Entretien réalisé par Nordine Azzouz
Reporters : Vous venez de publier, en France, aux Editions Bonnier, «Du verbe au fusil, la terreur sainte», un «Retour sur la décennie noire, Algérie 1991-2002», un livre documenté sur les violences islamistes après l’échec du processus de démocratisation amorcé dans le pays à la fin des années 1980. Peut-on espérer la parution de cet ouvrage en Algérie ?
Amer Ouali :
Je l’espère au moins autant que vous. J’ai fait le choix de publier ce second volet en France, où l’impact de la mort des moines de Tibhirine notamment a été très fort. Il a eu des répercussions sur la perception de l’Algérie depuis l’étranger et sur la relation diplomatique bilatérale. Comme j’ai apporté des éléments pas très connus sur cette tragédie, j’ai souhaité les partager avec le public français. A cela, il faut ajouter des petits soucis avec l’édition en Algérie. En tous les cas, mon éditeur Eric Bonnier est en discussion avec un diffuseur avec l’espoir de mettre le livre à la disposition du public algérien dès le mois prochain. C’est d’autant plus important pour moi que le premier volet a rencontré un écho plutôt favorable. Je tiens à ce que ce lectorat puisse disposer de ce second volet. J’ai reçu avec beaucoup d’émotion les messages de remerciements de jeunes qui m’ont dit avoir appris beaucoup de choses grâce au «Coup d’éclat». Je ne compte pas les laisser sans leur donner la suite.

Vous l’avez compris, on vous pose cette question pour deux raisons importantes : la première est que le public, disons naturel de votre livre, se trouve ici en Algérie ; la seconde est qu’on le considère comme une contribution mémorielle importante à l’écriture d’une séquence importante de l’histoire contemporaine algérienne… D’accord sur cette appréciation ?
Absolument d’accord. Je ferai tout pour que le livre soit lu en Algérie. D’ailleurs, j’ai travaillé en prenant en compte l’environnement juridique de l’édition en Algérie. C’est peut-être un environnement contraint, limitatif de l’ampleur de l’investigation, mais cet ouvrage est perçu comme une petite contribution à la somme de toutes celles qui vont venir. J’ai d’ailleurs découvert lors de mes investigations que beaucoup de travaux universitaires de très haute facture ont été consacrés à cette période, loin de la fureur médiatique. Je me suis largement appuyé dessus en ce sens qu’ils m’ont paru conduits avec beaucoup de recul et une indépendance qui a souvent fait défaut au travail des journalistes sous le sceau de l’urgence des faits et de la pression politique.

On peut ajouter une troisième raison. «Du verbe au fusil» est une suite logique au livre tout aussi important que vous avez publié en 2021 aux Editions Frantz-Fanon sur la naissance du FIS (dissous) et les législatives avortées de 1991. Les deux textes sont d’une lecture ouverte sur l’une des pages sombres de l’Algérie post 62 et des documents à verser à l’histoire de la «guerre civile», n’est-ce pas ?
Je confirme que c’est une suite, mais il ne m’appartient pas d’évaluer la pertinence de mon travail et sa qualité. Si les choses se passent comme je le souhaite, je pense notamment à l’accès aux sources, je compte réaliser un troisième opus sur cette période. En attendant, je vais publier (si je trouve un éditeur) un roman inspiré de la «décennie noire». En fait, un roman où j’ai recyclé beaucoup de faits avérés et d’anecdotes. Le manuscrit est fin prêt.

