propos recueillis par nordine azzouz
Reporters : Quitte à se tromper, il semble qu’on assiste depuis quelques années à un assèchement de la littérature, notamment journalistique, consacrée au terrain islamiste algérien, dont les questions toujours plus cruciales ne semblent plus être «débattues» que dans le chahut souvent inquiétant de Facebook et des réseaux sociaux. Est-ce pour cette raison que vous avez décidé de publier votre livre sur les «années FIS» ou est-ce par réflexe commémoratif puisqu’arrive, en ce mois de juin, le trentième anniversaire de l’été insurrectionnel de 1991 ?
Amer Ouali :
Ce livre n’était même pas au stade de gestation au début de l’année. Il est né rapidement d’une rencontre entre l’histoire et le hasard. En fait, je voulais écrire sur les années 90 lorsque j’ai quitté l’Algérie en 2002, après avoir couvert pour le compte de l’AFP toute la «décennie noire» (Cette expression désignait alors la décennie de pouvoir de Chadli Bendjedid avant de subir un glissement sémantique). Pendant cette décennie, j’ai accumulé beaucoup de documents qui allaient servir de base à l’ouvrage projeté. J’attendais de prendre un peu de recul par rapport à l’actualité avant de les exploiter. Mais il s’est produit quelque chose de tout à fait inattendu, les documents ont été jetés par des mains inconscientes. Je parle d’ouvriers intervenus au bureau pour réparer les dégâts provoqués par le séisme de 2003. Ils ont travaillé sans surveillance de qui que ce soit. Cela a ruiné le projet.


J’ai ensuite décidé d’écrire un ouvrage un peu hybride mêlant réalité et fiction, un roman-témoignage. J’ai créé une histoire avec des personnages fictifs auxquels je faisais vivre des scènes réelles. L’idée m’en est venue en consultant un médecin pour des troubles du sommeil. Il a cru déceler un syndrome post-traumatique en m’écoutant. Au lieu d’aller voir un psychologue comme il me le recommandait, j’ai choisi cette thérapie par l’écriture.
J’ai donné le livre à lire à notre ami feu Mouloud Achour, directeur de Casbah Editions. J’ai renoncé à le publier parce que je suis revenu en poste à Alger, qui plus est comme directeur du bureau de l’AFP. Je ne voulais pas publier sous ce statut.
J’ai rangé le manuscrit sans me donner de délai pour le reprendre. L’année dernière, il y a eu la mort du chanteur Idir. Avec l’ami Saïd Kaced, on a rédigé sa biographie. Comme il était en phase d’écriture d’un roman, cela m’a donné l’idée de reprendre mon manuscrit. Je l’ai un peu réécrit et j’en ai même publié un extrait sur ma page Facebook pour tester la réaction des abonnés. Je l’ai ensuite envoyé à deux éditeurs en France et deux autres en Algérie. En France, j’ai eu un accord de L’Harmattan, mais le contrat proposé ne me convenait pas. Le second m’a répondu que sa situation était difficile à cause de la pandémie et qu’il ne prenait pas de premier manuscrit.
D’Alger m’est parvenue une réponse favorable des Editions Frantz-Fanon. Le directeur Amar Ingrachen m’a proposé d’aller au-delà d’un seul livre et de réfléchir à un autre projet. J’ai d’abord voulu lui proposer un livre sur un épisode particulier de la guerre d’indépendance à l’occasion de ses 60 ans. En raison de l’actualité et des débats suscités par le Hirak, j’ai eu l’idée de commémorer les 30 ans du 26 décembre 1991. Le livre est d’ailleurs écrit pour sortir en décembre prochain. La dissolution de l’Assemblée nationale et la convocation du corps électoral pour ce mois de juin nous ont conduits à avancer sa publication. Celle du roman/témoignage devrait suivre.
Cela en ce qui me concerne. Sinon, je partage entièrement votre constat en ce qui concerne l’assèchement de la production de livres par les journalistes sur cette décennie qui va nous marquer pendant longtemps encore. Les confrères Abed Charef, H’mida Ayachi, pour ne citer que ces deux, ont inauguré une démarche qui aurait dû en inspirer d’autres. C’est d’autant plus pertinent que les langues se délient, notamment du côté des islamistes. Les chaînes de télé privées leur tendent le micro en tout cas.
Il est vrai que les livres ne font pas vivre leurs auteurs en Algérie. Cela ne stimule donc pas la production. Il faut explorer des voies pour aider les journalistes qui ont des idées. Je pense, par exemple, à des congés payés par les entreprises de médias qui ont une bonne santé financière. Au lieu de faire venir un journaliste à la Rédaction pour rédiger des articles, on le laisserait là où il veut pour se consacrer à son livre. Tout cela soumis à contrat bien sûr. Nous vivons une période riche en évènements. Les procès successifs auxquels nous assistons depuis deux ans peuvent susciter de nombreux ouvrages. Vous rendez-vous compte ? Des dirigeants politiques de premier plan, des généraux, des hommes d’affaires défilent comme jamais auparavant à la barre en faisant parfois des révélations inouïes et on n’a pas encore un seul livre sur le sujet. Je le regrette.

