’existence sont répartis en 6 étapes d’évolution, depuis ce qu’on appelle en arabe Moalaket à nos jours.
Nous savons tous que la langue arabe est une langue très riche en vocabulaire et compte pas moins de 12 300 312 mots et 16 800 racines, contrairement à l’anglais qui compte 600 000 mots et 1 000 racines seulement.
L’arabe est omniprésent dans 60 pays, tandis que la francophonie dans 56, l’anglais dans 110. Vingt-deux pays considèrent l’arabe comme langue officielle. Il y a 26 pays où l’arabe est la deuxième langue officielle. La langue arabe est la seconde langue étrangère dans 12 pays.
En 2012, on comptait sur la toile 5 millions d’internautes arabisants, mais après l’officialisation de l’arabe dans les institutions mondiales, ils étaient plus de 136 millions d’utilisateurs en langue arabe. Aujourd’hui, elle est en quatrième position en termes d’utilisation sur le net.

Quid de l’évolution de la langue arabe en Algérie ?
La décision d’officialiser la langue arabe existe depuis 1963. Elle se trouve dans l’article 03 de la première Constitution de l’Algérie indépendante. Le problème est dans l’utilisation et l’usage. La question qui se pose maintenant est comment faire pour appliquer cette décision sur le terrain ? Je pense que la politique linguistique en Algérie n’est pas assez claire. Les autorités doivent clarifier la politique linguistique tracée. A ce propos, l’expérience nous montre que chaque responsable, une fois en place, annule le travail précédent. Et c’est une erreur. Notre objectif est de bâtir l’Algérie des institutions pérenne qui ne disparaît pas avec la disparition des responsables. Nous voulons une continuité, un enchaînement de la même politique. Nous pouvons ne pas être d’accord sur la méthode, mais pas sur les bases.

Au niveau du Haut-conseil de la langue arabe, nous sommes, entre autres, sur un projet d’encyclopédies de la langue arabe. Ce projet s’étend jusqu’à l’an 2026. Pour le moment, nous avons pu éditer 8 encyclopédies seulement pour les deux premières lettres de langue arabe « A » et « B ». Nous comptons également quelques associations pour la promotion de la langue arabe à caractère littéraire.

Comment le Haut-conseil a-t-il célébré cet évènement ?
Je vous informe que la célébration de cette Journée mondiale a commencé il y a cinq ans, c’est-à-dire en 2016. Car avant cette date, nous ne la célébrions pas. Le Haut-conseil de la langue arabe est la seule institution qui fête cet évènement mondial. Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique participe à la célébration à travers certaines universités du pays. Les ministères de l’Education nationale et de la culture ne peuvent pas se le permettre pour le moment à cause de leurs soucis et difficultés internes. Mais il faut savoir que beaucoup d’institutions à travers le monde célèbrent cette journée et pas seulement dans les pays arabes.
On dit que la langue arabe n’est pas l’outil idéal pour enseigner les matières scientifiques et technologiques. D’ailleurs, les thèses les plus importantes sont rédigées et présentées en anglais ou en français. L’arabe y est presque totalement absent. Qu’en pensez-vous ?
La Syrie et l’Irak enseignent l’arabe dans tous les cycles éducatifs, y compris les matières scientifiques à l’université. Cette expérience a été un succès. Il est possible d’enseigner les sciences en langue arabe. Qui a dit le contraire ? Le problème réside dans la politique des académies linguistiques et non pas dans la langue arabe. D’ailleurs, la médecine et les mathématiques n’ont pas de langue. Le médecin doit apprendre la médecine en langue arabe et communiquer facilement avec le simple citoyen.
D’autre part, oui, j’avoue qu’il y a une pauvreté dans les concepts scientifiques et techniques en arabe. Nous travaillons justement sur cette question. Il faut aussi savoir que ce problème est dû à la colonisation, qui a joué un grand rôle dans la restriction de la langue arabe dans le monde.