Une remarque tout de même. A la différence du «Coup d’éclat», votre premier livre, «Du verbe au fusil» n’est pas seulement de construction factuelle, il est accompagné d’analyse personnelle ou empruntée à des chercheurs spécialistes des questions de l’islamisme, comme Dalia Ghanem ou Bilel Aïnine. Quel sens avez-vous trouvé chez ces auteurs, quand un journaliste agencier comme vous pouvait se suffire de rapporter ce qu’il a vu et observé pendant des années sur le terrorisme islamiste algérien et la violence paroxystique qu’il pratiquait ?
Ta question est en creux une explication de mon choix de faire deux livres là où un seul aurait pu suffire. En fait, les deux tomes couvrent chacun une période. Dans le «Coup d’éclat», je suis resté factuel parce qu’on était dans une période marquée par une certaine transparence. A part quelques révélations, j’ai juste tiré le fil d’une histoire qui s’est déroulée sous les yeux du public. C’était une piqûre de rappel à l’intention de ceux qui avaient oublié et un coup d’aiguillon dans les côtes des plus jeunes pour les amener à regarder cette histoire.
Le deuxième ouvrage couvre une période, disons ténébreuse, incarnée par la question «qui tue qui ?». Notre pays a été le théâtre d’une terrible tragédie qu’on n’aurait pas cru pouvoir se produire sur notre terre et parmi un peuple que l’on a cru soudé par la guerre d’indépendance. C’était tellement inattendu et inconcevable que l’on a tenté parfois de lui trouver une explication irrationnelle. C’est ainsi que s’est développée la théorie du complot. Cette explication a été déconstruite par des experts qui ont travaillé avec patience et à l’ombre. J’ai ensuite croisé leurs études avec mes propres observations et investigations.
Ces chercheurs ont vécu en Algérie pendant la décennie noire et y ont fait leurs études. Ils ont ensuite fait leur cycle doctoral en France où ils vivent et enseignent aujourd’hui. Pour moi, c’est un gage de recherche indépendante. Ce sont en plus des chercheurs qui n’ont pas d’image médiatique à préserver, puisque ce ne sont pas des «pensionnaires» des plateaux de télévision. Je n’ai jamais réussi à entrer en contact avec Bilel Aïnine, dont j’ai trouvé le profil absolument remarquable. En 1992, ce jeune, originaire de la région de Dellys, était collégien à Bab Ezzouar. Il raconte les premiers attentats vus de ses yeux avec une incroyable précision. Il a ensuite fait le lycée Abane-Ramdane d’El-Harrach. Pour faire sa thèse, il a rencontré des acteurs qu’il avait connus et qui ont rejoint les groupes armés.

C’est dit, la thèse qui se dégage du récit que vous faites des évènements qui ont ensanglanté le pays, une décennie durant, est que le FIS et ses troupes étaient, depuis les débuts, programmés idéologiquement pour la violence. «Le Qui tue Qui», pour reprendre un titre à la «une» du quotidien parisien Libération en octobre 1997, serait au mieux l’expression d’un courant d’oppositions diverses qui voulait régler ses comptes avec les généraux aux manettes à cette époque, au pire, une question de myopes qui ne voulaient pas voir le caractère violent de l’islamisme radical. C’est bien cela ?
La violence était contenue dans le verbe et je suis bien placé pour le rappeler. En 1991, j’étais chargé de couvrir la mosquée Sunna de Bab El Oued. J’y ai entendu des prêches invraisemblables, des appels à la violence. Incontestablement, il y avait un courant au sein du FIS qui poussait à la radicalisation. Il y a une vidéo sur le net qui comporte des témoignages de religieux assez édifiants. Ils rappellent qu’à sa sortie de prison en 1985, Ali Belhadj était obsédé par l’idée de faire tomber le pouvoir. Ils rappellent sa responsabilité dans le drame du 10 octobre 1988 à Bab El Oued. Il était imperméable à la sagesse de cheikh Ahmed Sahnoun. Il y a donc un courant qui était prêt à en découdre violemment avec le pouvoir. Est-ce qu’il a été encouragé dans cette voie par des génies maléfiques ? Je ne sais pas. En disant un courant, je n’englobe pas l’ensemble du FIS. On évalue à 30 000 le nombre de personnes qui ont pris les armes. C’est énorme, bien sûr, mais ça représente moins de 1% des électeurs du FIS.

Suivant cette thèse, vous laissez entendre, par exemple, que les moines sacrifiés de Tibehirine – une affaire dont l’intérêt politique et médiatique en France n’a pas faibli – ont été bel et bien massacrés par des tueurs du GIA et que les services français, qui n’ont pas cherché à informer leurs «collègues» algériens des contacts de négociation qu’ils avaient avec le groupe islamiste armé, sont peut-être responsables de la mort des religieux. Est-ce suffisant quand vous semblez vous baser sur les Mémoires d’Yves Bonnet ou sur le documentaire de Séverine Labat et Malik Aït-Aoudia ?
Je cite Yves Bonnet parce qu’il me paraît être une bonne source en raison de ses relations avec le général Smaïn Lamari. En revanche, je ne me réfère pas du tout aux autres personnes citées parce que j’estime avoir une meilleure connaissance du dossier. Durant toute la durée de la séquestration des moines, j’étais en Algérie. J’étais en contact avec les représentants de l’Eglise, avec l’ambassade de France et avec mes sources islamistes. Plus tard, nous avons eu les témoignages de Layada, dont la libération était revendiquée en contrepartie de la vie des moines, de Madani Mezrag et de Ali Benhadjar. Il y a aussi le gardien du monastère qui a été d’abord incarcéré pour soupçon de complicité dans l’enlèvement.
De l’autre côté, on part de l’idée que Djamel Zitouni, le chef du GIA de l’époque, était un agent du DRS infiltré. Je suis disposé à croire cette version si on m’en apporte la preuve, au moins un début de démonstration. Sauf à avoir raté quelque chose et auquel cas je m’en repentirai, mais, je n’ai rien vu de tel. En revanche, je suis allé à Birkhadem pour me renseigner sur son parcours. J’ai même rencontré une de ses anciennes institutrices et un imam qui l’avaient connu.

