Reporters : La première question sur votre livre porte sur votre témoignage et l’écriture que vous en faites ; vous n’enjolivez pas, vous ne noircissez pas non plus ce que vous avez vu et vécu dans cette Algérie des années 1960 et début des années 1970. D’où vous vient cette aptitude à raconter cette époque avec distance ?
Elaine Mokhtefi : Je ne suis pas une intellectuelle. Je ne rapporte pas les faits pour tirer des conclusions. Je raconte ce que j’ai vu et senti, c’est tout. Et j’essaie d’être honnête, de rapporter exactement. C’est difficile. J’ai plein de photos dans la tête, qui ne se sont pas estompées. Par exemple, Krim Belkacem toujours englouti dans son imperméable noir trop long, M’hamed Yazid avec sa démarche lourde et déterminée, Mohamed Benyahia aux yeux qui clignotaient perpétuellement, et d’autres encore, du Dr. Francis, d’Ahmed Boumendjel à l’écart. Ali Yahia Abdenour que j’ai amené déjeuner dans Hamburger Heaven à New York pour qu’il ait un aperçu de la vie américaine. Je vois encore Benyoussef Benkhedda, dans l’escalier de l’immeuble du bureau, en face de Boudjakdji, Sahnoun et moi, en train de nous dire que l’Algérie serait socialiste…

Ce que vous dites-là se rapporte en grande partie à l’époque où vous étiez au bureau du GPRA à New York. Vous n’étiez pas la seule Américaine à y travailler. Qui était Marianne Davis dont on n’a jamais entendu parler auparavant ? Qui, dans ce bureau, rencontrait et «briefait» Tom Brady du New York Times ?
Tom Brady était sûrement renseigné par des membres dirigeants du GPRA, tels Yazid à Tunis. Chanderli à New York. Marianne Davis était une jeune Américaine qui a appris le français et a travaillé au bureau algérien, qui est aussi venue chez moi à Alger après l’Indépendance.

Concernant votre «parcours onusien», une impression, à vrai dire, s’impose : l’histoire pourtant si importante de ce bureau de l’Algérie combattante à New York n’a pas encore été écrite, n’est-ce pas ?
Je suis totalement d’accord avec vous que l’histoire du bureau de New York et l’histoire de la contribution de l’Algérie pour la libération de l’Afrique restent à écrire. Il faudrait inclure son rôle dans l’élimination du fascisme, en particulier son soutien des organisations antifascistes espagnole et portugaise à l’époque de Franco et Salazar. Ça peut se faire. Beaucoup de participants sont morts, mais les documents, les journaux existent. Si par votre question, vous suggérez que ce soit mon devoir, je dois vous rappeler que j’ai 91 ans.

Vous avez connu Fanon, une référence majeure pour l’histoire du nationalisme algérien et des mouvements anticoloniaux puis antiracistes, aujourd’hui. Qui de l’homme ou de ses idées vous a-t-il le plus influencée après votre première rencontre à Accra en 1960 ?
Fanon connaissait les hommes et les femmes. Il était avant tout psychiatre. Comment aurait-il réagi devant les événements de juin-juillet 62, devant le coup d’Etat de 65 ? Devant les déportations, les emprisonnements, la torture ? Imaginez… Aurait-il été écouté ? On a bien vu quel a été le sort de Mohammed Harbi, de Bachir Hadj Ali et de bien d’autres. J’aime penser que sa voix aurait été forte, qu’il aurait condamné l’arbitraire, la force, la violence…

Le coup d’Etat du 19 juin 1965 a-t-il été, selon vous, le basculement qui a tout a changé – et durablement – en Algérie ?
Pour ce qui est du coup d’Etat, l’avant et l’après, j’ai l’impression que le virus était bien entré dans l’animal pendant la guerre de libération. Il suffit de lire le Mémoire de mon mari pour s’en rendre compte («J’étais français-musulman», éditeur Barzakh). Il y raconte avec ferveur et quel courage comment était mené cette guerre, les qualités et défauts de ses dirigeants… On voit bien le manque de démocratie, la violence, comment les décisions étaient prises.