Dans votre témoignage, vous insistez sur votre qualité de reporter de terrain et de journaliste agencier au plus près de l’événement et de ceux qui le font. Craignez-vous qu’on vous suspecte de subjectivité par rapport aux évènements, notamment sanglants, que vous avez couverts et qui sont devenus matière à histoire aujourd’hui ?
Je ne considère pas le journalisme comme un pouvoir, mais comme un contre-pouvoir. Personnellement, je me flatte de ne pas compter d’amis parmi les «gens importants», ceux qui ont du pouvoir, même s’ils peuvent être mes propres sources. Nous avons une mission de contrôle dans les limites qui sont plus ou moins contraignantes selon les époques et une mission de médiation avec la société. Dans le discours médiatique, la parole ne doit pas seulement descendre des sphères de pouvoir vers la société. Elle doit aussi emprunter le chemin inverse. Je suis personnellement plus à l’aise dans le rôle de reporter ce qui est dans la rue que dans celui de commentateur qui est dans les bureaux et les salons. La liberté de la presse est un attribut de la démocratie. Un citoyen bien informé est un citoyen qui vote en conscience. C’est au journaliste de lui donner les clés de compréhension des évènements. Notre rôle n’est pas celui de rapporter les propos des autres ou leurs faits, mais de leur donner du sens, en les vérifiant, en les contextualisant, en imaginant leurs implications.

C’est là qu’intervient la question de l’objectivité. Je crois que c’est une notion difficile à cerner. La description des évènements et leur analyse dépendent largement de la perception que chacun peut en avoir. Je préfère parler d’honnêteté. Le journaliste ne doit pas travestir en toute conscience, avec la volonté de tromper le public. Notre capital, en tant que journalistes, c’est notre crédibilité. En ce qui me concerne, je souhaite préserver ce capital tant que je continuerai à exercer ce métier.

Selon la recension que vous faites des évènements de cet été meurtrier et du parcours du FIS depuis sa création jusqu’à son basculement dans le sang, il apparaît que l’option des armes n’a jamais été absente de sa stratégie de fonctionnement et de conquête du pouvoir et que l’interruption, en janvier 1992, des élections qu’il a gagnées n’en a été que l’accélérateur. La violence était-elle consubstantielle à son projet ? Cette question centrale de la violence, la façon dont le FIS s’est répandu dans la société via les urnes mais aussi par la coercition fascisante et totalitaire qu’il promettait de généraliser une fois le pouvoir conquis sont, aujourd’hui, mis en doute ou contestés par les islamistes et des non-islamistes. Comment expliquer ce phénomène : résultat d’une politique de réconciliation que vous qualifiez de «non-lieu» par rapport au bain de sang que le pays a connu ? Ou révisionnisme typique d’un un champ politique régressif ?
On ne prend pas les armes sans avoir été préparé. On ne s’improvise pas maquisard. C’est le résultat d’un cheminement mental, d’un conditionnement psychologique. Et quand cela se fait dans le cadre d’un projet collectif, cela suppose un minimum d’organisation et de complicités. Le discours de quelques, je dis bien quelques, dirigeants du FIS a préparé un certain nombre de ses militants à cette perspective. Au fil du temps, ces dirigeants ont su neutraliser la capacité de réfléchir d’une proportion de leurs adhérents et d’activer le filtre émotionnel. Comme la société a accumulé du ressentiment à l’égard du pouvoir, le FIS est apparu comme un instrument de revanche. «Le ressentiment peut être une stratégie de défense à moindre mal pour éviter la désintégration psychologique et permettre de continuer ses actes infâmes sans en porter psychiquement le prix et sans entreprendre non plus la difficile tâche de résister par l’action alternative», avertit la philosophe Cynthia Fleury dans son essai «Ci-gît l’amer».
Il faut réécouter les prêches de ces dirigeants. La menace d’un recours au jihad n’a jamais été absente. On l’a présenté parfois comme la poursuite de la guerre d’indépendance.
On peut apporter une certaine contradiction à cela en examinant uniquement les documents officiels du parti, notamment ceux qui étaient adressés à l’administration. Le ton n’y était pas guerrier. Ces communiqués n’avaient pas sur les militants le même impact que les prêches et les discours tenus lors des réunions internes.
Mais quand on parle du FIS, il ne faut pas perdre de vue son caractère de front hétéroclite. Il a agrégé autour de lui de nombreux courants, unis simplement par le désir de sanctionner le pouvoir.
Au sein même de son Conseil consultatif, il y a eu des voix pour s’élever contre son président Abassi Madani dont on a dénoncé le cynisme. D’autres ont confessé plus tard un silence lâche.
Je ne suis pas de ceux qui voient en chacun des 3 millions d’électeurs du FIS un terroriste potentiel. A bien regarder, la proportion de ceux qui se sont radicalisés au point de prendre les armes n’est pas importante et heureusement. Certains l’ont fait par peur d’être arrêtés comme cela est relevé dans le livre où l’on retrouve les chiffres des arrestations qui ont touché les structures du FIS après l’instauration de l’état d’urgence. Je dis cela en rappelant que pas une seule arme ne doit être dirigée par un citoyen contre ses compatriotes. Mais les réactions de la direction du FIS à l’interruption du processus électoral n’étaient pas des appels au calme de ses partisans.