A rebours de ce qui a dominé le discours politique et médiatique sur les généraux de l’époque, vous le relativisez fortement en décrivant certains de ces officiers «éradicateurs» – le général Toufik, par exemple – comme des partisans du dialogue avec les islamistes. Le maximalisme, glissez-vous, n’était pas chez les militaires. Jusqu’à quel point ?
Dans le «Coup d’éclat», je révèle en le citant que Khaled Nezzar a d’abord songé à Ahmed Taleb Ibrahimi pour lui proposer de succéder à Boudiaf. Surprise ! Je trouve cela très significatif de l’attitude des «janviéristes». Après les obsèques, le ministre de la Défense a suggéré ou supposé à l’ancien ministre des Affaires étrangères de monter avec lui en voiture. Ils ont donc fait le trajet ensemble depuis El Alia. Finalement, Nezzar a renoncé à sa proposition après un commentaire déplaisant de Taleb sur l’assassinat de Boudiaf.
Après sa désignation, Ali Kafi a lancé le dialogue avec les partis politiques. Zeroual, après sa nomination à la place de Nezzar, a pris contact avec Abassi Madani. A l’époque, on ne savait rien sur la position du général Toufik. Aujourd’hui, il y a les témoignages de Hassan Aribi, de Madani Mezrag et d’autres qui démontrent que l’ancien patron du DRS a défendu l’idée du dialogue avec le FIS dès 1993. En 1994, il réussit à faire venir Madani Mezrag à Alger depuis son maquis de Jijel. Ce qu’on pensait être l’initiative du général Smaïn était en réalité le résultat d’un consensus au plus haut sommet de l’Etat. Il a conduit sa mission après un accord entre la Présidence, l’état-major et le DRS. Pendant la réunion de l’opposition à Rome, le pouvoir négociait aussi de son côté avec le FIS. Que les négociations n’aient finalement pas abouti à une réhabilitation du FIS comme le demandaient ses dirigeants; démontre que sur ce sujet le consensus n’était pas établi.

Vous révélez que les «janviéristes» étaient partants pour une présidentielle en avril 1992 contre un renoncement à la majorité absolue et que Hachani n’a pas suivi cette proposition. D’où tenez-vous cette information ? Aurait-elle changé le cours des événements ?
Non, ce n’est pas ce que je révèle. Dans le «Coup d’éclat», souviens-toi, j’évoquais une rencontre entre Nezzar et le président Chadli où le ministre de la Défense, après la réunion du commandement de l’armée, demandait au président de la République d’annuler le résultat du premier tour des élections législatives. Le chef de l’Etat ne s’est pas engagé sur cette voie, mais a promis à Nezzar une «initiative» qui était jusque-là inconnue. D’après mes informations, Chadli Bendjedid a délégué un émissaire auprès de Abassi Madani. Il lui demandait d’amener le FIS à renoncer au second tour et à son projet d’Etat islamique. En contrepartie, il organiserait une élection présidentielle dès le mois d’avril suivant. L’élection présidentielle était d’ailleurs une revendication de Abassi Madani avant son incarcération. Je renvoie encore au «Coup d’éclat» où je citais un document de l’armée datant de décembre 1990 et révélé par Nezzar. «L’avènement d’un régime théocratique est manifestement inadmissible car, historiquement contraire à l’idéal de Novembre, juridiquement anticonstitutionnel et moralement anti-antinational (…) Il est vital pour la nation d’éviter l’accès au pouvoir d’un régime théocratique totalitaire.» L’initiative de Chadli lui permettait de sortir de la contradiction où il était enfermé : tenir son engagement de respecter le résultat des urnes ; donc la victoire du FIS, et éviter l’instauration de cet Etat islamique non désiré par le commandement de l’armée. Abassi Madani a donné son accord, mais le Bureau exécutif provisoire qui dirigeait le parti ne l’a pas suivi. Je n’ai pas d’explication. Mais j’imagine le poids que les jeunes dirigeants du parti ont ressenti sur leurs épaules. Ce n’est donc pas une proposition des «janviéristes» mais du président Chadli qui, de toute façon, n’a pas abouti. Est-ce que cela aurait changé le cours de l’histoire ? A condition qu’elle fut agréée par toute la direction du FIS. On est déjà dans la fiction…

