Ali Kahlane était présent au salon Algeria 2.0 dont les travaux à Alger ont pris fin samedi 3 avril, une opportunité pour échanger avec lui au premier jour de l’évènement, jeudi 1er avril, sur le secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) qu’il connait bien, et de discuter à partir d’un de ses textes remarquables sur les voies et moyens de mise en œuvre du projet de transformation numérique annoncé par le gouvernement.

Entretien réalisé par Nordine Azzouz
Reporters : Depuis plusieurs mois, on ne parle que de numérisation et de transformation numérique. L’intérêt pour ces sujets dans notre pays s’est notamment accru à la faveur des dernières assises nationales sur l’économie de la connaissance, fin mars 2021. Dans les faits, les chantiers destinés à transformer cet intérêt en projets concrets tardent à prendre corps. Le basculement qu’on souhaite demeure largement théorique, n’est-ce pas ?
Ali Kahlane :
Il ne se passe pas un jour sans que nos gouvernants, la presse ou nos universitaires ne parlent de transition ou de transformation numérique. Sur le terrain, d’importants investissements ont été réalisés et des actions d’envergure ont été engagées, avec des résultats satisfaisants. L’Algérien des années 2020 est beaucoup mieux outillé et mieux servi en termes d’utilisation des technologies du numérique que celui du début des années 2000. Au sein du gouvernement, il existe aujourd’hui un ministère chargé de la Numérisation et des Statistiques. Il n’y a donc pas du théorique uniquement, comme vous le dites. Mais il y a des insuffisances. Elles sont constatées et relevées tous les jours, cela est essentiellement dû à un développement qui s’est fait par à coup, par touches conjoncturelles avec peu de coordination entre les acteurs, très souvent au détriment d’une mutualisation des ressources humaines et matérielles.

Cependant, on en est encore à parler de la qualité du débit internet, de bonne ou de mauvaise connexion et de la difficulté à dématérialiser la relation administration-administré…
D’accord avec vous. Au moment où notre pays initie et met en place une stratégie nationale de l’intelligence artificielle (la stratégie nationale de recherche et d’innovation sur l’intelligence artificielle (IA) 2020-2030 a été présentée lundi 18 janvier 2021 par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, NDLR), il ne doit plus être permis que le citoyen, pour communiquer avec son administration, continue à devoir se déplacer, en plus uniquement les jours de visite et que les institutions, d’une manière générale», continuent à bouder la communication par mail aussi bien en interne qu’en externe. Il y a nécessité de trouver les moyens d’accorder la priorité aux investissements dans les infrastructures nécessaires à la mise en place d’un véritable écosystème numérique par lequel on sera capable de changer de paradigme et de basculer vers des modèles économique et de gouvernement en adéquation avec les challenges, les défis et les enjeux que nous imposent le monde d’aujourd’hui. La volonté politique pour que les choses changent est manifestement là. Elle est surtout au plus haut niveau, l’essentiel est de tenir le cap dans la durée.

On suppose qu’il y a bien évidemment urgence à mettre en œuvre cette stratégie nationale…
Mais oui. La pandémie de la COVID-19 que la terre entière subit depuis plus d’une année a causé des changements de paradigmes qui touchent toutes les sociétés qu’elles soient développées ou pas, riches ou pauvres. Elle a aussi montré l’importance de la technologie dans notre pays et, à bien des égards, nous donne du coup une opportunité pour amorcer la bonne transformation numérique, elle est la chance que l’Algérie doit saisir. Nous savons que le secteur du numérique a le plus fort effet d’entraînement et le plus puissant des leviers de développement de tous les secteurs de par sa transversalité effective, avec une facilité de déploiement à la mesure de sa nature. La prospérité de l’économie de notre pays et la croissance de son PIB passent par la maîtrise et la réussite de son numérique, et de son application en dehors de toute démagogie.

