Les violences subies la semaine passée à Bordj Badji Mokhtar par des enseignantes dans leur logement de fonction reposent plus que jamais la question de la vulnérabilité de la femme dans la société algérienne en dépit de ce que peuvent signifier les lois en vigueur. Amel Hadjadj, militante féministe, estime, dans cet entretien, que les pouvoirs publics doivent assumer leurs responsabilités afin que d’autres drames similaires à celui de Bordj Badji Mokhtar ne se reproduisent plus.
Propos recueillis par Leila ZAIMI
Reporters : Au moins 21 femmes ont été tuées par un proche en seulement cinq mois, une quinzaine a été terrorisée et agressée, sans oublier le harcèlement sexuel quotidien. Comment qualifier ce que la femme algérienne vit actuellement ?
Amel Hadjadj : D’abord, le nombre de femmes terrorisées est loin de la quinzaine. La société est en train de se transformer, les agressions et les violations faites aux femmes sont devenues plus visibles. Cela ne veut pas dire qu’avant, elles n’existaient pas. Les violences contre les femmes existaient, existent et existeront. Les comportements n’ont pas changé, car les lois n’ont pas changé. Il faut souligner que la Covid-19 a compliqué la situation des femmes. Elles travaillent moins et sont donc moins autonomes et exposées à tous types de violence. De mon constat, je trouve très violent tout ce qui en train de se passer. Peu de mobilisation et de mesures prises par l’Etat à l’égard des femmes qui subissent quotidiennement la violence. Il n’y a que des communiqués et des écrits de la part des walis et des procureurs, ce n’est pas cela qui va arrêter les violences et les meurtres des femmes. Quand il n’y a pas de mesures de la part des autorités publiques, cette inaction banalise l’acte violent et criminel. Rendre visible l’agression des femmes doit être accompagnée de mesures concrètes. L’Etat doit prendre ses responsabilités.
Les femmes doivent se solidariser entre elles et recourir à des actions concrètes pour freiner les agressions qu’elles subissent. Au-delà des communiqués et des signatures, que font les mouvements féministes ?
Les féministes sont déjà passées à l’action avec la lettre ouverte du 25 novembre passé, portant des propositions de mesures concrètes et adressée aux parties concernées, c’est-à-dire à ceux qui peuvent mettre nos recommandations en œuvre.
Les mesures que nous avons proposées étaient claires : lutter contre les violences et prévenir les féminicides. Nous essayons de les faire parvenir notamment au niveau de la justice, du ministère de l’Intérieur, de l’Education… Nous sommes également sur le volet de la sensibilisation et de la vulgarisation des lois, il y a celles qui sont en cours et les plaidoyers sont en train d’être revus.
Autre chose, si nous voulons voir la concrétisation des lois en faveur des femmes, je crois qu’une mobilisation de toute la société est nécessaire. Autrement dit, s’il n’y a pas un vrai rapport de force dans la société qui forcera et poussera les autorités publiques à appliquer les lois faites pour protéger les femmes, les droits de ces dernières resteront bafoués.
En tant que féministe, pouvez-vous nous dire où résident les clés de sortie de ce phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur jour après jour ? Quelles sont vos recommandations ?
A mon sens, les recommandations passent d’abord par garantir, à travers les lois et leur application, les politiques publiques pour la sensibilisation et le changement. Il est important également d’impliquer toute la société civile, car, c’est à travers les pratiques sociales qu’on applique tout cela. Il faut que tout aille vers l’égalité. Seul le principe d’égalité protégera la femme des violences et garantira sa sécurité. Egalité dans les pratiques, les lois, la mentalité et les traditions. La position des femmes actuellement est très vulnérable et c’est ce qui les expose à tout danger. Un autre point, j’insiste sur la prise en charge et le suivi des femmes victimes de viol ou de violences. J’appelle les autorités publiques à créer des centres d’hébergement pour ces femmes.
Outre, l’autonomie notamment financière des femmes, un facteur très important qui mettra fin aux violences qu’elles subissent, le taux de chômage doit baisser. Pour finir, l’instauration d’une loi radicale qui prenne au sérieux la spécificité des violences faites aux femmes.