Propos recueillis par Nadir Allam


Reporters : « Attilah Fakir. Les derniers jours d’un apostropheur »  a été publié en 1987 pour la première fois. Epuisé dans le marché, notamment en Europe, vous venez de le rééditer pour la première fois en Algérie, aux éditions Frantz Fanon. Pourquoi cette arrivée tardive en Algérie ?


Ahmed Zitouni : Longtemps dans la précarité et l’incertitude de l’exil, j’ai travaillé dans l’urgence, plus préoccupé par les problèmes de création à surmonter afin de venir à bout de mes projets d’écriture, que tenaillé par le besoin de reconnaissance ou la volonté d’élargir la sphère de diffusion de mes livres en Algérie ou ailleurs. Ecrire en liberté sur des thèmes qui me tenaient à cœur et être publié, cela me suffisait. L’exploitation et la diffusion n’étaient plus de mon ressort, mais de la compétence et de la responsabilité de l’éditeur. De plus, connaissant les ravages du monopole du parti unique sur la liberté de la presse et de l’édition et les effets de l’autocensure sur la création par l’épidémie de religiosité qui gangrenait la société algérienne, je savais que c’était peine perdue d’espérer toute réédition au pays natal. Les changements en Algérie (fin du monopole que l’Etat et du parti unique qui exerçaient sur la presse et l’édition entre autres…), ainsi que deux « incidents », anodins à priori, qui m’ont fait rire sur le moment, puis plus rire du tout après, m’ont incité à rapatrier mes livres au pays. Le premier, quand une étudiante algérienne en master à la Sorbonne, qui faisait un mémoire sur Attilah Fakir, m’a envoyé une demande d’entretien après avoir découvert dans la presse que j’étais encore de ce monde, et dans laquelle elle s’excusait de ne pas l’avoir fait avant, car le professeur de littérature qui la dirigeait avait assuré dans un de ses cours que j’étais mort. Le second, moins d’un an après, quand un ami universitaire algérien longtemps perdu de vue, rencontré par hasard, m’a regardé, incrédule, en me demandant si c’était bien moi qu’il voyait. « En Algérie, tout le monde te croit mort. D’ailleurs, c’est ce qu’on dit aux étudiants qui travaillent sur tes livres ». Etre donné pour mort, pour cause de non visibilité éditoriale et médiatique, voilà l’aiguillon à l’origine de ma résurrection en Algérie après presque quarante ans d’absence.

Dans ce roman, vous traitez de la question du passage de l’écrit à l’écran, la relation des écrivains avec les médias. Cette question était importante lors de son écriture, en 1987. Comment l’appréhendez-vous aujourd’hui à l’heure de la révolution numérique ?
Après la publication de mon premier roman, en 1983, je suis passé de l’autre côté du miroir. Je me suis retrouvé du jour au lendemain exposé en produit de consommation dans la société du spectacle, sous les feux des projecteurs des télévisions et les questions des critiques. J’ai découvert de visu, à cette occasion, les entrailles de cette pieuvre tentaculaire qu’on appelait à l’époque, les mass-médias. Un univers étrange et fascinant, où les grands prêtres du pouvoir médiatique qui font les modes et les opinions, fabriquent des écrivains en boostant les tirages, et sont plus préoccupés par leurs prestations à l’image que par le contenu de leurs écrits. Une galaxie de l’artifice et de l’éphémère, dans laquelle je me suis découvert, erreur de casting, Ali au pays des merveilles multipliant gaffe sur gaffe, à chaque fois rappelé à l’ordre car j’ignorais tout des codes qui la régissaient. De cette expérience, j’ai fait un sujet de réflexion, deux ans plus tard, concrétisé en roman, en privilégiant l’angle de l’ironie et de l’autodérision. « Attilah Fakir ». Plus de trente ans après, je constate que l’évolution du monde m’a donné raison. L’actuelle hégémonie de l’écran jusque dans les coins les plus reculés de la planète, la culture du clic à portée de tous, l’information périssable dans le bazar du tout et n’importe quoi des chaînes de télé en continu et des réseaux sociaux, tout cela a abouti à une soft dictature de l’image sur l’écrit, dont on ne mesure pas encore les ravages sur l’esprit. Ce n’est pas faire de catastrophisme que de dire que nous vivons à l’ère du livre instamatic et de la pensée kleenex, que notre imaginaire se réduit comme peau de chagrin, que nous rentrons dans une civilisation d’addiction à l’écran qui ne rêve plus. Si l’invention de l’imprimerie a ouvert le monde sur un champ de connaissances infinies, la révolution numérique et l’usage qui en est fait par les pouvoirs économiques (guidés par le profit) et politiques (obsédés par le contrôle des esprits), le rétrécissent en village planétaire d’individus standardisés. Une société de surveillance qu’Orwell, même dans ses pires cauchemars, n’imaginait pas dotée d’armes de contrôle aussi redoutables que la géolocalisation et la reconnaissance faciale. Faire ce terrible constat ne signifie pas résignation, mais faire preuve de lucidité. Dénoncer l’ampleur de la catastrophe qui vient, ce n’est pas abdiquer, mais appeler au soulèvement de la raison. Car j’ai foi en l’Homme et en sa capacité de résistance à toute dictature. A l’ère du numérique et de l’inflation de contacts et d’amis virtuels, jamais l’homme n’a été aussi seul et aussi aliéné par l’outil numérique. Dans la nuit de l’esprit qui vient et face au désert qui croît, dans une civilisation où le besoin de consommer remplace peu à peu l’aspiration à la démocratie, il est plus urgent que jamais que de continuer à en appeler à l’éveil des consciences car, le sommeil de la raison engendre les monstres.