A tenir compte du retard observé dans ce domaine, comment le rattraper et relancer la machine ?
Vous faites bien de parler de relance. Le premier plan informatique algérien ne date pas d’hier. Il a été initié en 1968 et a permis la création de la première École d’ingénieurs informaticiens d’Algérie, ainsi que d’Afrique et de la zone MENA. C’est l’actuelle ESI, créée en 1969. Ce plan s’est muni d’un Commissariat national à l’informatique (CNI) afin de le piloter et suivre son l’application. Le jeune Etat algérien avait donc réussi à accompagner et réussir l’informatisation de nombre de structures qui pouvaient l’être à l’époque. L’Algérie se payait même le luxe d’accompagner des pays africains pour l’étude et la mise en place de leur informatique tels que la Tunisie, le Niger, la Mauritanie, etc. Le second plan a été lancé au début des années 1980, il a permis à l’Entreprise nationale des systèmes d’information (ENSI) de non seulement prendre en charge la fourniture des équipements et logiciels dont avait besoin notre économie, mais de surtout tenter l’indépendance technologique en construisant des mini ordinateurs (Mitra 125) et des modems…. Pour l’histoire, c’est un Algérien qui a permis au premier Word d’être arabisé et dont Microsoft a acquis la licence illimitée. Le troisième plan, le célèbre e-Algérie, a été élaboré et finalisé à la fin 2008. Il est lancé dès le début 2009 pour permettre à notre pays de regagner la place qu’il avait et surtout intégrer la nouvelle donne technologique qui était les télécommunications sans fil et Internet.

Il devait nous propulser dans la cour des grands et espérer capitaliser sur la qualité de notre enseignement et le réservoir d’ingénieurs et de techniciens ainsi formés. Mais il a été abandonné dès mars 2009. A la lumière de cet échec et les enseignements de différentes tentatives et actions esseulées, il va falloir un plan d’urgence qui s’inscrive dans une stratégie «light».

Comment ce plan doit-il s’articuler selon vous ?
Ce plan est le produit de ma longue réflexion sur le développement du secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans notre pays. Il doit s’articuler autour de 5 axes principaux et doit être accompagné pour au moins les 3 prochaines années pour espérer atteindre un point de non-retour. Le premier axe est le développement des usages dans les secteurs privé et public. Il va falloir accélérer le développement des services e-gouvernement, en les incorporant systématiquement dans les plans de tous les ministères. Une première priorité sera d’activer l’Agence nationale de développement du numérique, qui a été créée en janvier 2020 et non encore opérationnelle. Cette Agence sera utilement en charge pour fédérer et accélérer la conception et la réalisation des initiatives numériques au sein des structures publiques et assurera la mise en œuvre des plans numériques de l’Etat et par voie de conséquence de tout le secteur économique. Elle devra aider à la mise en place d’infrastructures techniques communes pour le compte de l’Etat (Data centers, équipes d’ingénieurs de haut niveau, VPN et Cloud public, sécurité et veilles multidisciplinaires centralisées…). Elle devra être doublée d’un observatoire des TIC et du numérique avec des acteurs, publics et privés clés.

Qu’en est-il du cadre réglementaire ?
Il faut le simplifier et accélérer les adoptions, pour l’essor du e-commerce, l’e-paiement, du paiement mobile, de la signature et de la certification électronique ainsi que de la généralisation de l’identité numérique pour simplifier les relations du citoyen avec son administration. J’en viens maintenant au second axe qui concerne la promotion de l’innovation pour favoriser l’émergence d’un tissu de sociétés locales, startups et micro entreprises.
La création d’un fonds pour les startups ainsi que leur labellisation, qui permettra entre autres un accès privilégié à la commande publique, va dans le bon sens pour structurer l’écosystème de start-ups dans un cadre national qui implique les entrepreneurs, les financements, les universités et les grandes entreprises.
L’Algérie dispose d’une filière TIC balbutiante avec de petits intégrateurs (<100 employés), de nombreux importateurs/revendeurs d’équipements et des représentations principalement commerciales de quelques grandes multinationales. De nombreuses startups émergent de plus en plus facilement grâce à un écosystème favorable. Il reste que l’encadrement doit suivre pour qualifier le plus de startups possibles et surtout les amener vers le stade de l’accélération dans des temps raisonnables pour ultimement venir alimenter la sphère économique. L’Etat a grandement facilité la création d’incubateurs. D’un incubateur public depuis une dizaine années, il existe actuellement des dizaines à travers le pays. Celui des Transports, Naql Tec est une success story qu’il faut multiplier à loisir. Cet incubateur a mis en pratique un véritable partenariat public-privé, tel que prôné par le Président de la République dans le domaine du numérique et la promotion des startups et des microentreprises. Il est le catalyseur de toutes les actions du numérique des transports. Le résultat attendu est l’effet d’entraînement que la numérisation des institutions et de l’administration se fera de l’intérieur, de bas en haut, le “Top bottom” a vécu !