La préface d’un livre n’en est pas qu’une simple présentation. Elle peut être pensée et rédigée comme une sorte de cadrage et celle qu’a écrite pour vous le journaliste Mustapha Hammouche établit un lien net entre le passé du FIS que vous racontez et le présent pour alerter sur la permanence du danger de l’islamisme et de sa pénétration par sa version Rachad du Hirak et de ses composantes démocratiques. Jusqu’à quel point assumez-vous ce cadrage ?
J’ai confié la préface à mon ami Mustapha Hammouche parce que c’est un journaliste remarquable avec lequel j’ai partagé beaucoup de choses. Ayant fait le choix de rester factuel, j’ai souhaité que Mustapha donne un peu de «chair» politique à l’ouvrage. Il aurait été incompréhensible de séparer les débats d’aujourd’hui et le Hirak de la «décennie noire». Cette période continue de structurer la vie politique. Elle est inscrite en tant que repère dans le préambule de la Constitution. A partir de là, la question de Rachad ne se pose pas pour moi. Il est peut-être l’héritier idéologique du FIS, mais il n’est pas un «néo-FIS» de mon point de vue. N’ayant pas d’existence légale, il ne peut pas se déployer comme l’a fait le FIS en deux ans, avec en plus l’assentiment du pouvoir. Chadli rappelle l’avoir autorisé malgré lui sur les recommandations insistantes de ses plus proches collaborateurs et sur la base de sondages erronés qui le donnaient perdant. Autrement, il n’aurait pas pris le risque d’organiser les élections qui l’ont conduit face à une cruelle contradiction. Cela a provoqué son départ.
Dans votre livre, vous rappelez pour la discuter la fameuse thèse de la «régression féconde» défendue alors par le sociologue Lahouari Addi. Vous pensez qu’elle n’était pas et n’est pas soutenable face au FIS et ce qu’il était. Pourquoi ?
A l’épreuve de la gestion, le FIS aurait fait la démonstration de son incompétence et érodé son crédit. C’est ça la théorie de la «régression féconde» ou de la «destruction créatrice». Après avoir entraîné le pays vers l’arrière (c’est ça la régression, non), les citoyens, ruinés par la mauvaise gestion du FIS, l’auraient renvoyé dans ses mosquées au scrutin suivant qu’il aurait organisé dans le respect des standards démocratiques. On s’était débarrassés du FLN et là on se débarrasse du FIS, ouvrant enfin les portes du pouvoir aux forces de progrès. C’est une vision idyllique. On crédite le FIS de son intention d’honorer un engagement qu’il n’a jamais pris, celui de respecter la loi. Au contraire, il n’a pris que des engagements contraires à la loi.
A peine installés à la tête des APC et APW, ses élus ont supprimé des symboles comme la devise «par le peuple et pour le peuple», le drapeau national et le portrait du président de la République. Le rétablissement de ces symboles a donné lieu à des affrontements sanglants pendant l’été 1991. Je vous laisse imaginer ce qu’il aurait fait s’il s’était emparé du gouvernement, appuyé en plus sur un Parlement acquis.
La Constitution de 1989 prévoyait en effet la dissolution de l’Assemblée et le renvoi du gouvernement. A quel prix ? Tenter d’y répondre c’est faire de la politique fiction a posteriori. Je ne vais pas m’y engager.
La question religieuse continue d’être utilisée massivement comme ressource dans la quête ou l’exercice du pouvoir politique en Algérie. Vous en faites allusion en rappelant notamment avec inquiétude «la régression réelle en matière de libertés». Vous faites le souhait qu’«elle ne soit pas féconde de nouveaux malheurs». Le FIS pourrait ne pas être qu’une parenthèse, selon vous ?
Quand on a arrêté le processus électoral, on a insisté que c’était pour barrer la route à un parti totalitaire qui se serait servi de la démocratie pour la tuer. On a fait le parallèle avec la prise du pouvoir par les nazis en Allemagne. Cela n’était pas un arrêt du processus démocratique. Il y a pourtant un indéniable recul des libertés. En comparaison de la parenthèse démocratique de 1989/1992, c’est une régression en la matière.
Je recycle l’expression «régression féconde» dans le souhait de conjurer de nouveaux malheurs. Mais j’écarte totalement et sans nuance une résurgence de la «décennie noire». Je fais le pari que cette tragédie ne se reproduira pas à brève échéance même si la religion continue de servir de levier de mobilisation politique.