Vous vous êtes attaqué au dieu de la littérature en France, Bernard Pivot, en mettant en scène le côté burlesque, artificiel, pervers de sa célèbre émission « Apostrophes ». Comment vous est venue l’idée et quelles étaient vos motivations ?
Contrairement aux commentaires des critiques littéraires, mon roman n’était pas un pamphlet contre le roi lire de l’époque et son emblématique émission de télévision du vendredi soir, une arène médiatique de légitimation de pseudos-talents en exposition mis en scène par cet animateur, où chaque invité n’était là que pour promouvoir son image dans l’éphémère marché des notoriétés, mais une critique d’un monde de l’artifice où les idées reçues faisaient loi. Mon but n’était pas d’attaquer un monsieur tout puissant auquel personne n’avait l’outrecuidance de se frotter ou son émission, dans laquelle chaque scribouillard rêvait de passer, mais de démonter l’imposture d’une icône et de remettre en question la dictature exercée par le monopole d’une institution consacrée par l’audimat. Ce que je voyais au spectacle télévisuel ne correspondait en rien à l’idée que je me faisais de la promotion du livre et de la transmission de la passion de la lecture. Des empoignades verbales, des échanges de compliments ou d’anathèmes entre gens d’un même monde, ces prestations de plateau dans une scène de consécration régies par un code de bonnes manières pratiqué par des gens d’un même monde. Tout ce cirque me faisait plus penser à un tout à l’égo orchestré et mis en scène par une star de la communication pour faire de l’audience. Entre promouvoir des auteurs et faire connaître et lire des livres, il y avait tout un monde. Celui d’une imposture. Que je me suis fait plaisir à mettre en lumière dans un roman satyrique, au risque d’écorner l’intouchable image d’une idole. Et tout le reste n’est que littérature !

Ce livre a été largement bien accueilli par la critique et les médias en France à sa parution. Pourtant, vous y attaquez frontalement les milieux médiatiques et la relation perverse qu’ils entretiennent avec le monde de l’édition en général et de la littérature en particulier. Comment expliquez-vous cela ?
En commettant l’affront d’écrire ce roman, qui m’a valu bien des déboires et une excommunication de l’édition (j’ai mis plus de trois ans à trouver un éditeur après un nombre incalculable de refus), je ne pense pas avoir fait preuve de courage et de témérité, mais œuvre de liberté, dictée par un impératif de conscience. La liberté ne se négocie pas, on abdique ou on la prend, je le savais, je l’ai prise en en payant le prix. La bienveillance des critiques pour mon roman, paradoxalement tous paralysés par la toute-puissance du pape des lettres, condamnés par eux-mêmes à intriguer contre lui en secret et lui faire allégeance en public, est due, je pense, à leur mauvaise conscience. Chacun a vu le mal chez le voisin, tout en s’exemptant de sa lâcheté dans la banalisation de ce mal. Leurs louanges et leurs papiers étaient l’exutoire de leur ressentiment, dont ils faisaient porter la paternité aux personnages de mon roman. Pas dupe, j’ai vite compris que le succès d’estime (?) de mon roman était la conséquence de l’instrumentalisation qui en était faite, qu’il était réduit à une arme par procuration dans de sombres et sordides querelles parisiennes. Au détriment de son message et de sa prédication. Le large écho médiatique et critique qu’il provoquait était, à mes yeux, la preuve de ce qu’il dénonçait.