Des observateurs insistent sur l’implication de la diaspora, qu’en pensez-vous ?
Il faut associer sérieusement la diaspora algérienne à tous les programmes. Elle a un rôle à jouer en tant qu’investisseuse et entrepreneuse pour faire bénéficier le pays de son expertise avec un véritable transfert de technologie dont notre économie numérique a tant besoin.
Sur un autre registre, il serait grand temps d’exiger des multinationales TIC d’investir dans le développement du tissu du numérique national. Les multinationales comme Microsoft, Google, Oracle ou IBM ont des démarches mondiales de développement de l’innovation dans les pays dans lesquels elles opèrent. Comme le Microsoft Innovation Center ou le Google Innovation Labs. L’Etat algérien pourrait exiger de ces entreprises de développer leur présence au-delà de la seule présence commerciale pour contribuer à développer l’écosystème TIC local grâce à l’ouverture de ces centres d’innovation accompagnée de programmes d’encouragement et de coaching des entreprises et des start-ups locales.
L’Algérie grâce à sa proximité linguistique et culturelle avec l’Europe et la France en particulier (troisième marché technologique européen) offre une excellente plateforme pour développer l’offshoring et l’outsourcing. Le Maroc et la Tunisie ont déjà pris position sur ce marché. Toutefois, les grands acteurs indiens de l’IT restent à capter. L’Europe est un territoire de croissance pour ces acteurs, grâce à une diplomatie économique, l’Algérie pourrait devenir une base arrière pour ces acteurs et se développer en Europe.

Le préalable serait une gouvernance modernisée, n’est-ce pas ?
C’est le troisième axe que je voulais évoquer. Une clarification des responsabilités des cinq entités MNS (ministère de la Numérisation et des Statistiques), MPT (ministère de la Poste et des Télécommunications), ARPCE (Autorité de Régulation de la Poste et des Communications Électroniques), l’ANDN (Agence Nationale de Développement du Numérique) et le Conseil de la concurrence est nécessaire. L’ARPCE (Ex. ARPT) devrait renouer au plus vite avec ses missions principales, pour plus de légitimité, pour la régulation des équilibres économiques du marché des télécommunications en toute impartialité. Elle devrait aussi travailler en bonne intelligence et en étroite collaboration avec le Conseil de la Concurrence. Elle ne devrait accepter aucune «ingérence» de l’Exécutif, notamment celui du MPT, dans ses missions régulatrices, ainsi que du marché qui contient des entreprises publiques et privées.

Plutôt facile à dire qu’à faire quand on sait la proximité de cette autorité de régulation avec le ministère…
Il faut rappeler que l’ARPCE, de par la Loi, jouit d’une indépendance totale. Il est primordial de mettre fin aux conflits d’intérêt entre le MPT, actionnaire unique du Groupe Télécom Algérie (Algérie Télécom, Mobilis, Algérie Télécom Satellite et Algérie Télécom Europe…), et les opérateurs télécoms privés. Cet état de choses a été une source d’interférences importantes du MPT dans de nombreuses décisions de l’ARPCE pour, in fine, ne défendre que les intérêts du Groupe Télécom Algérie. Des décisions qui pourraient être contraires aux dispositions juridiques régissant ce secteur conformément à la Loi. Le MPT a un rôle clé à jouer pour mettre en place un cadre favorable au déploiement d’infrastructures (droits de passage, mise à la disposition d’offres de fibre pour le déploiement des opérateurs, incitations au câblage des immeubles, accès aux services à valeur ajoutée…). Il doit également jouer son rôle en tant qu’actionnaire du Groupe Télécom Algérie pour son redressement effectif et l’accélération du déploiement des réseaux et ainsi promouvoir tout le secteur.
Le Conseil de la concurrence doit par ailleurs pouvoir jouer son rôle, à terme, de contrôle des marchés de détail ayant atteint un niveau de maturité, en premier lieu le marché mobile pour faciliter l’entrée des startups dans les solutions MVNO et OTT, ainsi que le réservoir de tous les services à valeur ajoutée pouvant être générés.