En tant qu’expert et spécialiste qui a beaucoup œuvré pour l’évolution de la langue arabe, quels sont, selon vous, les pas à suivre pour permettre à la langue arabe d’être parmi les plus utilisées au monde ?
Pour bien faire avancer une langue, il est essentiel de l’introduire à l’école, à l’administration et aux médias. Nous devons davantage arabiser et généraliser l’arabe à l’Ecole, à l’Administration et aux médias. Donner l’importance à la culture arabe peut participer à la promotion de la langue. Permettez-moi d’ouvrir une parenthèse ici pour dire que notre institution, le Haut-conseil de la langue arabe, a participé dans la formation de plusieurs secteurs et administrations pour introduire la langue arabe dans le monde professionnel algérien. Nous avons corrigé beaucoup d’erreurs linguistiques…
Je voudrais souligner que la langue arabe n’est pas seulement une affaire du Haut-conseil de la langue arabe ou des académies linguistiques spécialisées, mais c’est notre cause à tous.

Le problème de l’identité est très profond dans la société algérienne. Vous avez édité un ouvrage sur cette question. Qu’est-ce que, pour vous, « l’identité nationale algérienne » ?
L’identité est un sujet qui fait couler beaucoup d’encre chez nous. Aujourd’hui encore, il est présent en force. Je pense que nos ancêtres ont bien tranché cette question depuis de longues années. Pourquoi nous revenons à chaque fois à la case départ. Nos grands-parents, des Phéniciens, Arabes, Amazigh et Africains, n’avaient pas ce problème qui émerge aujourd’hui et semble très profond. Nos parents ont choisi la langue arabe parce que c’est la langue de leur religion qui les unit. D’autre part, le problème identitaire de l’Algérie vient de la colonisation française. Les colons ont tout fait et essayé pour effacer notre identité, notre culture, notre religion et tout notre vécu.
Je dis haut et fort que nous ne voulons pas faire des langues étrangères, les langues de l’identité algérienne. On refuse catégoriquement cela.
Autre chose, il faut savoir qu’on ne peut pas émerger ni avancer si nous renonçons à notre langue, nous ne devons pas servir la pensée et l’idéologie des autres civilisations au détriment de la nôtre. Nous ne devons pas rater la globalisation cette fois et se concentrer sur des questions idéologiques secondaires. Nous devons régler nos problèmes maintenant et urgemment et ne pas laisser les générations futures revivre les mêmes soucis.

L’arabe est la langue qui nous rend forts devant les autres langues étrangères. Il est important de poser les questions suivantes : quelle est la langue qui nous fait avancer actuellement parce que nous sommes très en retard par rapport aux grands Etats ? Quelle langue a un bagage linguistique très riche ?

Que pensez-vous du débat entre les partisans d’une écriture de tamazight en caractères arabes et ceux qui préfèrent les caractères latins ?
En tant qu’expert en langue et culture arabes, je crois que l’arabe, une langue très riche comme je vous disais, est la plus adéquate pour bien écrire et prononcer tamazight. Il faut savoir que les citoyens sont attachés à leur langue maternelle. Quand on écrit tamazight en français, en latin j’allais dire, cela ne passe pas. Nous sommes dans un pays où la langue arabe est la langue officielle depuis 1963. Cela a joué énormément sur la mentalité et le comportement des Algériens.
Cela dit, je laisse le débat ouvert et cette question doit être tranchée par nos spécialistes et linguistes. Je dirai juste qu’il faut prendre en considération les dimensions identitaires en évitant les conflits idéologiques. Beaucoup de choses nous attendent pour être freinées par la question identitaire.

Qu’en est-il de la « darja » algérienne ? Que pouvez-vous dire de cette langue de la quotidienneté et qui s’enrichit chaque jour de nouveaux vocables dont ceux empruntés à d’autres langues?
Chaque langue a plusieurs niveaux de communication ; c’est-à-dire familier, standard et soutenu. Nous ne parlons pas tous de la même façon, cela dépend des interlocuteurs et du contexte.
Par contre, je crois qu’il faut éviter l’amalgame linguistique. Car, il est dangereux. Parler un dialecte composé de plusieurs langues ne sert ni la langue ni sa promotion. Je vous donne un exemple. Pour moi, les journalistes, dans leurs émissions et programmes, doivent utiliser une langue correcte et soutenue en s’adressant aux citoyens. Et ce n’est pas le contraire, c’est-à-dire utiliser le parler de ce qu’on appelle « la langue de la rue » pour bien passer le message. Nous devons garder la langue académique qui nous réunit tous. n