Vous êtes l’auteur d’une œuvre très importante (une dizaine de romans, un essai et des nouvelles) qui ont eu un grand succès à leur publication en France. Pourquoi, contrairement à tous les écrivains de votre génération (Boudjedra, Mimouni, Djaout, etc.), vous n’êtes pas passé en poche ?
En effet, mes livres ne sont ni traduits dans d’autres langues ni édités en poche. Tous n’ont eu d’existence que le temps de leur parution. Je suis seul responsable de leur éphémère durée de vie. Une responsabilité que j’assume pleinement. Qui ne me laisse rétrospectivement aucun regret. Comme vous pouvez le constater, chacun de mes ouvrages a été publié par un éditeur différent. Chaque publication était suivie, à ma demande, par un divorce unilatéral avec mon éditeur du moment. Après chaque divorce, non sans difficultés, je reprenais à l’éditeur tous mes droits (de traductions, d’exploitation en livres de poche, de diffusion, etc.). Attitude, qualifiée par tous d’absurde et de suicidaire car, faute d’éditeur en charge de l’exploitation de l’ouvrage, une fois le stock épuisé, il disparaissait du marché et sa vie s’arrêtait là. Cette attitude d’intransigeance m’a valu une réputation d’instable… de susceptible… d’ingérable… de caractériel… et autres foutaises, qui m’a fermé beaucoup de portes et rejeté dans un plus grand isolement. Ce qui m’étonne encore aujourd’hui, c’est que ceux (auteurs, éditeurs, critiques, journalistes…) qui me jugeait, ne m’aient jamais demandé quelles étaient les motivations profondes qui me faisaient réagir ainsi. En réalité, si mon nomadisme éditorial fut jalonné de ruptures, c’est qu’il fut le résultat d’une suite de malentendus, qui ne laissaient de choix que de plier ou rompre, me conformer ou me retirer du marché. Qu’importe l’éditeur, un Arabe de France qui écrit, c’est l’incarnation d’une somme de stéréotypes, d’idées reçues, de fantasmes et d’images préconçues à exploiter, le contenu de son livre étant relégué au second plan, en produit d’accompagnement. Affectueusement sommé d’incarner l’Arabe de service faisant allégeance républicaine… le porte-plume de l’immigration souffrante… l’intellectuel engagé… le militant d’une cause… l’assimilé exemplaire… le produit de la méritocratie scolaire… à chaque fois réduit à un rôle de représentation écrit par d’autres pour moi, mon livre relégué au second plan, j’ai refusé les sollicitations de cet humiliant paternalisme et les juteux bénéfices qu’il me faisait miroiter. Un principe d’éthique de droiture, auquel je n’ai jamais dérogé. J’étais… et je reste un homme, un écrivain. Un homme qui écrit, guidé par une conscience aiguë de sa condition. Point.
Votre dernier roman date de 2006. Pourquoi ce silence de plusieurs années ?
La faute à la maladie. Une longue et grave maladie qui m’a tenu éloigné de la futilité des choses et fait relativiser bien des choses. Qui, après m’avoir longtemps coupé de l’écriture, m’autorise pour un temps à poursuivre l’aventure dans l’urgence du temps qui passe. Un douloureux bonheur, dont je savoure le miracle en le vivant au présent. Intensément.

Cette année, à l’invitation des éditions Frantz Fanon, vous avez animé une conférence à l’université de Saïda, votre ville de naissance, et signé vos trois livres déjà parus aux éditions Frantz Fanon « Eloge de la belle-mère »,  « Attilah Fakir » et « Une difficile fin de moi », au Salon international du livre d’Alger. Comment avez-vous vécu vos retrouvailles avec l’Algérie et le public algérien ?
Après une très longue séparation, impossible de dire l’indicible de l’émotion qui submerge à la vue de tant de beauté et d’un tel gâchis. Ce n’est plus l’Algérie que j’ai quittée en 1973, mais un autre pays encore malade de ses vieux symptômes, qui a grandi en gagnant en maturité, qui se cherche dans un bouillonnement d’initiatives et un laisser-aller algérien qu’on appelait de mon temps, j’menfoutisme. Un pays guéri de résignation, visible et ô combien vivant, aspirant à plus de justice et de liberté et le clamant à la face du monde tous les vendredis, sur lequel plane la menace d’une rechute qui aurait pour nom reprise en mains par les kleptocrates au pouvoir à l’affut. Retrouver un pays en crise de croissance, qui ose revendiquer, qui parle et débat, expose et s’expose, s’en remet au pouvoir de la rue faute d’enceinte démocratique où s’exprimer, m’a bouleversé par sa lucidité et son sens des responsabilités. Depuis l’impasse, où le Raïs ne laisse à son peuple que le choix de faire du neuf avec du vieux et des vieux, encore une fois, grâce à son génie de la débrouille dans l’embrouille consubstantiel de la culture algérienne, émergent de nouvelles revendications, de nouvelles propositions, des embryons de programmes, le brouillon intellectuel d’un vivre ensemble qui ressemble à l’invention d’une démocratie régie par un  Etat enfin de droit. Une contre-culture populaire en réaction à la pensée unique, féconde et fragile. Qui autorise toutes les espérances, que je ne peux qu’accompagner de mes vœux, en tremblant, car je redoute le contrecoup des lendemains qui déchantent.