Qu’en est-il du réseau ?
C’est l’objet du quatrième axe, qui est la mise en place d’une infrastructure de réseau flexible, nécessaire à l’essor des TIC. Il est plus qu’urgent d’ouvrir la boucle locale pour favoriser le dynamisme sur le fixe et le mobile, et dynamiser cet écosystème. Le développement des réseaux à haut et très haut débit permettra celui d’un marché du fixe concurrentiel. Dans cette optique, une solution possible et moins coûteuse en investissements consiste à permettre aux opérateurs mobiles actuels d’entrer sur le marché fixe à haut débit par la conversion de leurs licences «mobile» en une licence «fixe-mobile 3G/4G» (La 5G, quand celle-ci serait à l’ordre du jour), avec des obligations d’investissement pour développer de manière raisonnable et progressive un backbone, couplé à l’accès à la boucle local d’Algérie Télécom pour fournir des offres de services compétitifs aux clients finaux. Algérie Télécom détient la plus grande infrastructure, elle est essentielle à l’essor de la filière numérique, le plus grand dispositif de contact-client et les plus gros moyens de déploiement. Il est fondamental de poursuivre son déploiement dans la boucle locale avec l’aide de l’Etat pour raccorder les 12 millions de logements et d’entreprises dont au moins 1 million à la fibre optique tel que prévu par Algérie Télécom. En parallèle, il est important de redresser le groupe pour en faire une locomotive du secteur. Il pourrait connaître un renouveau managérial en modernisant son mode de management avec de nouveaux talents internes ou externes. J’en viens maintenant au cinquième et dernier axe, qui concerne le développement des talents, la ressource humaine nécessaire à notre numérisation.

En investissant davantage dans la formation ?
Oui, il est vital de former des techniciens, des ingénieurs et des managers pour la nouvelle économie. Il faudrait encourager le développement d’autres écoles d’envergure régionale dans les spécialités de l’économie numérique, celle de Koléa est à saluer et à multiplier au reste des pôles économiques du pays. De nombreuses formations aux nouvelles technologies existent, un des instituts phares (Comme l’ESI à Oued Smar) pourrait évoluer pour proposer une formation moderne et plus adaptée aux nouveaux modes de travail des TIC (développement agile, liens avec les entreprises, formation sur la base d’un projet personnel d’entreprendre, l’intelligence artificielle embarquée…) ; cette école pourrait devenir à l’instar de l’Ecole 42, une institution phare dans la zone MENA grâce à des partenariats avec des entreprises TIC et des écoles similaires à l’étranger pour s’insérer dans l’écosystème digital mondial.
L’inscription des technologies du numérique dans les programmes dès l’école primaire ou le collège devrait être effective dans les plus brefs délais. Le numérique est devenu une nouvelle langue, les enfants y sont exposés bien avant de l’être dans le cadre de leur formation scolaire. Des cours devraient être proposés dès le plus jeune âge aux enfants pour les familiariser avec les outils de travail de leur temps qui sont dorénavant indispensables dans leur vie d’adulte et celle de leurs enfants.

Un message pour clore cet entretien ?
A l’aune de la nouvelle révolution industrielle dite «Industrie 4.0», la transformation numérique, bien comprise, adoptée et convenablement appliquée, suivie et menée à bon port est l’occasion en or pour nous rassembler, faire converger nos volontés et nos énergies, elle nous donne la capacité de pallier les insuffisances actuelles pour l’essor de notre économie, nous conduisant vers la prospérité et le plein emploi qui sont autant de garants pour la paix, la démocratie et la justice sociale.
Il ne faut jamais l’oublier, le numérique présente pour notre pays bien plus d’opportunités que de risques.