La partie essentielle de votre livre est consacrée au séjour de membres importants des Black Panthers dont Eldridge Cleaver et son groupe en Algérie. On sait à quel point la pensée de Fanon était importante pour le mouvement, on savait moins la difficulté pour ces membres à séjourner dans cet Alger de la fin des années 1960 et du début des années 1970…
En ce qui concerne l’influence de Fanon sur les Panthers, il est clair qu’elle était grande. Chaque section à travers le pays devait faire l’étude de ses livres et si possible chaque militant les lire. Il s’agissait de «Les Damnés de la Terre» et «Peaux Noirs, Masqués Blancs» tous les deux… Les Panthers n’avaient jamais séjourné dans un pays du Tiers-Monde. Ils ne connaissaient pas le sous-développement profond, même s’ils se voyaient faisant partie de ce Tiers-Monde. Quoi qu’on dise, ils étaient ressortissants du monde développé, possédaient une technicité, une intelligence formées dans le monde développé. Ils faisaient partie d’un monde croyant, aussi bien musulman que chrétien, mais c’était des religions adaptées à leur façon de vivre. L’Algérie sur ce plan-là était certainement une révélation difficilement captée et absorbée.

Votre relation à l’Algérie, à sa révolution anticoloniale, ainsi qu’à ses jeunes années d’indépendance, aurait-elle été différente si vous n’aviez pas eu dans ce pays des liens personnels, connu le «désir» comme vous dites puis, plus tard, l’amour de votre vie ?
J’ai l’impression étrange de confondre mes amours et l’Algérie. L’un se fond dans l’autre. En cherchant l’idéal, quelle est la différence entre la passion qu’on peut ressentir pour un pays, une cause, un partenaire ? Même quand on se quitte, il reste de la braise, de ce qu’aurait été possible. Je reste convaincue, comme je le dis dans le texte, que j’ai épousé une cause, celle de l’indépendance de l’Algérie. J’y ai vécue dix ans avant de rencontrer mon mari, en 1972.

Etes-vous encore nostalgique de cette époque ?
Evidemment, c’était ma jeunesse, c’était une époque. J’ai vu la guerre d’Algérie comme un événement essentiel, comme fondamental. Est-ce qu’on se rend compte que les Algériens ont libéré l’Afrique ? Que la France a accordé l’indépendance à plus de vingt pays, y compris le Maroc et la Tunisie, pour garder l’Algérie française ? Que dans son maquis, l’Algérie a formé les combattants de l’Angola, du Mozambique, de Guinée Bissau, de l’Afrique du Sud, du Sud-Ouest Africain ? Même Nelson Mandela est passé par là. Comment ne pas reconnaître ? Comment oublier ? Les acteurs de cette ère sont presque tous morts, mais les chercheurs, les historiens ?

Pour une mise en perspective avec l’actualité, pensez-vous que le combat des Black Panthers fait encore sens aujourd’hui aux Etats-Unis ?
Je suis convaincue que le souvenir de l’activité des Panthers reste vivant dans la mémoire des Noirs Américains, que cela a joué dans la création de nombreuses organisations militantes dont Black Lives Matter.

Restons dans la mise en perspective et parlons encore de l’Algérie. Le pays est, à nouveau, en situation d’ouvrir ou non un autre chapitre de son histoire depuis le mouvement du «22 Février». Là aussi, quelle rupture et quelle continuité percevez-vous dans ce mouvement ?
J’ai vu l’Algérie s’ouvrir, se retrouver dans le Hirak. J’y ai même pu prendre part en octobre et novembre 2019. Qui entrevoyait une telle ouverture, une telle explosion pour la démocratie et la justice, un tel ras-le-bol. L’avenir, qui peut nous dire de quoi il sera fait ? Je croise les doigts et je respire longuement…