Quel regard portez-vous sur l’Algérie d’aujourd’hui, la révolution du sourire en cours et ce qu’elle peut générer dans les mois et les années à venir ?
J’en ai parlé un peu en réponse à la question précédente, car c’est ce qui m’a sauté aux yeux en premier. Cette révolution du sourire, je l’espère de velours, à l’exemple de la transition douce, qui a vu l’arrivée au pouvoir du dramaturge Vaclav Havel. Une transition pacifique de la dictature du parti unique à une véritable démocratie. Je l’espère, mais je reste partagé entre un pessimisme de raison et un optimisme de conviction. Au-delà des discours, les rapports de force dans les sociétés ne sont pas régis par des principes, mais par des intérêts, c’est ce que nous enseigne la raison : l’Histoire foisonne d’exemples aussi sanglants les uns que les autres. La longue suite des soulèvements face à l’injustice incite à croire en des lendemains meilleurs. En ce fragile et incertain moment de transition, bien prétentieux celui qui prédira de quoi accouchera le Hirak en cours. Chacun sait que le pouvoir corrompt, que le pouvoir absolu corrompt absolument, peu importe d’où il tire sa légitimité. Plus qu’un impératif de raison, c’est un devoir citoyen que de rappeler aux galonnés et à leurs clans qui ont fait main basse sur le pays, qu’on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus, et qu’il est urgent d’abdiquer en s’en remettant au verdict des urnes dans le cadre d’une élection authentiquement libre, propre et transparente. Plus qu’une conviction, c’est au nom du sens de la responsabilité, qu’il faut rappeler à ceux et celles qui auront la lourde charge d’incarner les aspirations de l’actuel soulèvement pacifique de la population, qu’une agrégation de rejets et de plus jamais ça n’a pas valeur de programme alternatif, qu’une somme d’intérêts particuliers ne représente en rien l’intérêt général. Entre deux pouvoirs antagonistes (celui des ministères et celui de la rue) et deux légitimités en compétition (celle, héritée de l’histoire, dont se réclament les tenants du pouvoir et celle du présent sur laquelle s’appuie le peuple pour le changer), la prudence oblige à constater que les dés sont pipés et les cartes battues, mais la raison et le cœur incitent à croire que la partie n’est pas perdue d’avance. Sincèrement, comme tous les Algériens, je crois que le temps est venu pour une transition pacifique.

Les éditions Frantz Fanon ont parlé du projet de rééditer tous vos livres déjà publiés en Algérie. Etes-vous publié dans d’autres pays que la France et l’Algérie ?
J’ai une nouvelle traduite en danois, et d’autres langues scandinaves, pour servir de support d’enseignement du français dans les lycées et les universités. Des romans traduits en fragments en anglais, aux Etats-Unis surtout, dans le cadre de travaux universitaires, cours de francophonie, colloques, etc. A par ça, rien. Aucun roman traduit, puisqu’ils sont épuisés depuis longtemps. Depuis qu’ils ont commencé à retrouver une deuxième vie aux éditions Frantz Fanon, de toutes les traductions envisagées ici et là, la perspective qui m’enchante le plus serait d’entendre un de mes livres résonner dans l’arabe dialectal depuis lequel je le pensais quand je l’écrivais.
On croit savoir que vous avez plusieurs inédits que vous envisagez de publier en Algérie et en Europe notamment. Pouvez-vous nous livrer quelques indiscrétions ?
Comme bon nombre d’écrivains, je travaille sur plusieurs ouvrages en même temps. Quatre en ce moment, tous bien avancés, qui ont vocation, une fois finis, à être édités par les éditions Frantz Fanon. Difficile d’aborder en quelques lignes ou indiscrétions les thèmes qu’ils abordent. Tous ont en commun la mort qui vient, qui incite au nécessaire recentrement sur soi, au travail de mise au net de soi avec soi avant de rendre les clés de la vie. Dans des situations différentes, avec des personnages différents, chacun explore le champ de la mémoire, ses béances et ses coins sombres, pour exhumer les moments marquants, déterminants ou traumatisants, sur lesquels l’homme se construit. Tous ont pour cadre ou pour toile de fond, l’enfance dans un décor de guerre. Voilà pour le plus gros.