Trente mille personnes armées formaient l’effectif des groupes islamistes insurgés… d’où tenez-vous cette estimation ?
Ce n’est pas un scoop. Le chiffre a été révélé par le général Lamari, en 2004, dans une interview à L’Express. Par ailleurs, le bilan des indemnisations rendu par la CNCPDH parle de près de 18 000 «terroristes» tués et identifiés. A ce chiffre, il faut ajouter les milliers de repentis et les disparus, 8 000, selon la CNCPDH.

Sur le fonctionnement de la justice d’alors, vous affirmez comme «faux» qu’il y eut des magistrats qui ont travaillé avec des cagoules. Il y a eu pourtant, à l’époque, des récits de presse qui, reprenant des témoignages, racontaient qu’il y avait des juges d’instruction qui se présentaient masqués devant des prévenus ou des accusés…
Les juges d’instruction travaillent dans le secret de leur bureau, je ne sais pas comment des journalistes ont pu les voir avec des cagoules. Je suis plus à l’aise pour parler des audiences publiques. Je suis formel parce que j’ai couvert plusieurs procès dont celui des personnes accusées dans l’attentat de l’aéroport d’Alger, les juges n’avaient pas de cagoule. Et comme tu peux imaginer, je n’étais pas le seul journaliste sur les lieux. Pour autant, la loi prévoyait des peines de 2 à 5 ans de prison contre quiconque donnait des indications permettant d’identifier un magistrat lié aux cours spéciales. La loi est publiée en annexe dans le livre.

Autre thèse de votre livre, les textes de pardon ou de «rahma», de la Concorde civile promulgués par les autorités algériennes – la Charte sur la réconciliation nationale principalement qui semble même vous avoir imposé une limite à votre travail de témoignage – ont gravement escamoté la nécessaire clarification de ce qui s’est passé dans le pays durant la décennie 1990. A la limite, vous regrettez une sorte de désarmement de la mémoire nationale face à la barbarie, dont ont été coupables les groupes armés islamistes. Une grave erreur alors que la question du radicalisme religieux dans notre pays n’est pas réglée ?
La Charte pour la paix et la réconciliation nationale met, en effet, des barrières qui limitent le champ des investigations sur cette période. Mais les textes juridiques ne sont pas figés. Cela peut évoluer quand la mémoire de cette période sera moins vive. Le travail fait aujourd’hui sera complété. La vérité est une affaire de temps long.

Sur cette question, justement, quel avis avez-vous sur la question de Rachad et du front «virtuel» que ce mouvement a ouvert contre le pouvoir algérien actuel, au moment où les autres islamistes, dites-vous, ont manifesté des «appétits de pouvoir et d’enrichissement» ?
J’ai travaillé sur la «décennie noire», mais je ne me suis pas intéressé à Rachad et à son éventuel ancrage en Algérie. Je n’ai pas vu ce mouvement à l’épreuve du pouvoir. En revanche, tous les Algériens ont vu des figures issues de la mouvance islamiste afficher cet appétit en contradiction de leur ancien discours public. A ce sujet, les propos de l’ex-chef du GIA, Layada, sur la webradio Wataniya, sont édifiants.

Vous terminez votre livre par l’affaire de Tiguentourine comme référence majeure de la victoire de l’Armée algérienne sur le terrorisme islamiste et indicatrice de l’improbabilité d’une nouvelle guerre asymétrique entre l’ANP et des groupes hostiles qui seraient tentés par le recours aux armes. Vous terminez votre travail aussi par vous inquiéter sur le sort des libertés dans le pays, pourquoi ?
Si elle était survenue durant les années 90, l’attaque de Tiguentourine aurait eu des conséquences incalculables sur l’économie nationale, l’image du pays et la capacité du pouvoir à protéger les citoyens. En 2012, la défaite militaire des islamistes était largement consommée. Mais cette victoire réveille la tentation du retour à un pouvoir autoritaire. Il y a, en effet, des craintes pour les libertés publiques dont la condamnation de notre confrère El Kadi Ihsane est le dernier révélateur.